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Pour le retour de la morale en politique
Jean-Michel Cadiot


Conseiller National du Mouvement Démocrate, journaliste à l’AFP, Jean-Michel Cadiot nous propose une réflexion sur la morale en politique. Il élargit les dimensions d’un problème qu’on aurait tort d’enfermer dans l’actualité immédiate.

Jean-Michel est membre de l’équipe animatrice de « Dieu maintenant ».

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Des hommes politiques contestables

Rarement, les " politiques ", arbitrairement assimilés à une " classe ", ont été autant brocardés. Il leur est reproché d'être " sans morale ", de profiter de je ne sais quel système, bref de vivre aux crochets des citoyens, de ne pas connaître les vies, les nécessités, les angoisses de ces derniers. L'affaire Jérôme Cahuzac n'est sans soute pas la plus grave qui ait perturbé notre démocratie politique. Mais elle a libéré une forme de haine généralement refoulée contre les " élites ". C'est vrai qu'un ministre du Budget chargé de la fraude fiscale qui admet, acculé devant les preuves, détenir un compte non déclaré à l'étranger, après avoir menti au président et à la représentation nationale, est un événement peu banal. La " faute morale " qu'il a admise, est à la fois d'avoir, reconnait-il, trompé le fisc ; mais aussi d'avoir menti. Actuellement, et ces récentes années, bien d'autres affaires créent un fossé entre le citoyen et ses élus ou responsables politiques. Dominique Strauss-Kahn, considéré comme le meilleur présidentiable avant sa chute, en mai 2011, est impliqué dans nombre d'affaires de mœurs. Il a fait appel à la même société de communication que Cahuzac pour se " repentir ", et reconnaître cette fameuse " faute morale ". Il y a Nicolas Sarkozy, dont le nom est cité dans plusieurs affaires, comme un éventuel soutien financier de Mme Bettencourt, la femme la plus riche de France, et de la Libye de Kadhafi à sa campagne de 2007, et tant d'autres, comme Bernard Tapie, Christine Lagarde....

Elu par une majorité qui espérait une " République exemplaire ", François Hollande se sent à juste titre trahi par le ministre du Budget. Mais c'est lui qui l'a choisi, naïveté coupable peut-être, il ne pouvait ignorer tout de son ministre, notamment son passé de lobbyiste de laboratoires médicaux. Alors, pris au piège, François Hollande décide des mesures qu'il n'avait pas voulu intégrer dans ses promesses de campagnes, - au contraire d'autres candidats, comme François Bayrou - et annonce la moralisation, pour de bon, de la vie politique. En quelques jours, les ministres rendent public leur patrimoine - mais taisent le plus important, leurs revenus -, et des projets de loi sont conçus, interdisant aux parlementaires certaines professions où pourraient apparaître des conflits d'intérêts, entre ce qu'est le travail d'un législateur et ses affaires privées. C'est vrai qu'il est anormal que deux membres de la famille Dassault, par exemple, élaborent des lois qui touchent leurs usines d'armement, clientes de l'Etat ! Il y a bien sûr d'autres exemples, comme ces dizaines d'avocats d'affaires siégeant au Palais-Bourbon.

Faire la transparence sur le patrimoine, interdire le cumul des mandats - une promesse non encore tenue de François Hollande - empêcher les " politiques " de profiter de leur pouvoir de ministre, de député, de maire ; cela est indispensable. C'est déjà fait dans nombre de démocraties. Nous avons du retard. Allons plus loin, car en temps de crise qui creuse les inégalités, les privilèges des gens de pouvoir révoltent plus encore les citoyens. Mais ce n'est qu'une très maigre étape. Morale et politique ne pourront se conjuguer que quand notre démocratie sera l'aboutissement de " la conscience et la responsabilité des citoyens ", comme le préconisait le chrétien Marc Sangnier.

Une affaire de comportement

Le retour de la morale civique à l'école est plus que bienvenue. Il y a un oubli, ou une méconnaissance, parfois un rejet de la grandeur de la chose publique qui minent notre démocratie.

L'affaire DSK le prouve : la morale en politique, n'est pas qu'une question d'argent ; c'est aussi affaire de comportement. Nul ne demande aux gens de pouvoir d'être parfaits, pas même irréprochables. Mais le fait d'être des personnes publiques les enjoint à respecter une forme de code de civilité sinon d'exemplarité.

Les scandales attentatoires à la morale sont aussi vieux que la République. Rapide tour d'horizon: en 1887, Jules Grévy démissionne de la présidence car son gendre Daniel Wilson, vendait des légions d'honneur à l'intérieur de l'Elysée !! De 1894 à 1906, les milieux politiques pour des raisons parfois de patriotisme mal placé, y compris chez des chrétiens, sont nombreux à s'accommoder de la condamnation injuste du capitaine Alfred Dreyfus, réhabilité après son infâme condamnation pour espionnage. La morale était du côté des Dreyfusards, de Zola. Si une avant-garde, notamment de journalistes, ne s'était pas battue jusqu'au bout pour la vérité et la justice, le combat n'aurait sans doute pas été gagné.

Scandale aussi ces si nombreux députés soudoyés par Stavitsky, escroc notoire, retrouvé mort le 8 janvier 1934, qui avait entrainé dans sa chute une part de la démocratie. Cela entraina la démission du président du Conseil Camille Chautemps ; puis vinrent les manifestations antiparlementaires du 6 février 1934, et la chute du tout nouveau gouvernement d'Edouard Daladier. L'ancien président Gaston Doumergue fut rappelé en catastrophe pour tenter, à Matignon, de " moraliser " la vie politique. Echec cuisant.

Influencé alors essentiellement par Charles Maurras, le père spirituel du Front national d'aujourd'hui, l'extrême-droite fasciste s'empara d'un populisme qui conduisit à la collaboration avec le nazisme.

Que dire de ces atermoiements du personnel politique de la IIIè République devant la montée du nazisme justement, de la majorité - pourtant de Front populaire - qui vota Munich en 1938, puis les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940! Où était la morale ? C'est plutôt la non-conscience qui prédominait.

Sans doute, après de multiples scandales sous les IV et Vè République - par exemple les diamants de Bokassa pour Giscard d'Estaing, l'affaire du sang contaminé, les condamnations des partis politiques pour financements illégaux - Michel Rocard a réussi, en 1990, à permettre un financement public, un contrôle des dépenses des partis politiques, puis des campagnes. Las ! Le ver est resté dans le fruit et contourner la loi demeure une spécialité bien partagée. Avec une prime, sans doute, à la droite.

Crise sociale, crise morale

L'affaissement moral et politique accompagne la crise sociale. Les amalgames sur les étrangers, boucs-émissaires toujours désignés, le populisme se nourrissent en particulier du chômage qui touche un millier de Français de plus par jour.

C'est en disant la vérité, et en tenant les engagements pris que morale et politique se réconcilieront.

C'est la déshumanisation de notre société qui n'est pas morale. Ce fut une catastrophe que de supprimer, entreprise par entreprise, la profession de standardiste. Il devient impossible pour un citoyen, non féru en informatique, âgé, ou handicapé de joindre au téléphone une personne humaine. Un disque vous envoie à un autre disque qui vous commande d'écrire des mots de passe, des identifiants... Et contre cette agression de la relation humaine, les pouvoirs politiques, au nom de la modernité, ne font rien. Cela a commencé sous Mitterrand. Cela s'est amplifié avec Chirac, Sarkozy et maintenant Hollande. De même, dans les entreprises, les droits sociaux sont bafoués, et il n'y a plus d'Etat pour rappeler les exigences morales. Le problème n'est pas seulement de " faire payer les riches ". C'est de permettre aux gens d'être entendus, respectés. Là est la nouvelle morale.

La presse, sérieuse comme la presse à sensations, rivalise de catastrophisme. Nous serions dans les années 30, avec la montée des extrêmes, ou alors 40, sous les dictatures. Parfois même, ce serait 1789. Nous en sommes très loin, fort heureusement.

Avant même Sangnier, un autre chrétien, Léon Ollé-Laprune, nous ouvrait une perspective, dès 1896 dans " Le prix de la vie ". " C'est assurément dans le monde social et politique qu'il y a des lois et des cités ; mais ce qui fait l'essence de la loi et de la cité, où le trouverez-vous, sinon dans ce que j'appellerai pour le moment le monde idéal et le monde moral? Y aurait-il des cités, si la cité par excellence n'existait pas ? "

Nul ne peut croire au paradis sur terre. Mais en un pays et une mondialisation plus humains, plus moraux, et, oui, plus politiques, certainement.

Jean-Michel Cadiot
Peintures de Guermaz