
L’irréparable, c’est l’irrémédiable.
Ça veut dire : on ne peut pas revenir en arrière. C’est fait. Ça a eu lieu. Pour toujours.
La mort en est l’exemple le plus évident. Il est mort. Elle est morte. C’est fait.
Un accident aussi : il a eu lieu. On ne peut pas l’effacer.
Et puis, à un tout autre niveau – évidemment pas du même ordre de gravité –, j’ai préparé un bon plat pour des invités, il a brûlé dans le four : c’est foutu. C’est fait.
Ce n’est pas la même chose qu’un décès, bien sûr.
Mais c’est du même ordre : ça a eu lieu, et on ne reviendra pas en arrière.
Également, depuis que nous avons commencé à parler, du temps s’est écoulé.
On ne le récupérera pas. C’est fait.
On ne peut pas effacer l’irréparable.
Et pourtant, on le voudrait tellement.
L’amnésie traumatique – ou le refoulement – est peut-être une tentative d’effacer l’irréparable.
Oublier un événement est une manière de ne plus avoir à porter son poids. Parce que c’est trop lourd. Trop définitif. Trop impossible à admettre pour nos consciences humaines.
Beaucoup de femmes – ce sont surtout des femmes qui viennent me parler – me disent, après avoir évoqué ce qu’elles ont subi, parfois à la limite du supportable : « À partir de là, ma vie est foutue. »
Alors la question est : qu’est-ce qui est foutu ?
Oui, il y a eu ça. Et ça, on ne pourra pas l’effacer.
Mais ce qui n’est pas foutu, c’est le travail possible sur les traces que cela a laissées.
C’est cela que j’appelle l’irréparé : non pas l’événement lui-même, mais ses conséquences. Les traces de l’irréparable.
Il n’y a pas très longtemps, j’animais une session sur ce thème.
Il y avait là une maman dont le fils s’était suicidé à trente ans. On imagine l’horreur, inutile de détailler. Elle me disait combien elle avait du mal à s’en sortir, parce que son corps portait les traces de cet événement.
Les insomnies, elle comprenait. Mais le mal de dos ? Les maux de tête ? Cette douleur diffuse partout ?
« La douleur est partout, elle s’est immiscée dans tout mon corps », disait-elle.
Voilà les traces de l’irréparable.
Et puis il y a les traces psychiques.
« Je n’ai plus confiance. Tout me fait peur. J’ai peur de perdre les autres. »
Quand on a été profondément blessé dans sa vie affective, dans sa relation à l’autre, quelque chose de la confiance s’en va. L’espérance s’effrite. La dépression n’est pas loin.
Tout cela, ce sont les traces de l’irréparable.
C’est cela, l’irréparé.
Dans notre maison à Paris, nous accueillons des mamans dont les enfants sont hospitalisés à côté, à l’hôpital Necker, parfois dans des situations très graves. Récemment, deux tout-petits sont morts : l’un avait quinze jours, l’autre six mois.
Une maman me disait :
« Comment voulez-vous que je prie ? J’ai l’impression que Dieu ne peut rien pour mon petit. »
Et quand son enfant est mort, elle m’a dit :
« Vous voyez, il ne pouvait rien. Il ne l’a pas sauvé. Je ne crois plus en Dieu. »
Qu’est-ce qu’on répond à ça ?
On ne dit pas : « Mais si, Dieu vous aime. » Ce serait indécent.
On accueille. On se tait.
On accueille cette détresse immense, cette perte de confiance gigantesque.
« J’ai prié. On m’a dit : “Priez, vous recevrez.” Je n’ai rien reçu. Mon enfant est mort. »
Dieu.
C’est un mot que nous prononçons en commun. Et en même temps, si on creusait un peu, nous ne verrions que nous ne parlons pas tout à fait du même Dieu.
Les images de Dieu sont multiples.
Pour cette maman, tout était en place : la chapelle, la prière, les sœurs autour. Tous les “ingrédients” semblaient réunis pour que Dieu réponde. Et pourtant, rien.
On peut citer les psaumes : « Je crie vers toi, Seigneur… »
Mais quand la réponse ne vient pas ?
On pourrait parler de Jésus sur la croix. Mais aller dire à une mère qui vient de perdre son enfant : « C’est comme Jésus », ne serait-ce pas d’une extrême violence ?
Et pourtant, pour nous-mêmes, la question demeure : que faisons-nous de ces moments où Dieu ne répond pas ?
On prie pour la paix. On prie pour le monde. Qu’est-ce que cela change ? Pas grand-chose, si l’on est honnête.
Alors, qu’est-ce que cela veut dire ?
Dans mon livre, je parle de l’irréparable en Dieu et de l’irréparé en Dieu.
Dans la Genèse, Dieu crée le monde. Il crée de l’autre. Il prend le risque de l’autre.
Cet acte-là est irréparable : il a eu lieu. C’est fait.
Il y a désormais une histoire entre Dieu et l’humanité.
Et cette histoire n’a pas toujours été simple.
En Genèse 6, Dieu « se repent » d’avoir fait l’homme.
Il voit la violence, le mal, et il veut tout arrêter. Revenir à zéro.
Puis il décide de continuer. Il renouvelle l’alliance. Il fait promesse.
La promesse, c’est fort. « Je te promets. »
Cela veut dire : je maintiens.
Désormais quoi qu’il arrive, je maintiendrai.
Dans le Credo, il est dit que Jésus « descendit aux enfers ». Cette phrase m’a toujours interrogée.
Entre le vendredi saint et le dimanche de Pâques, il y a le samedi saint.
Un jour de silence. Un jour où tout semble suspendu. Où Dieu paraît absent.
Nous connaissons ces moments-là.
Ce silence de Dieu.
Pour moi, Jésus qui descend aux enfers, c’est celui qui va nous chercher au fond de nos propres enfers.
Dans ces lieux que nous ne pouvons pas traverser seuls.
Dans ces endroits trop douloureux.
Il va nous chercher là.
Et il nous remonte.
Nous ne pouvons pas tomber plus bas que cette main qui nous tient.
Quand Jésus ressuscité montre ses blessures, il ne les efface pas.
Il ne revient pas “comme neuf”. Les traces sont là.
L’irréparable a eu lieu.
La crucifixion n’est pas niée.
Les plaies sont visibles.
C’est cela, l’irréparé en Dieu.
Il n’efface pas les traces. Il les assume.
Il ne dit pas : « Tout est blanc comme neige, il n’y a plus rien. On va faire comme si rien ne s’était passé. » Non.
Les marques demeurent, mais elles sont traversées.
Pour moi, c’est une manière de dire que nos blessures sont assumées dans l’amour de Dieu.
Portées, mystérieusement.
Évidemment, on ne dit pas cela à une mère qui vient de perdre son enfant.
Mais on peut prier pour elle dans cette perspective. Penser qu’un Dieu descend jusque-là, dans ce fond d’abîme, et qu’il remonte doucement avec elle.
Souvent, tout cela est silencieux.
Parfois des paroles mettent en route.
Il y a des paroles qui nous mettent en mouvement, et de longs silences.
Parfois, nous avons simplement besoin des autres pour tenir dans ce silence, pour l’écouter ensemble, non comme un silence d’indifférence, mais comme le silence de Celui qui nous relève doucement.
Je ne vous donne pas une vérité clé en main. Je vous partage simplement ma foi.
Chacun, avec son expérience, avec le Dieu qu’il connaît, peut chercher les mots pour dire ce qu’il vit.
Parce qu’écouter l’autre au nom de la foi, c’est l’écouter avec ce Dieu parfois silencieux, mais présent.
Et c’est dans ces moments tragiques que notre foi est mise à l’épreuve.
Quand l’irréparable a eu lieu, quand les traces sont là.
Alors la question devient : comment prenons-nous en charge, ensemble, ces traces de l’irréparable ?
Avec l’autre.
Et en Dieu.
