Colère contre la machine ecclésiale
Les nouvelles sont tombées comme une gifle : le pasteur de My Gospel Church, destitué en décembre 2024 pour « faute morale grave », vient d’être incarcéré pour quatorze chefs d'accusation. Agressions sexuelles. Viol avec abus d'autorité. Sujétion. La communauté dissoute. Des dizaines de victimes (femmes et hommes) qui ont trouvé le courage de porter plainte. Et moi, je suis en colère. Pas de la colère froide et théologique qu'on dissimule derrière des analyses raffinées. Non. Une colère brûlante, viscérale, qui me réveille la nuit. Parce que cela se répète. Encore et encore. Parce que nous connaissons le scénario par cœur, et pourtant nous continuons à le permettre.
Appelons les choses par leur nom. Ce n'est pas une « chute morale ». Ce n'est pas une « faiblesse de la chair ». Ce n'est pas un « moment d'égarement ». C'est une prédation systématique. C'est un viol. C'est une trahison calculée de tout ce que représente le ministère chrétien. Matthieu Koumarianos n'a pas « trébuché »… il a méthodiquement utilisé son autorité pastorale pour violer des âmes et des corps. Il a manipulé le langage sacré pour piéger ses victimes. Il a transformé la chaire en plateforme de chasse. Il a fait de l'Évangile un appât. Et je refuse (je refuse absolument) d'édulcorer cette réalité avec notre vocabulaire pieux habituel qui protège les agresseurs et fait taire les victimes.
Mais ma colère ne s'arrête pas à un individu, aussi monstrueux soit son comportement. Elle s'étend à tout le système qui a rendu cela possible. À tous ceux qui ont vu, entendu, soupçonné et se sont tus. À la culture du silence qui règne dans trop de communautés évangéliques. À l'idolâtrie du leader charismatique que nous avons cultivée pendant des décennies. Combien de signaux d'alerte ont été ignorés ? Combien de voix ont été étouffées avant d'atteindre le point de rupture ? Combien de personnes ont été accusées de « semer la division » quand elles osaient poser des questions ? Combien ont entendu « ne touche pas à l'oint de Dieu » quand elles tentaient de dénoncer l'inadmissible ?
Nous avons bâti des structures ecclésiales qui ressemblent davantage à des monarchies qu'à des communautés du Royaume. Nous avons conféré à des hommes un pouvoir quasi papal sans aucun des garde-fous que même l'Église catholique a fini par mettre en place. Nous avons confondu l'onction avec l'immunité, l'autorité spirituelle avec l'impunité totale. Et quand le château de cartes s'effondre, quand la pourriture est enfin exposée, nous osons parler de « restauration » avant même d'avoir entendu les cris des victimes.
Trahison du Christ et complicité du silence
Ce qui me met le plus en rage, c'est l'obscénité théologique de tout cela.
Jésus a passé son ministère à renverser les hiérarchies de pouvoir, à dénoncer les guides aveugles, à défendre les vulnérables contre les religieux prédateurs. Il a réservé ses mots les plus durs (ses seuls mots vraiment violents) pour ceux qui « dévorent les maisons des veuves » et « font de longs discours pour l'apparence ». Il a dit qu'il vaudrait mieux qu'une meule soit attachée au cou de celui qui fait trébucher un petit. Mais nous ? Nous avons pris son message de libération et en avons fait un outil d'asservissement. Nous avons transformé « les derniers seront les premiers » en pyramides de pouvoir pastoral. Nous avons perverti « portez les fardeaux les uns des autres » en mécanisme de contrôle émotionnel. Matthieu Koumarianos prêchait probablement l'Évangile avec éloquence. Peut-être même avec larmes. Peut-être citait-il Jean 3,16 pendant qu'il détruisait des vies créées à l'image de Dieu. L'hypocrisie ne me choque même plus… c'est sa banalité qui me dégoûte. Combien de prédateurs ont-ils pu opérer tranquillement parce que leur théologie était orthodoxe et leurs sermons inspirants ?
Et vous, anciens, diacres, responsables qui aviez des doutes… où étiez-vous ? Vous qui aviez remarqué les comportements inappropriés, les relations troublantes, les zones d'ombre dans les finances ou les horaires ? Vous qui avez choisi de protéger la « réputation de l'Église » plutôt que les brebis ? Votre silence fait de vous des complices. Il n'y a pas de neutralité dans ces affaires. Ou vous défendez les victimes, ou vous protégez le système. Ou vous exigez la transparence, ou vous perpétuez l'omerta. Ou vous créez des structures de redevabilité réelles, ou vous maintenez les conditions de la prochaine catastrophe.
Je suis fatigué des responsables ecclésiaux qui découvrent soudainement leur conscience morale seulement quand la police s'en mêle. Je suis écœuré par ceux qui appellent à « ne pas juger » quand il s'agit de protéger leurs amis pasteurs, mais qui n'hésitent pas à juger les victimes qui « n'ont pas suivi les bonnes procédures » pour dénoncer.
Imposture des uns et courage des autres
Et que personne ne vienne me parler de grâce tant que justice n'a pas été faite. La grâce sans vérité est une imposture. La réconciliation sans restitution est une insulte. Le pardon sans repentance réelle est une trahison supplémentaire des victimes. Oui, je crois que la grâce de Dieu peut atteindre même les pires pécheurs. Mais cette grâce coûte quelque chose… elle a coûté la croix à Dieu lui-même. Elle n'est jamais une excuse pour éviter les conséquences légales et morales de nos actes. Elle n'est jamais un passe-droit pour retourner en position d'autorité spirituelle.
Matthieu Koumarianos devra répondre de ses actes devant la justice des hommes. C'est le minimum. Et s'il existe un chemin de repentance authentique pour lui (et je veux croire que Dieu peut faire des miracles) ce chemin passe d'abord par assumer pleinement la gravité de ses crimes, par des années de silence et d'humilité, par une restitution impossible à compléter dans une vie entière. Mais ce chemin ne le ramènera jamais derrière une chaire. Jamais. Certaines trahisons disqualifient définitivement de certaines fonctions. Ce n'est pas de la vengeance… c'est de la sagesse élémentaire.
À celles et ceux qui ont survécu aux abus de cet homme : je vous crois. Sans réserve. Sans « mais ». Sans « il faut entendre les deux versions ». Votre courage de parler est héroïque dans un système conçu pour vous faire taire. Votre refus du silence est prophétique dans une culture ecclésiale qui valorise la « paix » au détriment de la justice. Votre quête de vérité honore le Dieu de vérité plus que tous les cultes pieux de cette communauté dissoute. Vous n'avez pas à pardonner tant que vous n'êtes pas prêts. Vous n'avez pas à « passer à autre chose » pour accommoder le confort émotionnel des spectateurs. Vous n'avez certainement pas à « protéger le témoignage de l'Église… » c'est l'Église qui aurait dû vous protéger.
Si vous avez perdu votre foi dans ce processus, je ne vous en veux pas. Si vous ne pouvez plus entendre le nom de Jésus sans ressentir de la nausée, je comprends. L'homme qui vous a blessés a commis un blasphème contre l'Esprit en utilisant le sacré pour détruire. Mais sachez ceci : le Christ que cet homme prétendait représenter est celui qui pleure avec vous. Qui rage contre vos oppresseurs. Qui promet que justice sera faite, dans ce monde ou dans le prochain. Le vrai Jésus est celui qui a renversé les tables des marchands du temple et qui renverserait tout aussi violemment les structures de pouvoir qui vous ont broyés.
Reconstruire ou recommencer ?
Alors, que faisons-nous maintenant ? Parce que ce n'est pas le dernier scandale. Il y en aura d'autres la semaine prochaine, le mois prochain. Tant que nous ne changerons pas radicalement nos structures ecclésiales, nous ne faisons que compter les jours jusqu'à la prochaine explosion.
Je ne veux plus de réformes timides. Je ne veux plus de « groupes de réflexion ». Je ne veux plus de déclarations bien intentionnées qui ne changent rien sur le terrain. Je veux que nous démolissions le culte du leader charismatique. Je veux des structures de leadership collégial obligatoires, sans exception. Je veux une transparence financière totale et je veux dire totale, avec des audits indépendants accessibles à tous les membres. Je veux des mécanismes de signalement externe, gérés par des professionnels formés, pas par les copains du pasteur.
Je veux qu'on arrête de mesurer le « succès » d'une église à sa taille. Je veux qu'on cesse d'applaudir les églises de mille personnes bâties en cinq ans parce que ce genre de croissance cache presque toujours des compromis dangereux. Je veux qu'on valorise la santé spirituelle profonde sur la performance visible. Je veux qu'aucun pasteur ne puisse fonctionner sans supervision réelle. Je veux que les diplômes théologiques incluent des formations poussées sur les dynamiques de pouvoir, les abus, le traumatisme. Je veux que les dénominations arrêtent de protéger leurs « stars » et commencent à protéger les brebis. Et surtout, je veux qu'on arrête de faire comme si le problème était ailleurs. Il est ici. Dans nos églises. Dans nos structures. Dans notre théologie pratique qui donne aux hommes un pouvoir que seul Dieu devrait avoir.
Ma colère et mon espérance
Quelqu'un me dira peut-être que ma colère n'est pas très chrétienne. Que je devrais être plus mesuré, plus charitable, plus nuancé. À cela, je réponds : lisez les prophètes. Lisez Jésus chassant les marchands du temple. Lisez Paul souhaitant que ceux qui troublent les Galates se mutilent eux-mêmes. La colère contre l'injustice est sainte. Le refus de la complaisance face au mal est biblique. Ma colère n'est pas le contraire de mon espérance… elle en est l'expression. Parce que je crois encore que l'Église peut être ce qu'elle doit être. Parce que je refuse d'accepter que la prédation soit « le prix à payer » pour avoir des communautés dynamiques. Parce que je sais que le Royaume de Dieu ressemble à tout sauf à ce cauchemar.
L'Église que je veux voir naître des décombres de My Gospel Church et de toutes les autres communautés toxiques effondrées, c'est une ecclesia désarmée. Sans trônes pastoraux. Sans culte de la personnalité. Sans structures qui permettent à un seul homme de détenir un pouvoir absolu. Une église où les leaders se lavent mutuellement les pieds plutôt que de s'installer sur des estrades. Où la vulnérabilité est une force, pas une faiblesse. Où poser des questions difficiles est encouragé, pas puni. Où protéger les faibles est plus important que protéger l'image de marque.
Cette église-là vaut la peine de ma colère. Elle vaut la peine du combat. Elle vaut la peine de démolir ce qui existe pour reconstruire autrement. Parce que là où tout s'effondre, là seulement quelque chose de vrai peut enfin être bâti. Alors levons-nous. Levons-nous pour dire non. Non aux structures de pouvoir qui écrasent. Non au silence complice. Non à la protection des prédateurs. Non à l'idolâtrie du succès visible. Levons-nous pour dire oui. Oui à la vérité, même quand elle dérange. Oui à la transparence, même quand elle coûte. Oui aux victimes, même quand leur témoignage ébranle nos certitudes. Oui à une Église vulnérable, servante, désarmée. Levons-nous pour bâtir différemment. Non pas sur le sable doré de la réussite religieuse, mais sur le roc de la vérité et de la justice. Non pas pour restaurer ce qui était pourri, mais pour créer ce qui n'a jamais existé : une communauté où le pouvoir est partagé, où les faibles sont protégés, où Christ seul est élevé.
Le moment est venu. Plus d'attente. Plus d'excuses. Plus de demi-mesures.
Levons-nous.
Philippe Tarabon, mise en ligne janvier 2026
Peintures de Jérôme Bosch, Jésus devant Pilate