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17ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean
Jn 6, 1-15

Jésus était passé de l'autre côté du lac de Tibériade (appelé aussi mer de Galilée). Une grande foule le suivait, parce qu'elle avait vu les signes qu'il accomplissait en guérissant les malades. Jésus gagna la montagne, et là, il s'assit avec ses disciples. C'était un peu avant la Pâque, qui est la grande fête des Juifs. Jésus leva les yeux et vit qu'une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu'ils aient à manger ? » Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car lui-même savait bien ce qu'il allait faire. Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain. » Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ! » Jésus dit : « Faites-les asseoir. » Il y avait beaucoup d'herbe à cet endroit. Ils s'assirent donc, au nombre d'environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua ; il leur donna aussi du poisson, autant qu'ils en voulaient. Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu. » Ils les ramassèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux qui restaient des cinq pains d'orge après le repas.

A la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C'est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. » Mais Jésus savait qu'ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira, tout seul, dans la montagne.

Mystère du don
Michel Jondot

Le pain des pauvres
Christine Fontaine


Mystère du don

Le prix des choses

J’avais un ami, Pierre, qui portait au doigt deux anneaux, bien qu’il n’ait jamais été marié qu’une seule fois. L’un d’entre eux était une alliance assez ordinaire mais d’un certain prix. L’autre était un anneau en fer blanc. Il se trouvait qu’en septembre 1939, il était fiancé ; mais la date fixée pour le mariage ne tenait plus. Ce marin avait reçu sa feuille de mobilisation et devait se trouver, sans attendre, dans le bateau qui l’emporterait il ne savait où. Le jeune couple réussit à convaincre la Mairie et la Paroisse de célébrer leur union de toute urgence, la veille du départ. Mais ils ne trouvèrent pas une seule bijouterie ouverte pour acheter les alliances. Ils se contentèrent alors de deux anneaux de rideau qu’ils trouvèrent au fond d’un tiroir. Il leur fallut attendre la fin de la guerre pour trouver un signe plus traditionnel de leur mariage. Quand Pierre m’expliqua ces circonstances, il insistait pour dire qu’il était attaché au morceau de métal valant quatre sous, beaucoup plus qu’au bel anneau d’or qu’il avait réussi à trouver au bout de quelques années. C’est avec cette bricole de rien du tout qu’ils avaient, lui et son épouse, posé ce geste traditionnel où l’on donne et reçoit : « Je te donne cet anneau... Je reçois cet anneau... ».

Donner, recevoir, transmettre sans rien attendre mais en sachant accueillir : autant d’actes qui permettent que la vie soit humaine : belle et sans prix. L’échange des biens dans la gratuité change la saveur et le poids des objets ; il transforme la vie.

Le prix et la donation

Une expérience de ce genre peut aider à comprendre le récit de la multiplication des pains. Est-elle vraisemblable cette histoire ? Là n’est peut-être pas la vraie question. Jean, le narrateur, met en valeur cette opposition entre le prix des choses et la donation qu’on en fait. Il nous dit que la question de Jésus n’était pas innocente. Celui-ci commence par se situer à un niveau économique en s’adressant à Philippe : « Où pourrions-nous acheter... ? » Le narrateur précise : « Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire. » Il savait, dites-vous, qu’il allait faire un acte spectaculaire ? Si vous croyez cela, vous vous confondez avec la foule qui veut le faire roi. Ils n’ont rien compris et acculent Jésus à se cacher.

En réalité Jésus tente de faire comprendre qu’un monde peut exister qui n’ait pas le seul argent comme moteur. « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain », lui dit-on. Qu’à cela ne tienne ! Vivons avec ce que l’on a sous la main. Mais vivre consiste à recevoir et donner, à créer des liens dans l’acte d’échanger. Jésus reçoit le peu dont on dispose. Il le reçoit non d’un notable mais d’un petit garçon « qui a cinq pains d’orge et deux poissons ». Il le reçoit et il le donne : il pose le geste le plus humain qui soit. Il le fait avec tout l’amour dont il est capable et quand on aime, la faim disparaît. La sagesse populaire l’a compris : on peut vivre d’amour et d’eau fraîche. Le peu de nourriture reçu des mains d’un enfant donné à la multitude est capable d’assouvir la faim d’une foule. Quel est le poids de ce qui a été reçu par chacun ? Le texte ne le dit pas mais la faim est assouvie par l’amour du donateur.

Ils remplirent douze paniers

Un signe est à remarquer. Jésus demande qu’on ramasse les restes du repas. Il faut « douze » corbeilles pour les contenir. Le chiffre est symbolique. Il évoque non seulement le nombre des disciples mais celui de l’Ancien Peuple d’Israël avec ses douze tribus. Il évoque surtout, écrit par l’apôtre Jean, le nouveau Peuple de Dieu. Ce miracle de la multiplication des pains, en effet, est l’ébauche de l’Eglise et de l’Eucharistie. Qu’est-ce que l’Eglise en son fond ? Elle est le lieu où la faiblesse de Dieu manifestée sur le Calvaire est transformée en don. L’anéantissement de Jésus est total ; il ne reste rien de lui, moins que les cinq pains d’orge et les deux poissons d’un gamin. Au jour du Vendredi Saint, l’humanité atteint son sommet ; le corps du Christ, livré à la mort, est donné au monde et le transforme, promettant à chacun la résurrection : « Prenez et mangez, c’est mon corps livré pour vous. »

Nous n’étions pas dans la foule nourrie des mains de Jésus. Dans la mesure où nous sommes croyants, reconnaissons qu’à chacun de nous Jésus se donne. Méditons ce mystère. Dieu est donné aux hommes. « Grâce » est le mot qui désigne ce qui nous est ainsi offert.

Méditons ce mystère et entrons dans la cohérence qu’il suppose. La vie n’est vraiment humaine que là où les échanges entre les personnes est gratuit. L’occasion est bonne pour signaler la noblesse du mariage chrétien. Celui-ci ne tient pas d’abord dans une morale immuable que beaucoup veulent défendre. Elle tient d’abord dans le fait que, dans la plupart des cas, les époux ne sont jamais en dette l’un à l’égard de l’autre. Quel époux songerait à exiger un salaire pour les services rendus à son conjoint ? Cette réalité est sans doute la raison qui a conduit l’Eglise à considérer l’union d’un homme et d’une femme comme un sacrement : se donner à autrui sans rien attendre en retour rend présent l’acte de Jésus se donnant sans condition.

L’occasion est bonne pour songer à nos vrais amis, à ceux dont les services qu’ils nous ont rendus nous paraissent tellement évidents que nous oublions de les remercier. Cultivons l’amitié qui crée entre nous des liens de vraie gratuité.

Et, bien sûr, un récit comme celui-ci donne à réfléchir lorsqu’on constate qu’en réalité l’argent demeure le vrai moteur de l’histoire !

Michel Jondot

Le pain des pauvres

Moins que rien

Tant qu’il reste aux hommes les moyens de s’appuyer sur leurs propres ressources ils ne peuvent reconnaître que ces richesses matérielles, intellectuelles ou morales leur sont données par Dieu. Nous pensons alors que l’homme a en lui-même les moyens de subvenir à ses besoins. Nous faisons de l’homme la source de ce qu’il produit.

Mais qu’advienne cette heure où l’homme se retrouve nu, dépouillé, sans moyen pour faire face à l’épreuve, et il découvre que toutes ses ressources humaines ne constituent pas l’appui solide qu’il escomptait. Heure d’impuissance où l’humanité se découvre sans ressources ! Heure de pauvreté où notre assurance s’écroule !

Philipe et les autres disciples ne vivaient pas, au moment de la multiplication des pains, cette situation extrême. Néanmoins ils n’avaient pas les ressources nécessaires pour nourrir une foule pareille. « Le salaire de deux cents journées n’aurait pas suffi pour que chacun ait un petit morceau de pain. Et Jésus met Philippe à l’épreuve. » Il oblige ses disciples à constater l’impuissance de leurs ressources humaines. Lorsqu’André déclare : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons », cela ne fait qu’accentuer leur manque de moyen. « Qu’est-ce que cela pour tant de monde », c’est dérisoire, moins que rien ! Les disciples n’ont pas les ressources nécessaires pour nourrir une telle foule !

Plus que tout

« Cinq mille hommes et, pour les nourrir, cinq pains et deux poissons ! Alors, Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua. »

Cette nourriture terrestre apportée par un enfant – un jeune garçon – est bien le produit du travail des hommes. Mais à en rester là, il ne peut nourrir qu’un nombre infime de personnes. Alors, Jésus prend les pains, il omet de remercier l’enfant qui vient de lui donner son pain et il rend grâce au Père. Il manifeste par là que cette nourriture terrestre, n’est pas seulement le fruit du travail des hommes mais don de Dieu. Et, miraculeusement, ce moins que rien – cinq pains et deux poissons pour nourrir 5000 hommes - devient plus que tout : « Ramassez les morceaux qui restent, dit Jésus, pour que rien ne soit perdu. Ils les ramassèrent et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge après le repas. »

« A la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. » « Mais Jésus savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi. »

Ce jour-là, Jésus a manifesté devant les foules sa toute-puissance. Les disciples ont été « mis à l’épreuve » lorsque, par Jésus, ils durent d’abord reconnaître leur propre impuissance. Mais les foules ne virent que la profusion, le signe éclatant et ce bénéfice à tirer en faisant de cet homme « leur roi ». Alors Jésus partit à l’écart des acclamations de la foule.

Un petit reste

Viendra le jour où Jésus, pain rompu, livré, nu, dépouillé, traversera lui-même l’impuissance totale. Viendra le jour de la Croix. Ses disciples seront à nouveau mis à l’épreuve : celle, cette fois, non seulement de leur propre impuissance mais de celle du « Fils de Dieu ». Ce jour-là Jésus se tournera une fois encore vers le Père pour lui offrir ce qui vient de lui : « Père, je remets ma vie entre tes mains ! » Et cette vie dont le Père est la source, offerte jusqu’au bout « dans l’action de grâce, distribuée » comme on partage le pain, nourrira les multitudes pour la suite des temps.

Ce jour-là l’impuissance de Jésus acceptée jusqu’au bout, jusque dans la mort, se conjuguera avec la Toute Puissance de Dieu. Par Jésus, la Pauvreté devient Richesse de Dieu. Mais les foules et certains disciples ne verront d’abord que l’impuissance et répudieront celui qu’ils ont voulu comme roi. Cependant quelques-uns – un petit reste – seront témoins de la Victoire de Dieu. Ce petit reste pourra à son tour nourrir les multitudes !

Un jour Thérèse d’Avila déclara : Thérèse seule = rien. Thérèse + Jésus = Tout.
Mais cette même Thérèse, un autre jour, traversant une tempête et des inondations pour aller fonder un monastère, s’écria : « Mon Dieu, n’auriez-vous pas pu nous épargner cela ! ». Jésus lui répondit : « Thérèse, tu sais bien que c’est ainsi que je traite mes amis ! » Alors Thérèse répliqua : « Mon Dieu, c’est peut-être pour cela que vous en avez si peu ! ». Un petit reste suffit peut-être, aujourd’hui comme hier, pour nourrir la multitude ! Dieu, en tout cas, nous demande de le croire au moment où les chrétiens font l’épreuve de leur faiblesse dans la société d’aujourd’hui.

Christine Fontaine