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30ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Marc
Mc 10, 46-52

Tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, un mendiant aveugle, Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord de la route. Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Beaucoup de gens l'interpellaient vivement pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus s'arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l'aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t'appelle. » L'aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? — Rabbouni, que je voie. » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t'a sauvé. » Aussitôt l'homme se mit à voir, et il suivait Jésus sur la route.

Il nous appelle
Michel Jondot

Bartimée
Christine Fontaine


Il nous appelle

Une situation pitoyable

Un beau livre vient de sortir. Il raconte l’expérience spirituelle d’une jeune juive récemment baptisée. Véronique Lévy, pendant des années, a vécu dans l’attente d’un bonheur impossible. Comment vivre sans être aimée ? Comment trouver l’homme qui répondra à un désir qui la consume ? Après des expériences désespérantes qui la conduisent aux bords du suicide, elle plonge dans un milieu profondément marginal : celui des bars louches où elle trouve des individus délabrés par l’alcool avec lesquels elle noue des amours sordides et éphémères, toujours décevants. Loin du milieu particulièrement respectable de sa famille, elle s’enfonce dans un monde pitoyable peuplé d’hommes qu’elle nomme « des anges déçus ». Au milieu d’eux, sa présence est comme un cri ; elle en appelle à une pitié que nul ne sait entendre. Le nom de Jésus, certes, avait frappé son oreille depuis son enfance par les lèvres d’une petite camarade rencontrée en vacances ou par la bouche d’une nounou espagnole à laquelle elle s’était attachée. Les psaumes récités par les rabbins lors des obsèques de ses parents l’avaient marquée. Tout cela, sans doute, restait gravé au fond d’elle-même. Mais il a fallu qu’elle rencontre un compagnon de misère pour qu’elle se retrouve au catéchuménat de l’église St Gervais. Elle découvre que celui qu’elle cherchait à aimer l’avait devancée, que celui qu’elle attendait l’appelait depuis toujours. Que désirait-elle sinon le fait d’être désirée ? La voilà devenue un être nouveau, tellement nouveau qu’elle en vient à affirmer que ce Jésus qu’elle rencontre fait d’elle une femme vierge. La vie avec Jésus et avec le monde des humains peut commencer !

Le récit de ce Bartimée dont nous parle St Marc ressemble à l’histoire de Véronique Lévy. Comme elle, il est au nombre des exclus et des insatisfaits : un mendiant et un aveugle. La foule est en marche mais il est assis, à l’écart de tous. Lui non plus ne sait pas, si l’on peut dire, à quel saint se vouer. Il ne sait pas ce qu’il a à attendre ; il ne lui reste plus guère qu’à crier et appeler un geste de pitié.

Il ne crie plus, il est appelé

Alors, le miracle se produit. Celui-ci ne consiste pas dans le fait qu’il retrouve la vue mais dans le fait que la foule comprend qu’il est appelé. Est-ce le mendiant qui appelle Jésus ou est-ce Jésus qui appelle Bartimée ? Le désir de l’un rencontre le désir de l’autre. Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle et on lui dit€: « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » Comprendre qu’on est appelé par Jésus, c’est être sauvé. Bartimée est un autre homme. Ce personnage prostré sur le bord de la route, enlève son manteau, court en bondissant vers Jésus. Bartimée passe alors du cri au langage ; il en vient à écouter Jésus qui lui parle et lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Et tout s’achève dans le fait que le marginal a reçu sa place dans la foule. Celui qui était assis au bord de la route en vient, comme les autres, à « suivre Jésus sur le chemin ».

Mais Bartimée a retrouvé la vue. N’est-ce pas cela le plus important ? N’est-ce pas la preuve que Jésus est tout-puissant ? Il est vrai que la façon dont cette guérison est présentée est intéressante. Elle est précédée d’’une jolie question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » En appelant à la pitié, Bartimée ne formulait aucune demande précise. Quand il prend conscience de sa dignité, quand il est un homme comme les autres, quand il entre dans la parole, Bartimée pénètre en fait dans le champ du désir et on peut l’interroger sur ses attentes. Jésus et Bartimée se sont mutuellement appelés ; le désir de l’un et le désir de l’autre se rencontrent et Jésus fait sienne l’attente de celui qui voudrait échapper à la cécité. Autrement dit, la guérison de l’aveugle n’est pas le fruit d’une décision de Jésus mais la communion entre la volonté de l’un et la volonté de l’autre. Ce lien de l’un à l’autre s’appelle la foi. Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. »

Qu’est-ce que la foi ?

C’est la conscience qu’un appel nous est adressé qui est une déclaration d’amour à laquelle nous tentons de répondre. C’est l’entrée dans cette cohérence où le désir de l’un se nourrit du désir de l’autre. Nous n’hésitons pas à confier nos attentes (« Faites que je voie ») mais ce n’est pas suffisant. Il faut percevoir ou du moins deviner les attentes de Dieu : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Nous sommes désirés par Dieu.

Qu’est-ce que croire ? C’est la conscience que cet appel s’adresse à tout homme et confère à chacun une dignité royale. Quelle politique organisera une société d’où nul n’est exclu ? Quelle société comprendra que jamais l’argent ne pourra éviter de laisser des êtres, comme Bartimée, sur le bord de la route ?

Comment vivre en croyant sinon en se tournant vers autrui d’une manière qui soit un écho de l’Appel de Jésus que Bartimée a entendu sur la route de Jéricho ?

Michel Jondot

Bartimée

L'enfant qui a peur

Bartimée, nous te connaissons bien. Nous avons l’habitude de te rencontrer tout au long de nos jours. Tu es là, assis au bord de nos routes, replié, recourbé sous ton manteau. Tu ne vois rien et tu ne sais même pas, comme certains aveugles, utiliser tes autres sens intacts pour gagner ta vie. Tu n’as trouvé rien d’autre à faire que de mendier au bord des chemins.

Bartimée, je te connais bien. Je te connais de l’intérieur. Tu es mon prochain le plus proche. Tu es celui que je ne voudrais pas être et que je suis en vérité.

Tout au long de mon existence je te vois surgir de nouveau de ma route à l’heure où je n’y pensais pas. A l’improviste, tu surgis et tu me rappelles que ce pauvre parmi les pauvres recourbé, replié, renfermé dans la peur et dans la nuit, c’est bien moi. A l’heure où je voudrais oublier ma faiblesse te voici ! J’aimerais te faire sortir de ma vie. Je voudrais ne pas te rencontrer sur ma route.

Bartimée, toi l’enfant qui a peur, je te connais de l’intérieur. Tu es mon prochain le plus proche. Tu es celui que je fuis et qui toujours surgit de nouveau.

L'enfant qui appelle

Bartimée est là, à l’intérieur, au plus intime de notre existence. Certains arrivent presque à l’oublier mais ils n’y parviennent jamais complètement. Il nous faut apprendre à vivre avec Bartimée !

Bartimée, tu es l’enfant de la détresse, le fils de l’homme qui a peu, le malheur silencieux et replié sur lui-même. Mais Bartimée, tu es aussi – tu es surtout, tu es d’abord – celui qui du plus profond de moi-même crie vers Dieu : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! »
Bartimée, tu es mon cri vers Dieu et le lieu de ma prière.

Beaucoup de gens t’interpellent vivement pour te faire taire.
Beaucoup en moi et autour de moi se liguent pour étouffer ma plainte. Mais lorsque tu surgis dans ma vie en me révélant que le pauvre mendiant que je suis, tu es plus fort que le monde entier. Que je veuille te faire taire en m’enivrant d’activité, de travail ou de bruit, voici que pour mon malheur – pour mon bonheur – tu te mets à crier de plus belle : « Fils de David, air pitié de moi ! »

Bartimée, j’ai décidé de vivre avec toi. J’ai décidé de ne plus craindre ta présence dans ma vie. Du fond de ma misère je veux laisser monter mon cri et celui de mes frères vers Dieu qui, peut-être, entendra l’aveugle que je suis !

L'enfant bondit de joie !

Jésus s’arrête.
L’appel du pauvre, le cri de l’humanité prostrée dans le malheur touche le cœur de Dieu.
Jésus s’arrête devant ce petit enfant de la peur qui gémit.

Jésus s’arrête et il dit : « Appelez-le ».
Tout le monde se liguait contre Bartimée et voici que, devant l’appel du Maître, tout le monde s’incline et on lui dit : « Confiance, lève-toi, il t’appelle ». Tous ceux qui voulaient chasser Bartimée de leur existence se tournent vers lui. Ils découvrent que Bartimée – l’homme de la détresse – attire la compassion et la bienveillance de Dieu.

Bartimée, je te connais bien. Tu es cet enfant de la peur qui devient en moi l’enfant du bonheur et de la joie jaillissante. Tu es mon prochain le plus proche. Tu es celui dont la prière touche le coeur de Dieu et qui le découvre de jour en jour. Tu es celui qui se lève, jette son manteau de tristesse, bondit et court vers Jésus. Tu es celui que Dieu exauce toujours.
- « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » dit Jésus.
Bartimée, tu es mon ami le plus proche. Tu m’obtiens de Dieu la vie, la joie, le salut à l’instant même où je laisse jaillir ma prière.
- « Aussitôt l’homme se mit à voir et il suivait Jésus sur la route... »

Christine Fontaine