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30ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Marc
Mc 10, 46-52

Tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, un mendiant aveugle, Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord de la route. Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Beaucoup de gens l'interpellaient vivement pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus s'arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l'aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t'appelle. » L'aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? — Rabbouni, que je voie. » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t'a sauvé. » Aussitôt l'homme se mit à voir, et il suivait Jésus sur la route.

Nouvelle homélie : Croire à l'impossible
Christine Fontaine

Il nous appelle
Michel Jondot

Bartimée
Christine Fontaine


Croire à l'impossible

Voir

Jésus vient de traverser Jéricho sans s’y arrêter. Il est en marche vers Jérusalem et semble pressé d’y arriver. Ses disciples et une foule nombreuse l’accompagnent. Tout le monde connaît cet aveugle qui mendie aux portes de la ville. C’est le fils de Timée, Bartimée. « Est-ce lui ou ses parents qui ont péché ? » demanderont les apôtres à propos d’un autre aveugle qu’ils croiseront un jour. Pour les juifs, le fait de ne pas voir est forcément une punition divine. Elle ne peut pas être sans raison puisque Dieu est bon. Pour la foule comme pour les disciples les cris de Bartimée sont scandaleux. « Beaucoup de gens le rabrouent pour le faire taire. » C’est un peu comme si, au cours d’une procession du Saint Sacrement, un pécheur notoire se mettait à hurler pour attirer l’attention sur lui. C’est presque un sacrilège !

Mais Bartimée « se met à crier de plus belle : ‘Fils de David, prends pitié de moi !’ Jésus s’arrête et dit : ‘Appelez-le’ » Jésus interromp sa marche. Il arrête la procession. Il n’y a rien de plus important pour lui que les cris de cet homme. Il ne se demande pas si Bartimée est pécheur ou s’il s’agit de ses parents. C’est simplement un homme qui crie vers lui. « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » lui demande Jésus. « L’aveugle lui dit : Rabbouni, que je retrouve la vue !’ Et Jésus lui dit : ‘Va, ta foi ta sauvé.’ »

Croire

Il n’y a rien de plus urgent pour Jésus que de répondre au désir profond d’un homme ou d’une femme. Mais il ne peut le faire que si l’autre croit que rien n’est impossible à Dieu. Croire c’est oublier sa propre situation de pécheur ou d’aveugle, c’est fendre toutes les conventions humaines, rejeter le manteau de la peur qui nous recouvre : « l’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. » C’est espérer contre toute espérance que Dieu fera pour nous ce qu’aucun autre être humain ne pourrait faire : répondre à notre désir le plus profond et nous rendre la vue.

Il n’y a rien de plus urgent pour Jésus que de susciter et ressusciter sans cesse la foi au cœur de l’humanité. La foi qui rend possible ce qui, à vue humaine, est totalement impossible. La foi qui permet à Dieu de se donner et de nous donner bien plus que ce que nous pouvions imaginer ou concevoir. Mais comment croire lorsque précisément, comme Bartimée, nous avons crié vers Dieu mais que, contrairement à ce qu’il a fait pour lui, il ne nous a pas répondu ?

Voir et croire

Des parents sont au chevet de leur enfant gravement malade. Ils crient vers Dieu du plus profond d’eux-mêmes de bien vouloir le guérir. L’état empire. Ils se demandent ce qu’ils ont fait de mal pour que cette épreuve tombe sur eux. Puis ils renoncent à chercher des raisons. Ils crient seulement vers Dieu de répondre à leur plus profond désir. Les médecins sont impuissants mais ces parents veulent croire que rien n’est impossible à Dieu. Puisqu’on l’appelle de Bon Dieu, qu’il le prouve en guérissant leur enfant ! Et l’enfant meurt. Comment croire encore en Dieu, lui qui, aux dires de Jésus-Christ, était censé répondre à nos désirs les plus profonds ?

Jésus n’a pas trouvé d’autre moyen pour susciter notre foi que de prendre la place de Bartimée. Il est, depuis sa Passion et sa Résurrection, ce mendiant qui crie vers nous dans l’espérance d’interrompre nos processions vers l’enfer d’un monde déshumanisé. Il crie au plus profond de l’humanité : « Fils d’homme, prends pitié de moi ! » Il espère que certains d’entre nous l’appelleront et lui demanderont « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » A ceux-là il répond : « Que tu me voies ! » Que tu découvres le visage de ton Dieu à travers celui de tous ceux qui mendient un accueil, un soutien, du partage ou le simple respect pour leur condition humaine qu’ils soient ou non pécheurs ! Que tu acceptes de croire que rien n’est impossible à Dieu et que je suis plus fort que ton indifférence, ton égoïsme ou ta paresse. Je suis capable de te faire sortir de la prison où tu t’enfermes. Je te demande seulement de croire que, par toi-même, tu ne peux rien mais que rien n’est impossible à Dieu pour toi et par toi !

Dieu est ce pauvre parmi les pauvres qui mendie notre amour. Il est aussi celui qui mendie notre foi en son amour lorsque, comme les parents de cet enfant malade, nous n’avons plus aucune raison de croire en sa bonté. Il nous supplie de croire à l’impossible : que Dieu malgré tout le malheur qui nous arrive demeure avec nous. Il ne nous évitera pas les épreuves mais il nous donnera la force de les traverser en demeurant humains, en devenant toujours davantage simplement et profondément humains à la suite de Jésus ! À ceux qui ont traversé ces ténèbres de la foi, Jésus demande comme à Bartimée : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Et ceux-là lui répondent : « Seigneur que je te croie même lorsque je ne te vois pas ! » Et Jésus progressivement les guérit de leur aveuglement.

Christine Fontaine


Il nous appelle

Une situation pitoyable

Un beau livre vient de sortir. Il raconte l’expérience spirituelle d’une jeune juive récemment baptisée. Véronique Lévy, pendant des années, a vécu dans l’attente d’un bonheur impossible. Comment vivre sans être aimée ? Comment trouver l’homme qui répondra à un désir qui la consume ? Après des expériences désespérantes qui la conduisent aux bords du suicide, elle plonge dans un milieu profondément marginal : celui des bars louches où elle trouve des individus délabrés par l’alcool avec lesquels elle noue des amours sordides et éphémères, toujours décevants. Loin du milieu particulièrement respectable de sa famille, elle s’enfonce dans un monde pitoyable peuplé d’hommes qu’elle nomme « des anges déçus ». Au milieu d’eux, sa présence est comme un cri ; elle en appelle à une pitié que nul ne sait entendre. Le nom de Jésus, certes, avait frappé son oreille depuis son enfance par les lèvres d’une petite camarade rencontrée en vacances ou par la bouche d’une nounou espagnole à laquelle elle s’était attachée. Les psaumes récités par les rabbins lors des obsèques de ses parents l’avaient marquée. Tout cela, sans doute, restait gravé au fond d’elle-même. Mais il a fallu qu’elle rencontre un compagnon de misère pour qu’elle se retrouve au catéchuménat de l’église St Gervais. Elle découvre que celui qu’elle cherchait à aimer l’avait devancée, que celui qu’elle attendait l’appelait depuis toujours. Que désirait-elle sinon le fait d’être désirée ? La voilà devenue un être nouveau, tellement nouveau qu’elle en vient à affirmer que ce Jésus qu’elle rencontre fait d’elle une femme vierge. La vie avec Jésus et avec le monde des humains peut commencer !

Le récit de ce Bartimée dont nous parle St Marc ressemble à l’histoire de Véronique Lévy. Comme elle, il est au nombre des exclus et des insatisfaits : un mendiant et un aveugle. La foule est en marche mais il est assis, à l’écart de tous. Lui non plus ne sait pas, si l’on peut dire, à quel saint se vouer. Il ne sait pas ce qu’il a à attendre ; il ne lui reste plus guère qu’à crier et appeler un geste de pitié.

Il ne crie plus, il est appelé

Alors, le miracle se produit. Celui-ci ne consiste pas dans le fait qu’il retrouve la vue mais dans le fait que la foule comprend qu’il est appelé. Est-ce le mendiant qui appelle Jésus ou est-ce Jésus qui appelle Bartimée ? Le désir de l’un rencontre le désir de l’autre. Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle et on lui dit€: « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » Comprendre qu’on est appelé par Jésus, c’est être sauvé. Bartimée est un autre homme. Ce personnage prostré sur le bord de la route, enlève son manteau, court en bondissant vers Jésus. Bartimée passe alors du cri au langage ; il en vient à écouter Jésus qui lui parle et lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Et tout s’achève dans le fait que le marginal a reçu sa place dans la foule. Celui qui était assis au bord de la route en vient, comme les autres, à « suivre Jésus sur le chemin ».

Mais Bartimée a retrouvé la vue. N’est-ce pas cela le plus important ? N’est-ce pas la preuve que Jésus est tout-puissant ? Il est vrai que la façon dont cette guérison est présentée est intéressante. Elle est précédée d’’une jolie question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » En appelant à la pitié, Bartimée ne formulait aucune demande précise. Quand il prend conscience de sa dignité, quand il est un homme comme les autres, quand il entre dans la parole, Bartimée pénètre en fait dans le champ du désir et on peut l’interroger sur ses attentes. Jésus et Bartimée se sont mutuellement appelés ; le désir de l’un et le désir de l’autre se rencontrent et Jésus fait sienne l’attente de celui qui voudrait échapper à la cécité. Autrement dit, la guérison de l’aveugle n’est pas le fruit d’une décision de Jésus mais la communion entre la volonté de l’un et la volonté de l’autre. Ce lien de l’un à l’autre s’appelle la foi. Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. »

Qu’est-ce que la foi ?

C’est la conscience qu’un appel nous est adressé qui est une déclaration d’amour à laquelle nous tentons de répondre. C’est l’entrée dans cette cohérence où le désir de l’un se nourrit du désir de l’autre. Nous n’hésitons pas à confier nos attentes (« Faites que je voie ») mais ce n’est pas suffisant. Il faut percevoir ou du moins deviner les attentes de Dieu : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Nous sommes désirés par Dieu.

Qu’est-ce que croire ? C’est la conscience que cet appel s’adresse à tout homme et confère à chacun une dignité royale. Quelle politique organisera une société d’où nul n’est exclu ? Quelle société comprendra que jamais l’argent ne pourra éviter de laisser des êtres, comme Bartimée, sur le bord de la route ?

Comment vivre en croyant sinon en se tournant vers autrui d’une manière qui soit un écho de l’Appel de Jésus que Bartimée a entendu sur la route de Jéricho ?

Michel Jondot

Bartimée

L'enfant qui a peur

Bartimée, nous te connaissons bien. Nous avons l’habitude de te rencontrer tout au long de nos jours. Tu es là, assis au bord de nos routes, replié, recourbé sous ton manteau. Tu ne vois rien et tu ne sais même pas, comme certains aveugles, utiliser tes autres sens intacts pour gagner ta vie. Tu n’as trouvé rien d’autre à faire que de mendier au bord des chemins.

Bartimée, je te connais bien. Je te connais de l’intérieur. Tu es mon prochain le plus proche. Tu es celui que je ne voudrais pas être et que je suis en vérité.

Tout au long de mon existence je te vois surgir de nouveau de ma route à l’heure où je n’y pensais pas. A l’improviste, tu surgis et tu me rappelles que ce pauvre parmi les pauvres recourbé, replié, renfermé dans la peur et dans la nuit, c’est bien moi. A l’heure où je voudrais oublier ma faiblesse te voici ! J’aimerais te faire sortir de ma vie. Je voudrais ne pas te rencontrer sur ma route.

Bartimée, toi l’enfant qui a peur, je te connais de l’intérieur. Tu es mon prochain le plus proche. Tu es celui que je fuis et qui toujours surgit de nouveau.

L'enfant qui appelle

Bartimée est là, à l’intérieur, au plus intime de notre existence. Certains arrivent presque à l’oublier mais ils n’y parviennent jamais complètement. Il nous faut apprendre à vivre avec Bartimée !

Bartimée, tu es l’enfant de la détresse, le fils de l’homme qui a peu, le malheur silencieux et replié sur lui-même. Mais Bartimée, tu es aussi – tu es surtout, tu es d’abord – celui qui du plus profond de moi-même crie vers Dieu : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! »
Bartimée, tu es mon cri vers Dieu et le lieu de ma prière.

Beaucoup de gens t’interpellent vivement pour te faire taire.
Beaucoup en moi et autour de moi se liguent pour étouffer ma plainte. Mais lorsque tu surgis dans ma vie en me révélant que le pauvre mendiant que je suis, tu es plus fort que le monde entier. Que je veuille te faire taire en m’enivrant d’activité, de travail ou de bruit, voici que pour mon malheur – pour mon bonheur – tu te mets à crier de plus belle : « Fils de David, air pitié de moi ! »

Bartimée, j’ai décidé de vivre avec toi. J’ai décidé de ne plus craindre ta présence dans ma vie. Du fond de ma misère je veux laisser monter mon cri et celui de mes frères vers Dieu qui, peut-être, entendra l’aveugle que je suis !

L'enfant bondit de joie !

Jésus s’arrête.
L’appel du pauvre, le cri de l’humanité prostrée dans le malheur touche le cœur de Dieu.
Jésus s’arrête devant ce petit enfant de la peur qui gémit.

Jésus s’arrête et il dit : « Appelez-le ».
Tout le monde se liguait contre Bartimée et voici que, devant l’appel du Maître, tout le monde s’incline et on lui dit : « Confiance, lève-toi, il t’appelle ». Tous ceux qui voulaient chasser Bartimée de leur existence se tournent vers lui. Ils découvrent que Bartimée – l’homme de la détresse – attire la compassion et la bienveillance de Dieu.

Bartimée, je te connais bien. Tu es cet enfant de la peur qui devient en moi l’enfant du bonheur et de la joie jaillissante. Tu es mon prochain le plus proche. Tu es celui dont la prière touche le coeur de Dieu et qui le découvre de jour en jour. Tu es celui qui se lève, jette son manteau de tristesse, bondit et court vers Jésus. Tu es celui que Dieu exauce toujours.
- « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » dit Jésus.
Bartimée, tu es mon ami le plus proche. Tu m’obtiens de Dieu la vie, la joie, le salut à l’instant même où je laisse jaillir ma prière.
- « Aussitôt l’homme se mit à voir et il suivait Jésus sur la route... »

Christine Fontaine