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29ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu
Mt 22, 15-21

Les pharisiens se concertèrent pour voir comment prendre en faute Jésus en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d'Hérode: «Maître, lui disent-ils, nous le savons: tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu; tu ne te laisses influencer par personne, car tu ne fais pas de différence entre les gens. Donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à l'empereur?» Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta: «Hypocrites! pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve? Montrez-moi la monnaie de l'impôt.» Ils lui présentèrent une pièce d'argent. Il leur dit: "Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles? -De l'empereur César ", répondirent-ils. Alors il leur dit: «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.»

Nouvelle homélie :Le mensonge et la mort
Michel Jondot

Bienheureuse faute !
Christine Fontaine

Tu ne fais pas de différence!
Michel Jondot


Le mensonge et la mort

« Nous ne connaissons que nos mensonges »

« Nous nous faisons peur mutuellement et nous ne connaissons que nos mensonges. » Ainsi parle Chantal, l’héroïne de « La joie », un roman de Bernanos. Le récit se déroule dans une riche propriété de province où Monsieur de Clergerie, un vague écrivain ambitieux, vient séjourner l’été. Il y invite des personnalités brillantes : un psychanalyste de renom, un prêtre savant, auteur d’études sur des mystiques. Ils vivent dans le mensonge, ainsi que la grand-mère et le personnel à leur service : une femme de chambre et un chauffeur. A part Fernande, la cuisinière, tous sont enfermés dans un secret. La grand-mère, pour ne pas faire voir sa sénilité, se crispe sur un trousseau de clés qui ne servent à rien ; le chauffeur se forge une fausse identité de prince russe immigré ; le psychanalyste cache le délabrement où l’a conduit la consommation de drogue. Le propriétaire prépare un remariage brillant pour faire bonne figure, masquer sa médiocrité et briguer un siège à l’Académie. Et surtout le prêtre prend soin de ne pas montrer qu’il n’a plus la foi. Tous, d’une manière ou d’une autre, s’intéressent à Chantal, la fille du maître de maison. Celle-ci, au contraire des autres, est transparente. Son entourage ne peut manquer de discerner, avec une sorte d’effroi, la dimension spirituelle de cette figure christique. La curiosité dont elle est l’objet, entraîne la mort que lui inflige le chauffeur avant de se suicider. Le mensonge et la mort : tel pourrait être le sous-titre du roman.

« Prendre Jésus au piège »

Ce pourrait être aussi le titre de cette page de l’Evangile. Jésus est depuis longtemps sous le regard des Pharisiens et des Hérodiens qui l’épient. Les uns et les autres ont, par rapport à la société, des opinions divergentes. Les premiers sont hostiles à l’occupant romain alors que les seconds sont pour la collaboration. Ils oublient leurs convictions pour aboutir à un projet commun qui masque leurs oppositions. Premier mensonge.

La rencontre est voulue par les Pharisiens. S’ils en appellent aux Hérodiens et à leurs disciples, c’est pour ne pas être reconnus. Deuxième mensonge.

Le troisième mensonge est le plus évident. Il est faux qu’aux yeux des Hérodiens, Jésus est « toujours vrai » et qu’il enseigne « le chemin de Dieu en vérité ». Ils prennent l’apparence d’interlocuteurs en quête d’un conseil. Leur désir est ailleurs.

Ils visent sa mort, en réalité. On lui tend un denier en lui posant une question sur le paiement de l’impôt. S’il répond « oui », il se discrédite aux yeux des Pharisiens. Obéir à l’empereur qui s’affirme dieu et dont le visage est sculpté dans le bronze, c’est tomber sous la loi des juifs qui interdit de s’incliner devant une idole : « Nous avons une loi et d’après cette loi, il doit mourir. » S’il répond « non », il se discrédite totalement aux yeux de la loi des Romains qui verront en lui un dangereux agitateur.

Ce jour-là Jésus a su déjouer le piège en dissociant la question de l’image taillée sur les monnaies et celui de l’’invisible de Dieu : « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mais, parce qu’il n’a jamais rien caché de Celui que révélait sa vie, viendra le jour de la Croix où celui qu’on appelle « le prince du mensonge » semblera avoir le dernier mot ; en réalité la mort elle-même est un mensonge quand on prétend qu'elle est le point final de l'existence. Ce mensonge nous est révélé par la Résurrection.

Faire jaillir la vie

Il n’est pas difficile de prendre conscience que le mensonge, en notre temps, est aussi présent dans notre société et même dans notre planète qu’il pouvait l’être dans l’univers romanesque de Bernanos. La publicité essaie de nous convaincre qu’il est de notre intérêt d’acheter tel ou tel produit alors qu’en vérité, ce sont les puissances d’argent qui sont les bénéficiaires de nos comportements. Nous n’y pouvons peut-être rien mais, du moins, soyons conscients que le mensonge engendre la mort. Des peuples font les frais d’un système qui dépouille des pays de leurs richesses naturelles.

Dans nos relations personnelles, il n’est sans doute pas possible de nous livrer sans précaution au regard d’autrui. Il ne viendrait à personne d’étaler, sur un curriculum vitae, nos limites ou nos lacunes. Nous ne pouvons confier nos secrets à ceux qui ne peuvent les comprendre. C’est vrai.

A bien y réfléchir ce qui, le plus souvent, nous empêche de nous livrer à autrui dans notre pauvreté, c’est la peur d’être jugés : « Nous nous faisons peur mutuellement et nous ne connaissons que nos mensonges. » Ce qui nous permet, peut-être, de résister, c’est d’éduquer nos regards. Si le mensonge naît de la peur, tentons de vivre là où nous pourrons regarder autrui avec une extrême bienveillance, quels que puissent être ses torts. Par-delà ce qu’elle nous cache, chaque personne reste l’objet d’une dignité qu’il faut s’efforcer de déceler. A cet égard il faut comparer le regard de Jésus sur ses contemporains à celui des Hérodiens et de leurs disciples. Ces derniers sont à la recherche de la faute qui condamne l’innocent alors que Jésus redonne l’innocence à ceux que la loi écarte : Publicains, prostituées, femme adultère. Nous pouvons nous aussi, d’une certaine façon, faire jaillir la vie là où menace une force de mort.

Michel Jondot


Bienheureuse faute !

La faute de Dieu

Les pharisiens se concertèrent pour voir comment prendre Jésus en faute en le faisant parler.

Les pharisiens ont l’assurance que Jésus est en faute, que Jésus est mauvais pour le peuple. Ils en sont totalement convaincus. Mais ils ne voient pas comment faire apparaître cette faute au grand jour. Ils savent que Jésus a des intentions nuisibles et il faut que ces intentions secrètes soient dévoilées devant témoins.

Les pharisiens mentent lorsqu’ils disent à Jésus : « Maître, nous savons : tu dis toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu. » En vérité, ils sont convaincus du contraire. Ils pensent que Jésus détourne le peuple de la loi de Dieu, du chemin de Dieu. Et, lorsqu’ils lui demandent s’il est permis ou non de payer l’impôt à l’empereur ils veulent mettre à jour, devant des témoins qualifiés, que Jésus est nuisible non seulement pour les juifs mais aussi pour l’empereur. Juifs et Romains, partisans de l’empereur, s’étaient pour une fois mis d’accord pour faire de Jésus le bouc émissaire, l’auteur du mal qu’il faut tuer pour le bien du peuple tout entier.

Ce jour-là, les pharisiens n’en sont qu’au premier acte du procès. Ils n’auront de cesse qu’ils ne l’aient jugé, condamné et tué…

La faute des hommes

Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta : « Hypocrites ! Pourquoi voulez-vous me mettre dans l’embarras ? »

Les pharisiens attribuent à Jésus les mauvaises intentions qui, en vérité, les animent. Ils prêtent à Jésus leurs mauvaises intentions. Ils accusent Jésus d’être mauvais pour le peuple alors que ce sont eux qui le sont : ils écrasent le peuple sous de pesants fardeaux. Les pharisiens sont pervers.

Jésus dénonce cette perversité, notre perversité, la perversité de l’humanité entière. Comme les pharisiens, nous cherchons souvent à mettre Dieu en procès. Lorsque notre vie ne correspond plus du tout à ce que nous rêvions, nous disons que Dieu est mauvais. Nous le déclarons coupable du mal sans même imaginer que nous puissions en être, au moins pour partie, responsables. En revanche quand tout va bien pour nous, cela nous semble normal. Nous oublions que tout bien a sa source en Dieu. Nous attribuons le bonheur aux hommes, à leurs efforts, leurs capacités ou leur intelligence. Nous attribuons notre malheur à Dieu en disant qu’il n’est pas tout puissant puisqu’il n’empêche pas cette épreuve qui s’abat sur nous. Ou alors, s’il est tout puissant, il manifeste à quel point il n’est pas réellement bon et peut-être tout à fait mauvais. Nous attribuons à Dieu ce qui est à César ! Nous faisons de Dieu un « Dieu pervers »

Bienheureuse faute de l'homme

« Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! »

Jésus ne vient pas pour juger les pharisiens que nous sommes. Il vient mettre à jour notre perversité pour nous en libérer. Il veut nous rendre capables de reconnaître que Dieu est réellement Bon, qu’aucun mal ne peut venir de Lui, que le mal est son ennemi.

Pour nous le révéler, Jésus-Christ plongera lui-même au plus profond de l’abîme où un homme peut être entraîné par la perversité humaine. Il se laissera juger, condamner, exécuter alors qu’il n’avait commis aucune faute. Et du fond de cet abîme, il implorera le Père pour l’humanité entière: « Père, pardonne-leur, ils ne savant pas ce qu’ils font. » Ainsi se révélera par Jésus les abîmes de la tendresse de Dieu, l’immensité de son amour pour chacun d’entre nous qu’aucune perversité humaine ne peut entamer. Le regard fixé sur la Croix du Ressuscité nous pouvons enfin nous écrier : « Bienheureuse faute de l’homme qui nous vaut un tel rédempteur » et… rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu !

Christine Fontaine

Tu ne fais pas de différence!

Savoir se reconnaître

J’aime bien les sorties de messes lorsque nous nous approchons pour nous saluer avec le sourire, lorsque nous nous reconnaissons, lorsque nous sommes situés clairement en nous regardant face-à-face; les noms et les prénoms viennent sur les lèvres. On se rappelle les soucis de chacun, ses projets, on s’interroge, on partage les nouvelles. La joie naît de reconnaitre autrui et d’être reconnu par lui, de se distinguer les uns des autres. En revanche, lorsqu’on se trouve dans une réunion où quelqu’un vient vers vous la main tendue, vous interpelle et que vous confondez la personne avec une autre, c’est la gêne et la déception des deux côtés. Il faut réveiller les souvenirs, tenter de réparer la situation, sortir de l’embarras, sauver la vie.

Les personnages de cette scène semblent ignorer ce genre d’expériences pourtant bien humaines; ils se plaisent dans la confusion; ils créent la confusion. A l’époque de Jésus, le parti des Pharisiens était à l’opposé de celui des Hérodiens. Les premiers prenaient leurs distances à l’égard du pouvoir romain et multipliaient les rites et les pratiques pour se distinguer de ce monde païen et idolâtre. Les Hérodiens, en revanche, essayaient de tirer le meilleur profit d’une collaboration avec Rome. Tout opposés qu’ils soient les uns aux autres, ils en viennent à se concerter ; les voici confondus dans une même démarche.

Tu ne regardes pas le visage!

Un maître n’est pas un disciple. Les Pharisiens se considèrent comme des Maîtres à qui il appartient de prendre la parole, d’interroger. Comment se fait-il qu’ils aillent chercher des disciples pour s’adresser à Jésus? Comment se fait-il que les disciples jouent aux maîtres en s’adressant à Lui comme à un confrère? Quel étrange amalgame dans leurs propos! Ils appellent vrai ce qu’ils considèrent faux: «Tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu». Ils sont persuadés du contraire! Par-dessus tout, ils se trompent complètement sur la personne. J’en veux un peu aux traductions; elles affaiblissent le texte grec. «Tu ne fais pas de différence entre les gens!». L’idée est juste, certes. Les faux disciples prêtent à leur interlocuteur leurs propres visions du monde: indifférence, tout le monde se ressemble et se confond! Le texte original est plus imagé: «Tu ne regardes pas le visage des gens!» Disant cela, ils croient lui faire un compliment. Sans doute n’ont-ils pas vu la scène des débuts, sur le lac de Tibériade; se retournant Jésus décèle la quête spirituelle qui anime les deux disciples de Jean («Jésus se retourna et il les vit: venez et voyez»!). Ils n’ont sans doute pas vu la scène du jeune homme riche aux mains pures: «Jésus leva les yeux sur lui et il l’aima!» Personne sans doute ne leur avait décrit cette scène où, dressant la tête devant la femme adultère, plein de compassion il prononçait les mots: «Je ne te condamne pas!» Oui, Jésus savait regarder les visages!

Jésus était incapable de jouer pareil jeu. Il fallait sortir de ce brouillard. Devant une pièce portant l’effigie de César, on ne peut échapper à la clarté. Il s’agit de l’Empereur et ils sont obligés de dire vrai: «L’empereur César, répondirent-ils!». Face à leurs confusions grossières Jésus affirme la distinction la plus gigantesque qui soit. L’argent n’est pas Dieu! Le pouvoir n’est pas Dieu. Dieu est Dieu et cela change tout. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! »

Dieu est Dieu

« Dieu » ! Quel mot mystérieux ! Le mot désigne un travail de distinction, d’arrachement à la confusion et, ce qui revient au même, d’entrée dans la vie. Dieu: le mot du commencement de la Genèse, à l’heure où tout était vague et confus. Dieu dont la parole sépare la nuit du jour et les jours les uns des autres. Dieu dont le nom accompagne les mots qui distinguent le haut et le bas, la terre et la mer et tout ce qu’elles contiennent. Le mot Dieu touche au cœur même de la vie à l’heure où Adam et Eve sont distingués l’un de l’autre, l’un face à l’autre, prêts à prendre le relais du Créateur pour prononcer les mots grâce auxquels ils se reconnaissent en vérité, l’un face à l’autre, l’un pour l’autre. L’un et l’autre face à l’avenir et face à la vie.

Chrétiens, nous croyons en Dieu ; nous prononçons son nom. Puisse-t-il réveiller les forces de vie qu’il véhicule. Puissions-nous déceler le travail de ce mot dans chacune des rencontres que nous vivons, dans chacun des regards que nous échangeons. Puissions-nous deviner le programme qu’il trace. Il s’agit, avec ce Nom-là, d’arracher au mépris tous ceux que la société ignore; il s’agit de reconnaître la dignité de chaque personne et de chaque peuple. Où est Dieu? Là-même où nous nous rencontrons. Nous le reconnaissons dans l’acte qui nous distingue et nous permet de nous reconnaître. Où donc est Dieu? Là où nous nous parlons en réussissant à nous entendre.

Michel Jondot