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Une révolution culturelle
Nicodème


Un livre récent diagnostique, dans le développement de l'informatique, une sorte de révolution qui interroge le monde de la justice mais également toutes les institutions (1). L'équipe animatrice de « Dieu maintenant » a lu ce livre. Nous en donnons le compte-rendu à la page : « La justice en danger ».

Consciente que ce genre d'analyse concerne aussi l'institution ecclésiale, nous avons demandé à Antoine Garapon, un des deux auteurs, de venir nous préciser sa pensée. Antoine Garapon est secrétaire général de l'Institut des Hautes Études sur la Justice. Il est aussi un ami proche de « Dieu maintenant ». On trouve ici le texte de son intervention suivi d’une brève conclusion sur l’Église en tant qu’institution : « Rencontre autour d'Antoine Garapon »

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Rencontre autour d'Antoine Garapon

Une révolution

Nous sommes en un siècle où se produit une révolution graphique. La manière d’écrire modifie la manière d’être au monde.

Voici plusieurs millénaires, en Mésopotamie, apparaissait l’écriture. Le rapport aux textes sacrés s’en trouvait modifié : ce n’était plus la seule communication orale qui fonctionnait. Cette écriture ne comprenait que des consonnes. Le sens d’un mot reposait sur trois consonnes. Au 8ème s. avant J.C. naissait l’alphabet : une autre manière de vivre ensemble se profilait. Avec l’alphabet, aux consonnes s’ajoutent les voyelles : on peut décomposer le son et la langue. Les Grecs ont eu le génie de percevoir qu’en étant capable de décomposer le sens en des éléments séparés (consonnes et voyelles), on devenait capable de décomposer aussi la nature en particules élémentaires : c’était l’avènement de ce qu’on appelle l’atomisme. En même temps on devenait capable de décomposer la société en citoyens. Les répercussions de ce changement d’écriture furent énormes sur le reste de l’existence : naissaient les notes de musique, la démocratie, la monnaie frappée comme instrument de mesure.

La révolution dont nous sommes contemporains est assez similaire. La manière de produire du sens, avec l’informatique, est muette : seuls quelques ingénieurs peuvent la maîtriser. Il s’agit d’une écriture qu’on ne comprend pas : aucun esprit humain ne peut dominer tout l’ensemble des algorithmes. Les choses à dire et la manière de les dire ont même forme : des suites de nombres. Ses fondements sont d’ordre mathématique : la crise des fondements en géométrie en est la source.

Une nouvelle société

L’Ecriture numériques change le rapport à soi-même, à l’art, à l’économie, à l’espace, au temps, le rapport de chacun à tous. Elle met en relation des éléments absolument hétérogènes : une carte de géographie et une photo par exemple.

Le rapport à autrui

L’écriture numérique change le rapport à autrui. Elle suppose de notre part un acte de confiance, une croyance. Quand je reçois un tweet, suis-je sûr qu’il vient de la personne qu’on croit ? Quand le Président Trump, après la rencontre du Onze novembre, remercie le Président français pour son accueil et critique en même temps son pays, qui écrit ? A qui s’adresse-t-il ? aux Français ou aux électeurs du Mississipi ?

Il n’y a plus d’espace.

On quitte le monde de la perception. S’y superpose une autre façon de communiquer. Le rapport à l’espace se trouve changé. Lorsque quelqu’un s’adresse à un public, un professeur dans une classe par exemple, on le perçoit et on l’entend. Mais en même temps, les élèves peuvent communiquer entre eux par tweets pour se faire part de leurs sentiments sans qu’on les voie et sans qu’on les entende. En ce qui concerne la justice, au cours d’un procès d’Assises à Montauban, le procureur et le juge communiquaient entre eux par tweets pendant que le procès suivait son cours ; se déroulaient, en un même lieu, deux rôles procéduraux différents. On pourrait aussi parler des fakes news.

Il n’y a plus de temps.

Toute attitude compose avec la mémoire qui sélectionne des souvenirs pour pouvoir vivre avec une certaine dose d’oubli. Ce rapport au temps est indispensable pour qu’on puisse faire confiance aux uns et aux autres en fonction des circonstances. En revanche, tant qu’on a la possibilité de posséder les données, l’informatique n’oublie rien. On prévient l’avenir à partir de ce qui s’est passé auparavant : on va, par exemple, prédire ce que vont décider les juges. Maître Bensoussan, par exemple, rentre toutes les conditions de licenciement dans une machine. Ce robot définit alors une courbe : elle lui dit très précisément quelles sont les indemnités qu’on peut espérer en fonction du Contrat de travail. Il sait que les indemnités seront proportionnelles au temps de présence dans l’entreprise.

On désigne cette courbe comme « normative » : qu’importe ce que disent les livres de droit. On arrive, en lisant cette courbe, à renseigner les plaignants beaucoup mieux que tous les experts, vu la durée du contrat, la durée de présence dans l’entreprise. Autre exemple. Une étude, faite par une start-up, a montré que les juges français continuent de surindemniser les divorces où l’on a établi un adultère. L’adultère n’est plus cause de divorce depuis 1975 mais, dans la tête des juges, et peut-être même dans la société, lorsque l’adultère est mentionné, la prestation compensatoire sera supérieure d’un certain pourcentage. C’est une information intéressante pour les avocats parce qu’ils vont faire valoir l’affaire en faveur de leur client. On pourrait commencer le procès en connaissant la fin.

En matière de justice - et tout autant en matière de médecin  – cette possibilité numérique de prévoir n’est pas à confondre avec la statistique. La statistique dit ce qui va se passer pour telle personne ayant un mode de vie particulier ou telle expérience professionnelle : elle a des risques de développer telle maladie à 55 ans. C’est génétique. L’informatique, en raison de sa capacité de corréler des réalités hétérogènes, va pouvoir dire : « un tel, à 55 ans, aura un accident de voiture… ou n’importe quoi d’autre. » Ceci est possible à partir de tout ce qu’on peut savoir de lui, de son mode de vie, de ses requêtes sur internet, etc. C’est un immense bénéfique commercial de pouvoir ainsi profiler les gens individuellement.

Les institutions en danger

Les règles générales sont archaïques.

Puisque ce langage a les capacités de réaliser des choses tout seul, les règles générales deviennent archaïques. Il est archaïque de mettre, par exemple, une limitation de vitesse à 70 km/h. Si j’ai une bonne voiture, si je conduis bien, si le temps est sec, à partir de ces données on a moyen d’avoir des règles qui soient personnalisées et situationnelles. On pourra indiquer la vitesse optimale avec laquelle chacun pourra rouler. Au stade suivant, on n’aura plus besoin de l’indiquer : on fera correspondre un ordinateur central avec les équipements des voitures pour qu’elles ne puissent pas dépasser cette vitesse optimale en fonction de la météo, de la voiture, de l’âge du conducteur etc.

Une autre manière de faire du sens

Il s’agit d’une manière de faire du sens qui ne passe plus par des mots.

Alors que nous vivons dans des institutions, c’est-à dire, dans un mélange de rites, de symboles et de langage (le droit, la politique, l’Eglise…) où les paroles écrites prennent du sens, l’écriture numérique courcircuite tout par des calculs. Ce langage concurrence les institutions : il contient sa propre normativité. Il bénéficie d’une grande autorité sociale. On préfère, dans une affaire de divorce une pension délivrée par le numérique plutôt que par un juge.

Les individus sont désymbolisés. Les rapports sont transformés. Les grands magasins peuvent se passer d’employés mais qui pourra guider les acheteurs ? Les avocats sont concurrencés : leur rôle ne consiste plus à défendre les plaignants mais à les prendre par la main. Facebook pénètre les secrets des individus au point de pouvoir prévenir les suicides. On raconte que c’est par le numérique que des parents ont su que leur fille de 16 ans était enceinte. Les consultations sur internet ont fait que, sans avoir rien demandé, la jeune fille a reçu des publicités pour femmes enceintes qui ont alerté les parents.

Une situation préoccupante

Quelques exemples manifestent l’importance de ces bouleversements.

Lors de la campagne électorale de 2017, on a assisté à des interventions massives de l’étranger. On s’est servi de ce qu’on pouvait savoir de chaque individu en utilisant la technique commerciale adaptée au monde politique. Dans le monde politique on a des règles pour préserver la liberté. Entre les deux tours, personne ne doit intervenir publiquement pour tenter de convaincre les électeurs. Mais le numérique a permis de s’adresser directement à chacun. De même qu’à partir des achats, on connaît les besoins de chacun pour le convaincre de se procurer les biens les plus divers, de même on a envoyé des messages à toutes les catégories d’électeurs dont on pouvait connaître les différentes sensibilités afin de les convaincre de ne pas élire Emmanuel Macron.

Ce qui est préoccupant c’est qu’on se trouve en face d’une désintermédiation. Tous les intermédiaires souffrent. Le médecin devient de moins en moins nécessaire. On peut interpréter les IRM sans son intermédiaire. La machine efface le médecin. Cette réalité est facteur de violence du fait qu’il n’y a plus d’instance représentative d’un ensemble : l’affaire des Gilets jaunes en est une belle manifestation.

Propos d'Antoine Garapon recueillis par Nicodème

Brève conclusion de Nicodème :
l’Église en tant qu’institution

Au terme de la lecture de ce livre et de l’écoute d’un de ses auteurs, les chrétiens ne peuvent que s’interroger. Toutes les institutions sont ébranlées, l’Eglise comme les autres. Cette analyse d’Antoine Garapon éclaire la crise de l’Eglise que les chrétiens de « Dieu-Maintenant » constatent chaque jour avec une certaine tristesse. L’institution qui se réclame de Jésus ne sait plus retenir ses membres : les églises se vident et ceux qui demeurent croyants ne savent plus à quel saint se vouer. Ils sont à la recherche désespérée d’un lieu de fraternité où ils pourront reconnaître qu’ils forment un corps, le Corps du Christ.

Toute institution, qu’elle soit religieuse ou non, a ses rites et ses célébrations. Sur ce point, l’Eglise était bien équipée avec l’appareil sacramentaire qui la constitue. Le baptême était considéré comme l’acte qui fait d’une personne individuelle un membre du Peuple de Dieu : aujourd’hui, quand on ne l’écarte pas, on repousse à plus tard le baptême des petits enfants. La conscience d’un comportement qui fait injure à la communauté chrétienne appelait le sacrement de Pénitence pour être réintégré. Des célébrations dites « pénitentielles » permettaient cette réconciliation : elles ne sont plus possibles. On n’a plus besoin de l’Eucharistie : la pratique dominicale disparaît.

Toute institution a besoin de médiateurs : Antoine Garapon fait bien apparaître que le monde de la justice aura de moins en moins besoin, pour régner, de juges et d’avocats ; de même la médecine a moins besoin de médecins. L’Eglise, elle aussi, voit s’effacer ceux qu’on reconnaissait comme indispensables pour la bonne santé de ses membres ; évêques et prêtres ne sont plus écoutés. Ceux qui avaient pour tâche de veiller au bon comportement des chrétiens sont devenus à l’heure actuelle des accusés. On reproche au prêtre de ne savoir ni écouter ni parler. On voit même des bataillons de laïcs partir en guerre contre un cardinal et tenter de le contraindre à démissionner. Que de haine dans le Corps du Christ ! On croit entendre le prophète Isaïe : « Chacun dévore la chair de son propre bras. »

Que pouvons-nous faire ?
A coup sûr, nous devons reconnaître que nous sommes appelés à l’Espérance. Certes notre Eglise engendre de la tristesse. Nous sommes au point même où se trouvaient les disciples, au seuil d’un nouveau monde. A l’heure où il allait les quitter, Jésus disait : « Que votre cœur cesse de se troubler … La tristesse remplit vos cœurs : c’est votre intérêt que je parte car si je ne pars pas le Défenseur ne viendra pas à vous. »

A la racine de l’Espérance chrétienne, on trouve la possibilité d’aimer et de vivre en frères. Au moment où allait naître l’Eglise, les disciples se tenaient ensemble dans une fraternité d’un type inédit d’où jaillirait l’Esprit. En réalité ce qui tue l’Eglise et la société c’est l’impossibilité pour chacun de sortir de soi et de voir, dans le prochain, le frère qui vous attend ou que nous attendons. La parole de Jésus a été semée dans l’histoire. Par l’Evangile elle tombe dans la vie du croyant. A chacun de lui donner corps.

Nicodème

Pastels de Noëlle Herrendschmidt

1- Antoine Garapon, Jean Lassègue : « Justice digitale » ; Paris 2018 / Retour au texte