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13ème dimanche

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc
Lc 9, 51-62

Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem. Il envoya des messagers devant lui ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem. Devant ce refus, les disciples Jacques et Jean intervinrent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu tombe du ciel pour les détruire ? » Mais Jésus se retourna et les interpella vivement. Et ils partirent pour un autre village.

En cours de route, un homme dit à Jésus: «Je te suivrai partout où tu iras.» Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête.»

Il dit à un autre: « Suis-moi. » L'homme répondit: «Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père.» Mais Jésus répliqua: «Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le règne de Dieu.»

Un autre encore lui dit: «Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison.» Jésus lui répondit: «Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le royaume de Dieu.»

Nouvelle homélie : Le feu couve sous la cendre
Michel Jondot

La solitude du coureur de fond
Christine Fontaine

Sauver la parole
Michel Jondot


Le feu couve sous la cendre

Réveiller les forces du désir

Ceux qui avaient 20 ans en 1968 se souviennent de ces mois où ils vivaient dans une sorte d’enthousiasme. Ils avaient l’impression que la suite des jours cachait ce qui fait la beauté de la vie. « Métro – Boulot – Dodo » : ce slogan se voulait comme le diagnostic porté sur une société endormie dans le confort béat d’une consommation d’abondance. Les jeunes de ce temps avaient la conviction qu’il fallait réveiller des forces occultées par ce qu’on a appelé le miracle économique. On voulait modifier les relations, descendre les maîtres de leurs estrades, inventer une nouvelle manière de vivre qui cesserait d’aliéner les citoyens. On avançait dans les rues en chamboulant les conventions. Au contact des jeunes, les langues se déliaient, on allait les uns vers les autres pour se parler sans se connaître. Les aînés, très souvent, voyaient avec sympathie ces jeunes gens un peu fous mais se sentaient déconcertés, attendant patiemment que le calme revienne et que chacun puisse faire face de nouveau à ses soucis.

Certes les jeunes de ce temps étaient pleins d’illusion mais ils ont conduit bien des personnes sérieuses, à commencer par les théologiens, à s’interroger. Ne peut-on se demander si Jésus n’était pas lui-même plongé dans un enthousiasme semblable même si ses objectifs étaient différents. Il était tellement pris par le désir de sortir ses contemporains des rites et des coutumes sclérosants pour les ouvrir à une vie nouvelle qu’il ne tenait plus en place. Quand il arrivait dans sa maison, nous dit St Marc, il n’avait même pas le temps de prendre un morceau de pain. « Il a perdu le sens » disait-on autour de lui. Dans l’Evangile d’aujourd’hui Jésus évoque lui-même ce comportement. Depuis qu’il a quitté la Galilée pour aller à Jérusalem, il ne prend pas le temps de s’arrêter dans une maison pour dormir. Il faut aller de l’avant : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » Un village refuse de le recevoir, qu’importe. Ne prenons pas le temps de négocier ni de se fâcher, allons de l’avant. « Ils partirent pour un autre village. » Jérusalem où il va symbolise à ses yeux le point où le conduit la folie qui l’habite. A Jérusalem, lors de la Pâque et de la Passion, il ouvrira l’Alliance qui devrait renouveler la face de la terre. Tel est le désir de son Père et ce désir qu’un Autre a de lui l’habite.

L’amour fou

Parlons d’amour fou. Cette folie explique peut-être son comportement. On a du mal à comprendre la façon dont il se situe par rapport à ceux qu’il rencontre. Est-ce volontairement que Luc décrit ses attitudes un peu contradictoires ? Il envoie les uns devant lui et il invite les autres à se mettre derrière lui : « Suis-moi ! » En tout cas manifestement ses interlocuteurs ne comprennent pas ce qui le pousse à aller de l’avant. Ils sont pleins de bienveillance mais les convenances les retiennent. Le souci de la famille est plus important que le souci de Jésus. Avant toutes choses on se doit d’assister aux obsèques d’un père : n’est-ce-pas une évidence ? C’est une évidence, bien sûr mais il convient, à en croire Jésus, de la dépasser.

Oui, Jésus est un peu fou. Mais on peut comprendre cette folie en se penchant sur certains réflexes des grands artistes. A ce sujet, l’enterrement du père dont parle Luc est assez révélateur. On raconte, en effet, que Cézanne – un vrai croyant – était tellement pris par la force qui le poussait à créer qu’il avait oublié de quitter son atelier pour l’enterrement de son père. La volonté d’atteindre en un certain lieu secret qui ouvre les yeux et les mains pour une œuvre belle peut mobiliser les énergies d’un peintre. Sans qu’il l’ait calculé Cézanne s’est laissé déporter. Il est vrai qu’une œuvre belle dépasse ce que les yeux d’un profane sont capables de voir ou concevoir. L’œuvre d’art témoigne que le monde humain ne se limite pas à ce qui touche nos regards ou notre sensibilité.

Le feu sous la cendre

L’homme par lui-même peut avoir l’intuition d’un monde qui le dépasse. Mais cet univers en cache un autre. L’amour fou que Dieu porte à chacun nous échapperait totalement s’il ne s’était manifesté dans notre monde en Jésus. Certes, marchant vers Jérusalem, il fait connaître son Père. Mais il révèle aussi ce qui est au cœur de tout homme mais qu’on réussit à occulter. Certains chrétiens l’ont compris : Charles de Foucauld, après sa conversion, prenait conscience qu’il avait été touché au plus profond de lui-même. Percevant en lui la force de Dieu, il voulait « aller jusqu’au bout du monde ». Je songe aussi à un chrétien qui n’est peut-être pas un saint mais qui, par instants, a eu cette intuition qu’il était traversé par une présence qui le dépassait. Julien Green écrivait, en effet : " Le plus grand explorateur sur cette terre ne fait pas d’aussi longs voyages que celui qui descend au fond de son cœur et se penche sur les abîmes où la face de Dieu se mire parmi les étoiles. "

Il est vrai que la vie moderne est à la fois monotone et tragique. « Metro – boulot – dodo » : hélas, la formule n’est plus vraie que pour quelques-uns, tant le chômage fait de victimes. La peur nous habite. La vie est plus grise que jamais, grise comme un ciel pluvieux qui cache les étoiles. Comment retrouver ce que cache cette grisaille ? Qui saura réveiller les forces qui animaient Jésus et que Jésus aurait voulu voir se déployer chez ceux qu’il côtoyait ? Elles sont présentes au cœur de l’humanité comme un feu qui couve sous la cendre, prêtes à se rallumer pour éclairer la vie.

Michel Jondot


La solitude du coureur de fond

Dieu était seul

« Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Et jésus a mis la main à la charrue, les yeux tournés vers Jérusalem, il ouvre la route, une route qui mène tout droit à Jérusalem. Comme le temps approchait où il allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem.

Jésus regarde le terme de son chemin sur la terre : il a les yeux fixés sur cette heure où il sera enlevé de ce monde où, à sa suite, il attirera le monde à Dieu. Il ne perd pas de vue le but du voyage : il est venu pour entraîner l’humanité dans la vie et dans la lumière. Il regarde plus loin que la mort qui l’attend à Jérusalem ; mais il voit qu’il lui faudra passer par la mort pour que toute l’humanité puisse ressusciter.

« Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Et Jésus marche sans dévier. Chaque pas le plonge toujours davantage dans la solitude. Les Samaritains refusent de le recevoir, ses disciples ne pensent qu’à détruire, les hommes qu’il rencontre ont mieux à faire que de le suivre. Jésus connaît la solitude du coureur de fond !

Dieu est seul

Jésus, dans chacune de nos existences humaines, connaît cette solitude extrême. Chacun de nous est pour lui plus que l’humanité toute entière. En venant chez moi, Jésus envoya des messagers devant lui ; il m’adressa des signes que je ne reconnus pas. C’est tout un village de Samaritains qu’il rencontra ; des Samaritains, des étrangers en foule, habitaient ma demeure : une foule d'occupations et de soucis m’occupaient et je refusai de recevoir celui dont le comportement venait déranger mes habitudes.

Mais le Fils de Dieu passa sur son chemin, il passa outre mon aveuglement et mes refus. Il supporta d’être chassé sans pour autant m’abandonner. Il continua avec courage la route qui le menait à Jérusalem. Il descendit encore plus bas, il rencontra chez moi cet homme qui lui déclara être prêt à le suivre partout où il irait, mais Jésus savait bien que je n’étais pas capable de faire nu seul pas sur ce chemin.

Alors le Fils de Dieu avança encore davantage, il descendit toujours plus bas et là il trouva celui qui, en moi, entendit enfin son appel. Jésus me dit : « Suis-moi » mais…ça n’était pas le bon moment et je lui répondis : « Permets-moi d’abord d’aller enterrer mon père. » Alors descendant toujours davantage au creux de mon existence, Jésus me renouvela son appel. Il me dit : « Suis-moi. » mais je demandais d’abord un certain délai. Et Jésus connut la solitude du coureur de fond !

Dieu seul

Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il descendit chez moi et prit avec courage cette route où il avança seul sans jamais regarder en arrière. Jésus, au cœur de son existence, gardait les yeux fixés sur le terme : sur ce jour où, à sa suite, il m’arracherait à ce monde d’indifférence à Dieu. Jésus voyait que j’étais fait pour le Royaume de Dieu, et, avec courage, il demeura seul, ignoré, méprisé, dans l’espérance de ce jour où – à force de patience – il viendrait à bout de ma surdité.

Ainsi, le Fils de Dieu, au cœur de l’humanité entière demeure seul et ignoré. Il connaît la solitude du coureur de fond. Mais à ses disciples il déclare : « A ma suite, toi aussi tu connaîtras la solitude du coureur de fond. Mets la main à la charrue et marche sans te retourner. Ne regarde jamais en arrière : oublie le chemin parcouru et garde les yeux fixés sur le terme. Ne te laisse pas arrêter par le mépris, l’indifférence ou la bêtise humaine. Ne te laisse pas écraser, car sur cette route de solitude je suis ton compagnon. Oublie les difficultés et regarde devant : c’est moi qui, pas à pas, t’ouvre la route. Cette route est celle où tu connaîtras Dieu seul, celle du Royaume de Dieu. »

Christine Fontaine


Sauver la parole


Un monde renversé

Jésus s'en va à Jérusalem. Il connaît bien le chemin ; depuis plus de vingt ans il fait le pèlerinage. Ce voyage-ci , pourtant, ne ressemble pas aux précédents. D'ordinaire il se laisse porter par l'habitude mais cette fois-ci il a mûri sa décision : « il prit la route avec courage ». Ce départ est le fruit d'une résolution.

Cette route qui conduit à Jérusalem n'est pas le pur et simple déplacement d'un point vers un autre à travers un paysage familier. Le texte s'ingénie à déplacer les points de repère. L'univers n'est plus balisé par les hauteurs du ciel ou les profondeurs de la terre. Jésus refuse de prendre en considération ce qui vient d'en-haut : le feu qui tombe du ciel. Le monde où Il marche n'est pas enfermé dans les catégories spatiales où le haut se distingue du bas, où l'on peut creuser le sol ou monter sur les arbres, comme les renards dans leurs terriers ou les oiseaux qui font leurs nids dans les branches. Ses pas, certes, se posent sur les sentiers caillouteux de Palestine, mais sa tête est ailleurs. « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'Homme n'a pas d'endroit ». Fils de l'Homme ! Cette expression solennelle nous sort du cadre quotidien. Où donc a-t-il la tête ? Il monte à Jérusalem, mais quel horizon scrute son regard ?

Un lieu hors-lieu : le Royaume de Dieu

Il prit avec courage la route de Jérusalem. En réalité Jérusalem n'est pas le but ultime. Il faut attendre le dernier mot du texte pour deviner ce point sur lequel Jésus fixe son regard. Celui-ci ne se confond pas avec ce que laissent apparaître les paysages palestiniens. Ce lieu est hors - lieu et pourtant on ne peut s'y maintenir quand on quitte la réalité de ce monde où les gosses jouent sur les places des villages où l'on entre, où les visages sont hostiles parce qu'on vous prend pour des étrangers. On ne peut atteindre cet endroit inaccessible quand on ignore la tristesse du fils en deuil ou le dur labeur de celui qui met la main à la charrue. Jésus prend avec courage la route de Jérusalem. Il va de l'avant sans se retourner. « Celui qui regarde en arrière » - c'est le mot de la fin - «est indigne du Royaume de Dieu». De Jérusalem au Royaume de Dieu : tel est le véritable itinéraire de Jésus ; tel est le terrain où se joue l'aventure dans laquelle il est lancé.

La parole et le Royaume

Au fur et à mesure qu'il s'y enfonce, la vie change de couleur. Dans la première partie du récit on se meut dans un univers corporel. Les personnages se déplacent ; ils entrent dans les villages ou ils en sortent, pour aller ailleurs. On se met en route et on se dirige. On peut repérer un tournant dans le texte : Jésus se retourne pour interpeller vivement Jacques et Jean. A partir de ce moment, les paroles prennent la place des corps. « Un homme dit à Jésus » et « Jésus lui déclara ». « Il dit à un autre , « et l »homme répondit ». « Mais Jésus répliqua » - Alors « un autre lui dit et Jésus lui répondit : « celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le Royaume de Dieu ».

« Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem ». Il lui fallait du courage en effet. Jésus, la parole incarnée, allait s'affronter là-bas aux forces du mal. Il serait réduit au silence devant ses juges et cloué sur la croix. Mais la mort n'aurait pas raison de la Parole. Celle-ci sortirait du tombeau, victorieuse au matin de Pâques, livrée aux femmes venues rendre hommage à leur ami défunt. Sur la route de Jérusalem, le Fils de l'Homme relève la tête. Il a les yeux fixés vers cette victoire de la Parole qui, comme au premier jour de la Création, appelle la vie.

La route où Jésus met ses pas lorsqu'il s'achemine vers Jérusalem passep nos lèvres humaines. Le chrétien se reconnaît fils de la Parole. Il sait que la parole sera toujours à arracher aux forces du mal, au mensonge, à l'injustice. Jésus prit avec courage la route de Jérusalem. Il faut du courage pour rester sur ce chemin où nous avons à sauver la parole partout où elle est menacée ; pour dénoncer le mal quand il le faut, pour faire entendre la voix des humbles et des exclus que le monde veut réduire au silence. Certes, il faut du courage mais il faut reconnaître que lorsqu'elle traverse nos vies elle transfigure l'existence. Elle est au rendez-vous de nos engagements : d'époux ou d'épouse, de religieuse ou de prêtre. C'est elle que notre liturgie célèbre. En acclamant la parole de Dieu, nous reconnaissons le mystère de Jésus au cSur de notre condition humaine.

Michel Jondot