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Parce que Dieu t'aime !
Yves Gaubert


Yves Gaubert, naguère surnommé « l'ours » par ses étudiants à la fac de médecine de Bordeaux, a bien voulu nous livrer des « miettes de mémoire ». Sa longue carrière, pour très humaine qu’elle fut, est une expérience de liberté spirituelle dont il accepte de nous livrer le témoignage. Il nous dit, avec humour et conviction : « Je crois en un Dieu qui me propose d'aimer tous les hommes... fut-ce des évêques et d'être libre... y compris vis-à-vis des évêques ou de toute autre hiérarchie ».

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Les années de guerre et de résistance :
« Seul l’amour libère. »

Naître à Safi, au Maroc, d’un père, ancien militaire et fils de paysan du Lauragais et d’une mère, pied-noir du Constantinois, ne prédispose guère à se sentir concerné par les événements de la métropole sauf si, à l’âge de 7 ans, on se retrouve définitivement en France.

Mes parents ne se sont pas mariés à l’Eglise et, durant mes scolarités primaires et secondaires, je n’ai aucun contact avec une religion quelle qu’elle soit. Le début de mes études de médecine se fait dans la même superbe indifférence, à Lyon. Mon père est abonné à Gringoire, journal d’extrême droite ; ce qui me conduit tout naturellement à m’inscrire aux jeunesses communistes ou socialistes, je ne sais plus, de l’époque, les Faucons rouges, je crois.

Novembre 1941 : entrée dans la Résistance, ce qui deviendra les F.T.P. Pour des raisons physiques, un aspect un peu féminin, une adresse au tir au pistolet, je suis désigné pour des besognes particulières sur lesquelles il est inutile de s’étendre mais que je remplis… de mon mieux.

En 1943, je rencontre tout à fait par hasard, le Père François Varillon, (1) dans un petit train de banlieue sur les bords de Saône. Un curé s’assoit sur la banquette, à côté de moi et il a un sac noir à ses pieds. A l’arrivée à Neuville sur Saône, des miliciens sont là… Je glisse mon arme dans le sac du curé et je sors dans le couloir… Les miliciens me fouillent et quand ils arrivent au curé, celui-ci avec un grand sourire leur ouvre le sac et les miliciens s’en vont… Le curé vient vers moi, sort le gros Mauser de sous sa soutane très discrètement et, sans un mot, me le rend. Tout ce que je trouve à lui dire, c’est : « Comment vous vous appelez ? » Il sourit et me dit : « C’est pour savoir à qui tu vas dire Merci ? Je m’appelle François Varillon… Si tu as besoin de moi, et je crois que tu en as besoin, tu peux me trouver à la M.E.C. au bord du Rhône. » J’ai fait ce soir là ma dernière mission, je n’ai pas dormi, j’avais l’impression que quelqu’un m’appelait… Le lendemain, j’étais à la M.E.C. (Maison des Etudiants Catholiques) que dirigeait le Père Margot et j’ai revu François Varillon. Une question me taraudait et ce furent mes premiers mots : « Pourquoi avez-vous fait ça ? » et sa réponse m’a cloué sur place, je l’entends encore et toujours : « Parce que Dieu t’aime ! ».

Ainsi le Père Varillon en ce soir de Novembre, m’a reçu dans un petit appartement du quartier Monchat à Lyon : il a parlé plus longtemps ce soir là. Il s’arrête pour me dire : « Tu en as lourd sur le cœur… si tu vidais ton sac… à deux, il serait plus facile à porter. » Et, je ne sais pourquoi, je commence une sorte de confession, un récit des actions de mort qui sont les miennes… Je parle comme si je voulais lui charger les épaules. Je parle, il se tait… je relève la tête… Ses yeux sont fermés mais il sourit… sa grande bouche est fendue, jusqu’aux oreilles… je ne dis plus un mot… il ouvre les yeux, le sourire s’efface et il dit doucement : « Tu es fatigué… tu veux t’arrêter un peu ? » Je réponds durement : « C’est pas la peine… vous vous marrez ! » Je revois son air étonné, un peu comme s’il revenait de voyage et il murmure plus qu’il ne parle : « Je pensais : Qu’est ce que Dieu l’aime celui-là ! ».

Il m’a avoué le lendemain que c’était Quelqu’un qui lui avait soufflé, imposé cette réflexion… Quant à moi, ces mots inattendus - et que j’entends encore - m’avaient envahi, inondé comme la chaleur d’un feu quand on rentre d’une nuit glacée…

Deux jours plus tard, j’avertissais mon chef de réseau que je rejoignais le maquis du Vercors et arrêtais mon activité à Lyon. J’ai dû quitter François que je voyais toutes les semaines ; il avait prévu de me baptiser et il m’a donné un mot pour Yves de Montcheuil(2) qui m’a baptisé peu de temps avant l’attaque des planeurs allemands… je n’ai plus revu Yves qui refusa de se replier et voulut rester auprès des blessés, sachant parfaitement ce qui l’attendait. En 1945 j’ai appris les ennuis qu’avait Yves avec le Vatican pour ses positions et son enseignement…

C’est grâce à ces deux hommes et à Maurice Zundel(3) plus tard que j’ai découvert ces deux choses essentielles : Dieu m’aimait et, parce qu’il m’aimait, Il me laissait libre… « Seul l’amour libère », nous redisait François, « et le Saint Esprit est toujours là pour te dire : Tu vas faire une c….ie, c’est à toi de voir. »

Amour et Liberté, avec cela tout devenait facile au Viet Nam et en Algérie pour savoir quelles positions il fallait prendre et quelle décision s’imposait.

Etudiant en médecine :
« La souffrance de Dieu »

Août 1944. Lyon est libéré et je pars rejoindre une unité combattante dans les Vosges ; profitant de trois jours de repos après une légère blessure, je revois le Père Varillon. Je lui dis ma rage et mon écœurement devant le déchainement de violence de ces résistants de la dernière heure qui tondent de pauvres femmes, qui menacent les prisonniers etc. Au moment de nous quitter il me dit : « Quand tu rentreras, tu vas reprendre tes études mais tu dois au Seigneur qui t’a protégé de façon très particulière de faire tout ce que tu pourras, non pour toi mais pour les autres… apprends le plus possible pour aider davantage les autres… » Je dis en souriant : « Ce sera ma pénitence ». Il me répond durement : « Non, ce sera pour aider Dieu… ».

J’entends encore parfois cette consigne, cet ordre ! Mais qui suis-je pour avoir une telle prétention ?

Et je sais si peu de choses sur Lui. C’est encore le Père Varillon qui me surprendra en ce matin de Février 1947. Suivant ses consignes, j’ai passé le concours de l’Internat (rien à voir avec le titre actuel !) et je suis dans le service des maladies sanguines… Cette nuit, Mireille, une enfant de 7 ans, est morte d’une leucose aiguë après trois mois de soins inutiles. Quand j’arrivais le matin elle me souriait et, si je venais m’asseoir sur son lit, elle me prenait la main en me disant de sa petite voix lasse : « Tu vas me guérir, hein ! ». François Varillon est un ami de la famille, il venait voir souvent Mireille et on l’a prévenu. Il arrive dans le bureau des internes où je l’attends avec deux camarades, Paul et Lucienne qui a encore les yeux rouges… Il nous dit : « Vous connaissez Mireille depuis 3 mois et vous avez de la peine…. Moi, je l’ai baptisée et je la connais depuis 6 ans alors j’ai plus de peine que vous autres… Mais sa maman, son papa qui n’ont qu’elle comme enfant vous devinez leur chagrin… Et quelle doit être aujourd’hui la peine de Dieu d’avoir vu mourir cette enfant qu’Il aimait d’un amour encore plus grand que le nôtre… ! ».

La souffrance de Dieu, le résultat de notre liberté… J’ai lu plus tard le livre de mon maître : « La souffrance de Dieu » et ce jour-là, j’ai commencé à la comprendre. Cela m’a aidé à passer d’autres concours et aussi à me sentir moins seul les jours d’échecs… Il souffrait avec moi. Il n’avait rien à voir avec ce Dieu du « Minuit chrétiens » que j’avais entendu chanter un soir de Noël…

Médecin au Vietnam :
« C’est le Puissant qui a tenu la main ! »

Mars 1950. Mon régiment est à Ben Cat, à 100 Kms au nord de Saïgon. Un message radio m’avertit d’un cas très urgent à Ben Suc, à plus de deux heures de piste… Choc à l’arrivée… ! L’infirmier cambodgien me présente sur un brancard une toute jeune femme dont l’accouchement est bloqué depuis deux jours ; une matrone, spécialiste sans doute, m’explique par gestes que l’accouchement est impossible… en effet, l’enfant se présente en siège et le bassin est trop étroit. Une césarienne s’impose et il me faut ramener à Ben Cat, où se trouve une antenne chirurgicale mobile, cette jeune femme. Le mari hésite et demande l’avis de deux vieillards assis devant leurs cases…. Finalement ils acceptent… 2 heures de jeep et à l’arrivée… le camarade chirurgien a été appelé à l’hôpital de Saïgon. Jonction radio avec lui… je lui sers d’aide-opératoire souvent il me donne des conseils… A Dieu vat ! C’est un gros garçon… au réveil la femme me sourit, le père paraît satisfait…

Huit jours plus tard, ils sont sur le départ et profitent d’un camion de ravitaillement. La jeune femme me prend les mains et les embrasse et me tend son bébé pour que je pose mes mains sur sa tête. Le mari, sans un regard, monte dans le camion, m’ignorant parfaitement. Je suis vexé et le dis à mon infirmier cambodgien en termes que je ne saurais rapporter. L’infirmier paraît partager ma colère et il court vers l’homme… courte discussion… il revient, penaud : « Il m’a dit que vous aviez fait avant de commencer le signe et que c’est le Puissant qui a tenu la main… ! ». Je me rappelle… au moment d’entrer sous la tente médicale, je me suis souvenu que… les footballeurs argentins vus un jour en France se signaient avant d’entrer sur le terrain et j’ai fait, machinalement, comme eux ; ce qu’avait vu le mari dont j’ai appris plus tard qu’il avait été baptisé par un missionnaire de passage.

Après tout n’avait-il pas raison ? Cet homme avait fait un acte de foi, bien supérieur au mien…il avait cru que cet appel à la Trinité ne pouvait rester sans effet… C’est lui qui avait sauvé sa femme et son enfant.

Aout 1950. Opération militaire avec préparation par un bombardement aérien de la zone à occuper.

On passe près d’une case à moitié calcinée, on entend gémir… un gosse d’une dizaine d’années, ensanglanté, inconscient… sa mère morte à côté. Pansement, morphine, antibiotiques installation dans une sorte de hamac pour le protéger des fourmis rouges et un petit mot pour les Viêt-Congs qui ne manqueront pas de revenir après notre passage : « Je suis désespéré et j’ai beaucoup de peine, j’ai fait ce que j’ai pu et vous ai laissé deux ampoules de morphine, des antibiotiques et des pansements. »

10 jours plus tard, à Ben Cat, une femme venue au marché m’apporte un mot : « Il est mort. Merci de ce que vous avez fait. Nous manquons de morphine et d’antibiotiques. »

Ainsi a commencé pour moi une activité d’un autre genre jusqu’à la fin de mon séjour…

En 1952 j’étais affecté à l’hôpital Grall à Saïgon et m’occupais aussi d’une crèche d’enfants abandonnés et recueillis par des sœurs de Saint Vincent de Paul. J’avais peu de mérite à faire ce travail là car j’étais – oh très secrètement – amoureux de la Mère Blandine, la jeune supérieure, ancienne Miss Provence-Côte d’Azur. Le jour de mes adieux, à mon grand étonnement, elle m’a dit : « Pour les médicaments et les pansements, ne vous inquiétez pas, je m’en occupe. » Je ne lui avais jamais rien dit… Je ne l’ai jamais revue…

Médecin pendant la guerre d’Algérie :
« La torture… aucun doute sur les causes du décès. »

1953-1959, retour en métropole. C’est le moment de réaliser ce que m’a prescrit François Varillon : les concours, les épreuves se succèdent... Me voilà chef de service. Un grand hôpital s’ouvre à Constantine avec un projet d’Ecole de Médecine… J’y arrive en Janvier 1959.

Le personnel est surtout d’origine algérienne, soit juif, soit musulman. Pendant le premier mois je reçois séparément chaque personne en veillant à recevoir chacun aussi longtemps. A tous je dis mon désaccord avec cette guerre en Algérie et ma volonté de voir les Algériens prendre leur destin en main.

Je pratique le Ramadan en même temps qu’eux car mon personnel musulman le suit tout en continuant à travailler… Détail amusant : c’est un brancardier juif qui vient me féliciter que, moi, chrétien, avec un crucifix dans mon bureau, je jeûne avec les musulmans. Quelques temps plus tard, je reçois un des responsables de la mosquée de Constantine ; en se retirant, il me laisse en remerciement des dattes et… un Coran que j’ai toujours.

Les vrais ennuis commencent en 1960 : un avocat demande une autopsie pour un de ses clients décédé en prison… Je suis désigné et en même temps averti qu’il s’agit d’une mort naturelle par maladie non traitée et qu’il est hors de question de proposer d’autres causes…

Les traces de brulures sur plusieurs parties du corps, un nez fracturé, etc. montrent qu’il n’y a aucun doute sur les causes du décès et il est évident que je dois l’écrire. Cela se passe plutôt mal mais l’Est Algérien est alors sous la responsabilité d’un grand honnête homme, le général Ollier. Non seulement il m’accorde son soutien mais il prend les décisions qui s’imposent vis-à-vis des responsables.

Au cours des mois qui suivent, j’aurai à pratiquer six autres autopsies avec des conclusions identiques ; les pressions sont les mêmes sauf qu’un jour, c’est un prêtre qui est venu me demander de modifier mes conclusions. Il a dû à sa soutane et surtout à son âge de ne pas prendre ma main sur la figure.

Deux mois après la signature des accords d’Evian un proche de Ben Bella me demande de rester en Algérie et de venir à Alger mais ma femme et mes six enfants sont repartis depuis 6 mois en France… Je pars à mon tour avec beaucoup de regrets.

Patron d’un grand service en métropole :
« Tout le monde a son importance »

De retour en France, patron d’un grand service de Médecine Interne à Bordeaux…

Au cours du premier trimestre j’avertis qu’il y aura tous les deux mois une réunion de tout le personnel du service autour d’une bouteille et d’un gâteau, pour que chacun dise ce qu’il vit, comment il le vit et surtout, ce que lui disent les malades. C’est une bonne idée, me dit-on mais doit-on inviter aussi les femmes de service, les veilleuses de nuit ? Oui, car tout le monde a son importance et les malades peuvent dire des choses à une veilleuse de nuit ou à une femme de service qu’ils n’oseront pas nous dire et, de toutes façons, leur avis compte. Exécution….

Quelques jours plus tard, le Directeur de l’hôpital m’arrête dans un couloir : « Vos méthodes communistes sont peu appréciées par certains de vos confrères ! ». Les "certains confrères" me demandent cependant de soigner les membres de leur famille en cas d’indisposition grave….

Je revois Varillon à Lyon et c’est alors qu’il me fait découvrir Zundel ; il me fait découvrir Vatican II car j’avoue que, pris par mon travail, les réformes de l’Eglise ne m’ont pas préoccupé ; la messe en Français, Varillon la célébrait souvent ainsi et il disait à propos de cette liturgie latine, incompréhensible pour les assistants et bien souvent par le prêtre : « Avec le latin, on se dit : Dieu m’aime mais c’est embêtant qu’Il me le dise en chinois. »

Bref j’avoue avoir ignoré ce concile… comme les précédents d’ailleurs. J’ai lu, relu Lumen Gentium et Gaudium et spes…et d’autres….Dans les moments difficiles j’aime mieux relire Marc ou Luc ou Jean ou Matthieu.

Médecin de haut niveau à la campagne :
« L’abolition des privilèges »

A partir de 1965 j’ai commencé à me sentir de plus en plus mal dans ce milieu du Mandarinat… Une idée m’était venue : Pourquoi ne pas exercer une médecine de haut niveau à la campagne ou en quartier de petite ville ? Un jour de Février 1966 ce devint possible.

Mon beau-père, Prof. de Physique à Tarbes venait de prendre sa retraite et allait réaliser un de ses rêves : planter une vigne sur un grand terrain lui appartenant dans la proche campagne. Un dimanche après-midi, il m’avait emmené et, accroupi devant les jeunes ceps, il tentait de m’expliquer la culture de la vigne. Pour moi je n’écoutais rien… J’étais hypnotisé par le spectacle que je connaissais pourtant… à 20 kms à vol d’oiseau se détachaient sur fond de ciel glacé, le Pic du Midi, le Montaigu, le Taillon, tous couverts de neige. Mon beau-père s’en est aperçu et m’a dit un peu irrité : « Tu ne m’écoutes pas ! ». « C’est vrai mais je me disais, pour un pays pareil, j’abandonnerai la Fac. et l’hôpital… ! ». Il s’est relevé et m’a dit : « Demain j’arrache la vigne, le terrain est à toi. » Et il l’a fait et je l’ai fait. Cet homme, très engagé dans une politique de gauche, avait appartenu à une loge maçonnique et il me demanda un an plus tard si nous accepterions, ma femme et moi, d’être témoins à son mariage religieux à la petite chapelle de Piètat aux environs de Tarbes… Peu de temps après, lui et sa femme sont morts.

Je ne crois ni aux coïncidences ni au hasard, je crois davantage à une sorte de plan mystérieux que nous pouvons toujours dans notre liberté achever de construire ou au contraire détruire et pour ne pas le détruire, il suffit d’aimer.

Les années se sont alors écoulées très, très vite avec beaucoup de joies que m’apportaient ces hommes, ces femmes, avec leur gentillesse, leur confiance et leur amitié ; parfois, bien sûr, mon caractère d’ours ressortait comme le jour où une dame, envoyée d’assez loin en consultation par un de mes anciens élèves, m’a fait remarquer qu’elle portait un nom tout à fait particulier, avec trois quartiers de noblesse… Je lui assurai que mes connaissances en Histoire de France me faisaient souvenir de ses glorieux ancêtres. Charmée de se voir ainsi comprise elle me suggéra de prévoir une deuxième salle d’attente pour éviter des contacts… Avec la même amabilité, je lui rappelai la nuit du 4 Aout 1789 et l’abolition sinon des deuxièmes salles d’attente du moins des privilèges… Ce fut une cliente perdue et je m’en consolai.

En 1985 je décidai de prendre ma retraite et quelques jours après vint me trouver un abbé que je connaissais à peine et qui me dit à peu près ceci : « Hier soir, je suis allé prier à la chapelle de Piétat car je suis très ennuyé… il faut présenter à l’évêque un nouveau président pour le Secours Catholique et, sans savoir pourquoi, je sais que c’est vous. » Je n’en suis toujours pas revenu car je ne sais pourquoi, moi aussi, j’ai accepté. En tout cas c’était une nouvelle aventure très riche qui allait commencer.

Président du Secours Catholique des Hautes Pyrénées :
A l’école des pauvres

1986 à 2006. Pendant 9 ans - il est interdit d’aller au-delà - j’ai été président du Secours Catho. des Hautes-Pyrénées ; puis j’ai continué à m’occuper de l’Accueil médical des S.D.F. que j’avais créé en 1987.

Les 10 premières années beaucoup était à faire ; ce fut passionnant et combien instructif. C’est extraordinaire ce que les pauvres peuvent nous apprendre en générosité, en ouverture, en espérance. Je n’ai pas voulu me cantonner dans mon bureau à remplir des papiers que personne, à Paris ou ailleurs, ne lira ; mais j’étais à l’accueil trois après-midi par semaine et sur les routes les autres jours quand je n’étais pas en réunion à la Préfecture, à la D.D.A.S.S. ou à Paris. Nous avions modifié notre système d’aide scolaire et j’avais demandé aux bénévoles d’assurer ce suivi au domicile de l’enfant ; ainsi on prenait contact avec les parents, on savait mieux leurs besoins et, ceux qui avaient honte de venir au Secours, on pouvait discrètement les aider. Assez vite d’anciens clients de mon cabinet se sont engagés au Suivi Scolaire ce qui a donné lieu à des échanges aussi savoureux qu’inattendus… un ingénieur, polytechnicien : « Je pourrai aider en math mais je suis franc-maçon et pas question de messes. »… Une professeure de math : « Je voudrais vous aider, mais vous savez que mon mari et moi sommes juifs et responsables religieux à Tarbes. » Enfin une institutrice à la retraite : « Si vous voulez bien de moi, mais vous le savez, je suis militante communiste. ».

Et tous faisaient un travail merveilleux… pour une raison très simple : ils aimaient les enfants et les enfants les ont aimés… tel ce gamin nord-africain qui raccompagnait la jeune femme qui venait le soir chez lui, sous le prétexte d’admirer sa voiture et qui, un jour, où je le voyais avec sa maman m’a dit tranquillement ; « Tu parles, sa tire, je m’en fous mais à la Cité, elle pourrait faire de mauvaises rencontres ! » Il avait 9 ans…

En Juillet et en Août, j’allais voir avec la responsable de ce service, les enfants dans les familles d’accueil, à la campagne et, là aussi, quel émerveillement ! Ces gosses de quartiers difficiles de Marseille et de Toulon se transformaient au bout d’une semaine à écouter la vieille mémé raconter des histoires, à rouler sur le tracteur, à mener les vaches à la pâture… Les bénévoles qui les raccompagnaient dans le train du retour avaient le cœur serré en les voyant tristes et parfois en larmes au fur et à mesure qu’ils approchaient de Marseille et de Toulon. J’avais évité un drame en racontant une histoire à ce paysan qui partait pour Toulon avec son fusil de chasse démonté dans sa vieille valise ; sa femme m’avait appelé car le petit, qu’ils recevaient au mois d’Aout depuis 3 ans déjà, avait téléphoné, en larmes, le matin pour leur dire que son père - condamné pour le viol de l’enfant - sortait de prison, sa peine finie. J'ai menti à ce brave paysan pour l'empêcher de partir ; je lui ai dit que je connaissais un commissaire de police à Toulon, que j'allais lui téléphoner pour envoyer chez le petit un ou deux policiers qui empêcheraient l'homme de rentrer ; rien n'était vrai car je ne connaissais pas de policier à Toulon. Heureusement, le jugement lui avait interdit tout retour auprès de sa femme et de son fils et il n'est jamais revenu. Mon mensonge avait au moins empêché le départ de ce brave homme et rassuré sa femme.

« Deux événements qui m’ont marqué à vie :
Sonia et Gunther »

Je voudrais rapporter deux événements qui m’ont marqué à vie.

Sonia

Une nuit, je suis réveillé vers 1 ou 2 heures du matin : « Venez vite, Sonia est en train de claquer… ».

Elle est dans un squat que je connais bien et quand j’arrive je trouve deux garçons et une fille, plus ou moins ivres… Sonia est sur une couverture, elle gémit, elle saigne, fausse-couche provoquée, Dieu seul sait comment ! Refus aussi idiot qu’obstiné du S.A.M.U… « Si tu veux pas la soigner, on part, la bagnole est prête. » Je sais qu’ils en sont capables… alors… je me débrouille, il n’y a pas d’autres mots. Le fœtus est expulsé vers 5 heures du matin. Ils ont repris leurs esprits et m’offrent du café… « Pourquoi, tu fais ce boulot là, t’es pas un peu cinglé ? » Je ne réponds pas, pour quoi faire ? Puis je sors mon dizenier et le leur montre et murmure : « Je le fais pour Lui et puis aussi pour Sonia et aussi pour les tordus que vous êtes et que j’aime bien quand même malgré vos joints, vos cuites et autres saloperies. Salut. » Je suis parti et, le lendemain j’avais un petit mot dans ma boite aux lettres… ce petit mot je le garde dans mon portefeuille, toujours…

Gunther

Je voudrais aussi rapporter cette rencontre, cette amitié, cette aventure mystérieuse, vécues avec quelqu’un, mi-homme et mi-ange, qui a traversé ma vie et l’a éclairée d’une sorte de chaleur glacée.

5 Août 2000 : Ginette, la vieille institutrice communiste et moi, nous sommes chez Gunther… Gunther est assis en tailleur sur la maigre paillasse posée à même le sol. Son souffle est court et, sur sa joue gauche, il y a une plaque d’un rouge violacé. L’unique chaise bancale est occupée par Ginette qui a très mal au dos ; je suis assis sur le bord de la fenêtre ouverte.
Gunther est misérable… pourtant il était Roi, du moins à ce qu’il dit…. Il régnait chaque soir dans un royaume fou, un royaume éphémère, où les enfants riaient, trépignaient de bonheur car Gunther était clown dans un célèbre cirque de l’ex-Allemagne de l’Est… "Le Roi des clowns" disait l’affiche et Gunther répétait à qui voulait l’entendre : « Non, le Roi des enfants… C’est le plus beau métier du monde, celui qui rend les enfants si heureux pour un soir. ». Avant d’entrer sur la piste, chaque soir, il embrassait une petite médaille accrochée à son cou…une vierge polonaise au visage marqué d’un coup de sabre… Elle me protège pensait Gunther…

6 Juin 1994 : La journée commence mal…. En faisant sa toilette, Gunther a perdu sa médaille et le soir est venu. Gunther est sur la piste… le chapiteau s’écroule… des enfants sont tués dans leur éclat de rire… Gunther est dégagé, vivant, des poutrelles d’acier… Hôpital, opérations multiples, transfusions et quelques mois plus tard le voici à nouveau sur la piste. Gunther fait toujours rire mais, chaque soir, revient le souvenir des enfants écrasés sous les tôles. « Lorsque j’étais en piste il me semblait les voir au milieu des vivants, surtout ce petit rouquin qui riait si fort… Je jouais pour eux aussi. » Trois ans se sont passés.

10 Juin 1997 : Gunther est las, très las ; ses muscles lui font mal et des boules dures sous les bras commencent à le gêner ; il est à l’hôpital de Dresde. Ce matin l’interne blonde, qu’il faisait rire en faisant des grimaces, est venue annoncer avec des yeux brouillés : « C’est le Sida… avec les transfusions ». Pour conjurer sa peur il a fait cependant une pauvre grimace… elle a eu un très pauvre sourire et s’est enfui… Gunther avait fait son dernier numéro.

5 Août 2000 (suite) : Depuis Gunther est seul avec ses souvenirs et ses questionnements, tout seul dans le silence épais des non-réponses et seul dans le vacarme sourd d’inutiles révoltes, seul dans sa liberté car toute liberté est aussi solitude…

« Regrettes-tu, Gunther d’avoir fait ce métier ? » « - Oh non, sûrement pas ! J’étais tellement libre… un clown, ça dit n’importe quoi ! Et voir tous les enfants se libérer et rire, ça vaut tout l’or du monde. » « Et ta vie maintenant ? » « – Ah ça, c’est autre chose ! Ma mère m’a laissé le jour de ma naissance… Père et mère inconnus ! Pourquoi m’avoir sauvé… Tu sais la médaille que j’avais… Marie de Chestoskowa, enfin un nom comme ça, même elle, m’avait abandonné… Peut-être toi aussi, un jour ou Madame Ginette quand vous en aurez marre !... » Ginette s’est levée et, sans un mot, passe sa main dans la tignasse hirsute de Gunther qui se tait et referme les yeux.

9 Décembre 2000 : La chambre est blanche, claire, inondée de soleil ; sur la montagne proche la neige scintille, un moineau attentif nous épie du balcon. J’ai conduit Gunther à l’hôpital… c’est la fin et les derniers gâteaux de Ginette seront comme hier pour le moineau qui attend patiemment de l’autre côté de la fenêtre.

Il y a une heure j’ai dû raconter pour la nième fois, l’histoire de Zachée ; Ginette écoute aussi en regardant tendrement Gunther. Gunther aime bien Zachée car, dit-il, c’est un acrobate comme lui puisqu’il monte aux arbres et, comme lui, il est petit… et puis, Zachée est venu voir passer le cortège de Jésus arrivant à Jéricho… c’est comme la parade du cirque arrivant dans une ville… sauf que Zachée est riche mais, lui, Gunther est roi !

Le silence est à peine troublé par le bruit du respirateur et le râle léger de Gunther… sur le revers du drap ses mains s’agitent un peu…. Les vieilles disaient : il tisse son linceul… Je continue doucement : Zachée descend de son arbre, il court à la maison pour faire le repas… Gunther ouvre ses grands yeux bleus, essaie de dire un mot… en vain… A tout hasard je dis : « Tu sais, Gunther, Zachée, Jésus et tous les enfants du cirque, ils t’attendent et tous vont pouvoir rire... ».

Il a murmuré, ou bien j’ai cru entendre mais Ginette m’a dit avoir bien entendu : "Si c’était vrai… après tout pourquoi pas… ils vont bien se marrer… la dame au coup de sabre, tu crois qu’elle y sera ?" Ginette a murmuré à son oreille : « Bien sûr ! » Ginette et moi, nous n’avons plus rien dit, c’était sans importance, il avait la réponse : Gunther était parti pour un nouveau spectacle, pour déclencher les rires, pour donner de la joie au grand Cirque de Dieu…

Gunther et Ginette, tous les deux souriaient… le moineau avait abandonné le bord de la fenêtre.

Cinq ans dans une paroisse rurale :
« Ai-je ri pendant le saint office ? »

Et voilà que s’achève le cahier griffonné des anciennes années… Ah, c’est vrai j’oubliais : il y a eu l’aventure des 5 années récentes… le prêtre de ma paroisse fait une hémorragie cérébrale à 60 ans et en accord avec l’évêque, le Père Sahuquet, nous décidons de le garder à sa sortie de maison de convalescence. Un prêtre qui a quitté les ordres pour se marier travaille chez nous et il va diriger les équipes de catéchistes ; six dames s’occupent de l’intendance, du ménage etc. Le maire et ses adjoints, prennent en charge la mise aux normes du presbytère pour un handicapé et le plancher surélevé derrière l’autel pour le fauteuil roulant au moment des offices ; je prends en compte les soins médicaux, bien sûr, et la liturgie ainsi que les homélies et ça, c’est moins sûr.

Après délibération de toute l’équipe (une bonne quinzaine) il est admis qu’on va essayer, avec l’accord de l’évêque, de donner à tous les offices la communion sous les deux espèces et… on supprime la lecture des épitres de St. Paul au motif que quand on écrit des lettres c’est pour répondre à un correspondant donné, à une époque donnée (d’où les explications plus ou moins claires du curé… « Que voulez vous la civilisation à cette époque imposait ces mœurs… etc. »). Il nous a semblé qu’il y avait, dans les années que nous vivions, des hommes comme Helder Camara, comme Daniélou, comme Zundel et tant d’autres qui nous parlaient de notre vie d’aujourd’hui dans un vocabulaire plus accessible que celui de saint Paul. Ce fut fait pendant cinq ans. L’église était pleine le dimanche et l’office se terminait par un pot au fond de l’église pendant lequel on échangeait sur ce qui avait été dit… Le prêtre, Lucien est mort ainsi que celui qui se chargeait de l’instruction religieuse. Notre évêque a pris sa retraite.

Le nouveau prêtre a tout remis dans l’ordre ; seuls les hommes doivent faire les lectures mais comme il n’y en a plus, les femmes sont autorisées à lire… Je ne suis plus là pour le voir et beaucoup de paroissiens se sont aussi exilés. Une paroissienne, restée fidèle car… elle n’a pas de moyens pour se déplacer m’a apporté une grande feuille distribuée par le nouveau curé… qui est le relevé des fautes à avouer au confessionnal ; il y a, entre autre question, "Ai-je ri pendant le saint office ?". J’ai conseillé à la vieille dame - qui l’a fait - de répondre en face : "Malheureusement Non."

Aujourd'hui comme hier :
« Libre à l’égard de toute hiérarchie »

L'aventure de ma vie se termine et il n'y pas de jours, maintenant où, dans ma prière du matin, je ne remercie Celui, non pas qui m'a protégé - je ne crois pas au favoritisme de Dieu - mais qui m'a accompagné toujours de son amour, y compris aux pires moments de ma vie, alors que je ne le connaissais même pas.

Quand je L'ai connu, Varillon m'a fait comprendre que ma liberté pouvait, par mes actes, provoquer la joie ou la souffrance de Dieu. Aussi, quand je me suis trouvé - et pour un médecin, c'est chose quotidienne - dans mon travail face à des souffrances, à des situations que la hiérarchie ecclésiale réglait dans sa sagesse omnisciente, je n'ai eu aucun problème à refuser ses prescriptions : pilule, préservatif etc., communion à des divorcés, etc. etc. Je me suis permis, dans une réunion à Lourdes, de rappeler aux évêques présents ce que Jésus dit aux pharisiens, stricts observant de la Loi : « Les doctrines qu'ils enseignent ne sont que préceptes humains. » (Marc 7,7).

Je crois en un Dieu qui me propose d'aimer tous les hommes... fut-ce des évêques et d'être libre... y compris vis-à-vis des évêques ou de toute autre hiérarchie.

Yves Gaubert

Peintures de Soeur Boniface

1- François Varillon (1905 – 1978) est un jésuite, auteur de nombreux livres qui ont connu un grand succès. Il a donné de nombreuses conférences sur la foi catholique ; leur contenu a été publié sous le titre Joie de croire Joie de vivre. François Varillon a été un ami de l'écrivain Paul Claudel. / Retour au texte.

2- Yves de Montcheuil (1900 – 1944) est jésuite. Son enseignement allie la théologie, la mystique et la philosophie. Résistant, aumônier du maquis du Vercors, il a été fusillé par les Allemands. / Retour au texte.

3- Maurice Zundel (1897 – 1975) est un prêtre, mystique et théologien suisse. Du point de vue éthique, il fonde une « morale de la libération » en rupture avec les morales de l'obligation ou du devoir. / Retour au texte.