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18ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu
Mt 14, 13-21

Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l'écart. Les foules l'apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de pitié envers eux et guérit les infirmes. Le soir venu, les disciples s'approchèrent et lui dirent: «L'endroit est désert et il se fait tard. Renvoie donc la foule : qu'ils aillent dans les villages s'acheter à manger!» Mais Jésus leur dit: «Ils n'ont pas besoin de s'en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger.» Alors ils lui disent: «Nous n'avons là que cinq pains et deux poissons.» Jésus dit: «Apportez-les moi ici.» Puis, ordonnant à la foule de s'asseoir sur l'herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Tous mangèrent à leur faim et, des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.

« Qu’ils aillent s’acheter à manger ! »
Michel Jondot

« Donnez-leur vous-mêmes à manger »
Christine Fontaine


« Qu’ils aillent s’acheter à manger ! »

Le monde est un marché

Au printemps dernier, les Français ont été amenés à réfléchir sur le fonctionnement de leurs villes et celui des peuples européens. Deux élections consécutives les ont amenés à s’interroger sur la manière dont peut se mettre en place une vie commune dans les municipalités et dans les relations entre les peuples. Tous les discours prononcés par les candidats laissaient entendre que pour construire une vie en société harmonieuse, il fallait ou réduire ou modifier les impôts, relancer la consommation, tout faire pour gérer au mieux la question de la dette ou la valeur de l’Euro par rapport au dollar. Bref, pour les candidats qui se présentaient devant nous, quelle que soit leur appartenance politique, la vie entre citoyens d’une ville ou de l’Europe était une affaire d’argent. Quand on connaît les difficultés de bien des familles, il n’est pas question de contester l’importance de l’économie dans la gestion de cet univers mondialisé où il nous est donné de vivre. Il est bien vrai qu’il faut veiller à ce que chacun puisse gagner de quoi acheter le pain de chaque jour, fût-ce « à la sueur de son front ». Mais peut-on se résigner à voir le monde se transformer en un immense marché où les relations entre les humains se réduisent à des échanges commerciaux ? L’Evangile nous met en garde.

Acheter ou donner

Ne réduisons pas ce texte de Matthieu à un récit qui ferait de Jésus une espèce de magicien capable, d’un coup de baguette, d’apaiser les difficultés de la vie. Derrière cette distribution des pains, Matthieu laisse apparaître une certaine façon de concevoir la vie en commun. Tout commence dans le désert pour s’achever sur la vision d’un ensemble humain qui a les allures d’une ville : Cinq mille pères de famille : si l’on compte « les femmes et les enfants », on se trouve face à environ 20 000 personnes. A l’heure où la faim se fait sentir un vrai problème se pose à la conscience des disciples. Il faut renvoyer les foules afin que chacun puisse acheter de quoi manger. Jésus refuse ce recours à l’argent. Il y a mieux à faire que de quitter ceux qui vous entourent et de sortir son porte-monnaie. Le lien entre les personnes est plus important que le pain qu’on peut trouver chez le boulanger. Plutôt que de renvoyer ceux avec qui ils viennent de vivre une belle rencontre, les disciples ont à faire face à ceux qui sont venus à pied jusqu’à eux. Ne les renvoyez pas, « donnez-leur vous-mêmes à manger ! »

Ils n’ont que « cinq pains et deux poissons ». C’est infime. Mais lorsque le peu qu’on a est donné, la relation qui s’établit prend des dimensions incalculables. Le récit de ce jour est une sorte de mise en scène de l’acte de donner. Jésus « prit » les cinq pains et les deux poissons. Il les « donna » aux disciples et les disciples les « donnèrent » à la foule. Dans l’Evangile de Jean, on nous raconte qu’après la multiplication des pains, les foules voulurent faire de Jésus leur roi. Pauvres gens ! Ils n’avaient pas compris qu’il ne suffit pas de recevoir mais de donner ou plutôt de se donner tout entier à celui qui est dans le besoin. Se donner ! Tel est sans doute un des enseignements de ce texte. Ceci apparaît dans le symbolisme du chiffre « Douze » : « Des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins ». Le repas achevé, les Douze, en effet, sont encore disponibles. Ils n’ont plus rien mais ils auront compris qu’ils ont à se livrer à autrui comme le pain qu’ils ont distribué. Bernanos, un romancier du siècle dernier, parle du « miracle des mains vides ».

« Prenez »

Bien sûr, chacun a remarqué les paroles et les gestes de Jésus : «Levant les yeux au ciel, Il prononça la bénédiction, il rompit le pain et le donna ». Ce sont les mots de l’Eucharistie que nous réentendrons tout-à-l ’heure. Au cours de son dernier repas Jésus vivait jusqu’à l’extrême le « miracle des mains vides » dont la scène de la multiplication des pains était l’ébauche. Dans quelques heures, il sera entièrement dépouillé sur la croix. Ne restera plus bientôt qu’un corps vidé de son souffle. Ce corps n’est plus rien mais il est donné, livré au monde jusqu’à la fin des temps. C’est ce corps que nous rejoignons chaque fois que tourné vers autrui, nous nous donnons à lui. Telle est la raison pour laquelle l’Eglise considère comme sacrement, l’alliance d’un homme et d’une femme. Mais c’est également le même mystère qui se produit lorsque nous nous laissons déposséder pour le bien d’un autre ou d’un ensemble humain.

Face à la faim qui ronge des hommes, des femmes et des enfants, face au froid qui laisse dans la rue des « sans—abri », face à l’écart entre les peuples, des organisations humanitaires se mettent en place. Les chrétiens ne sont pas en reste : Secours-Catholique, CCFD-Terre Solidaire viennent au secours de tant et tant d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont les laissés pour compte de notre civilisation. Nous sommes généreux pour les soutenir et nous avons raison. Notre générosité ne suffit pas. Chacun se doit de regarder un ordre du monde qui exclut et marginalise. Chacun aussi, dans un pays démocratique comme le nôtre, se doit de veiller à ne pas choisir, lors des élections, le candidat qui défendra ses propres intérêts mais celui qui ne croit pas que l’argent domine le monde. « Qu’ils aillent s’acheter à manger », disaient les Douze. Dans tous les coins du monde, des familles quittent leurs terres, à la recherche d’un pays où ils pourront acheter de quoi se nourrir.

Ils en meurent !

Devant ce monde où tout s’achète et se vend, devant ce monde où l’acte de donner et de se donner est folie, le Pape François s’est indigné, voici un an. Il se rendait à Lampedusa où venaient de se noyer de nombreux migrants. Voici, en conclusion, les derniers mots de son homélie : « Père, nous te demandons pardon pour ceux qui, par leurs décisions au niveau mondial, ont créé des situations qui conduisent à ces drames. Pardon Seigneur ! »

Michel Jondot

Donnez-leur vous-mêmes à manger !

La détresse

La faim, la misère, la détresse nous assaillent tous les jours. Des hommes et des femmes meurent de faim, d'autres sont victimes de la guerre, d'autres encore sont enfermés dans des camps injustement, chassés loin de leur terre. Autour de nous des hommes et des femmes connaissent le chômage, d'autres sont sans aucun revenu, sans droits, sans logis, d'autres encore sont victimes du racisme.

Mais aussi, certains sont malades dans leur corps, d'autres sont âgés et impotents, d'autres encore sont victimes de la drogue ou de l'alcoolisme. Et encore des hommes et des femmes souffrent dans leur coeur, certains sont écrasés de solitude, d'autres se déchirent, se détestent ou s'ignorent, d'autres encore sombrent dans le désespoir. Et toujours la faim, la misère, la détresse aux mille visages !

Ils étaient environ cinq mille, ce jour-là, autour de Jésus sans compter les femmes et les enfants.

Jésus était parti en barque pour un endroit désert à l'écart.
Depuis des jours et des jours, il était assailli par les foules. Depuis des jours il guérissait les malades, les impotents, les lépreux de corps et d'âme, les paralysés de l'existence, les parias, les délinquants. Tous accouraient vers lui dans l'espoir de retrouver la santé. Et, au bout de tant et tant de jours passés au milieu de la détresse humaine, Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l'écart. Lui, le Fils de Dieu, a besoin de prendre du recul. Il n'en peut plus de tant de misères. Il a besoin de se mettre quelque temps à distance. Et, comme Jésus, devant la détresse de nos frères il nous arrive de partir ou de désirer être à l'écart. Nous aimerions ne plus voir la détresse aux mille visages.

La compassion

Jésus partit en barque pour un endroit désert à l'écart. Les foules l'apprirent et ,quittant leurs villes, elles suivirent à pied...
Pauvre cortège d'estropiés... de boiteux... cortège de pauvres qui se mettent en marche vers celui qui peut les guérir, foule en haillons... foule de pauvres !
En débarquant, Jésus vit une grande foule de gens ; il fut saisi de pitié et guérit les infirmes.

A celui qui désire partir pour un endroit désert, à l'écart parce qu'il n'en peut plus d'être assailli par les sollicitations de ses frères, Jésus ne reproche rien. Lui-même l'a fait ou a désiré le faire. A celui-là Jésus dit qu'il est bon d'avoir compassion de soi, qu'il est utile de reprendre souffle, qu'il est nécessaire de compter avec ses propres limites. Mais, dit Jésus, sur ta route tu rencontres des estropiés, des malheureux, des pauvres de toutes sortes et s'ils en appellent à toi alors, que la compassion que tu as pour eux l'emporte sur celle que tu as pour toi ! Laisse-toi saisir de pitié et oublie ta propre fatigue. Considère qu'ils sont plus fatigués que toi, plus pauvres que toi.

Le soir venu, les disciples s'approchèrent de lui et lui dirent: «L'endroit est désert et il se fait tard, renvoie donc la foule : qu'ils aillent dans les villages s'acheter à manger!» Pauvre cortège d'affamés... d'assoiffés, foule de pauvres autour de Jésus, ils sont venus les mains vides vers celui dont ils attendaient tout. Aucun n'avait emporté de nourriture pour la route. Seuls les disciples avaient quelques réserves : cinq pains et deux poissons ! Alors Jésus leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger!»

Le partage

Les disciples disaient à Jésus: «Nous n'avons là que cinq pains et deux poissons.» Jésus dit: «Apportez-les moi ici...» Il prononça la bénédiction; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent aux foules.

Quand la détresse aux mille visages t'assaille, dit Jésus, comme mes disciples, tu te sens impuissant. Tu penses ne pas avoir les moyens de nourrir une telle foule. Tu prétends que tu n'y peux rien. Souviens-toi que je ne laisse jamais mes disciples complètement démunis. Tu as toujours à ta disposition au moins cinq pains et deux poissons. Tu as toujours de quoi donner à tes frères.

Ce que tu as semble si dérisoire en face d'une telle famine que tu le gardes pour toi, bien souvent, en pensant que ce ne sont pas tes cinq petits pains qui vont changer la face du monde. Tu te trompes. Apporte-moi tes cinq pains et tes deux poissons. Confie-les moi, ne va pas sans passer par moi les donner à tes frères. N'essaie pas d'apaiser la faim des hommes sans moi. Et tu comprendras le miracle de la multiplication des pains.

Quand la détresse aux mille visages t'assaille, dit Jésus, comme mes disciples tu peux tout. Il te suffit de donner ce dont tu disposes : un peu de temps, d'argent, de sympathie... si peu... Mais ce petit peu qui toujours te reste, en passant par moi a une portée immense. Le don que tu fais sera contagieux. D'autres, sous ton impulsion, se mettront à donner à leur tour. De jour en jour, tu ne verras pas la portée de tes actes, mais viendra le jour où tu découvriras que tu as été capable avec tes frères de nourrir la multitude.

Christine Fontaine