Le changement climatique, nouvelle pénibilité du travail
Travailler, c’est trop dur,
Et voler c’est pas beau,
D’mander la charité,
C’est quequ’chose j’peux pas faire.
Chaque jour que moi j'vis,
On m'demande de quoi j'vis,
J'dis que j'vis sur l'amour, et j'espère de viv' vieux !
On se souvient de cette chanson du folklore cajun popularisée d’abord par Zachary Richard puis reprise par Julien Clerc l’année suivante, vers la fin des années 70. Sous son air lascif, elle raconte la vie très dure des petits travailleurs blancs de la Louisiane rurale, tiraillés entre un labeur harassant, au très faible revenu, ou la misère noire s’ils le refusent. Ah le travail… Cette vieille affaire qui a tant fait couler d’encre, naître d’utopies et engendré des luttes terribles pour les droits des travailleurs. Une vieille affaire, certes, mais toujours aussi actuelle, qu’on l’appelle « le taf » aujourd’hui ou « le turbin » comme jadis. « Aller au dur » signifiait pour nos aïeux se rendre à son travail. L’exposition à des conditions difficiles a toujours fait partie de ses contraintes usantes si ce n’est mortifères. Toutefois, dans nos sociétés du moins, celles-ci se sont atténuées dans de nombreux métiers sans pour autant avoir complètement disparu (1). Mais la mutation rapide du climat est en train de reposer les termes de l’exercice de nombreuses professions, en termes de santé et de sécurité au travail. Au-delà, ce sont des corps de métiers entiers qui vont devoir se transformer.
Redéfinir les critères d’intempéries
Le BTP, acronyme de « Bâtiment et Travaux Publics », requiert un travail physique exercé à l’extérieur. Depuis une loi remontant à 1946, la branche dispose d’un accord de cessation du travail en cas d’intempéries. Le chômage-intempéries alors imposé aux travailleurs est indemnisé par le biais d’une caisse mutualisée qui permet aux entreprises de couvrir la perte économique des jours chômés. Jusqu’en 2024, la définition des intempéries déclenchant l’arrêt du travail sur les chantiers concernait le froid hivernal, les fortes pluies, la neige ou le vent, à condition de prouver l’obligation d’interruption pour ces raisons (2). Or la multiplication des épisodes caniculaires n’était pas prise en compte. Pourtant, travailler en pleine canicule peut causer de sérieux dommages sur la santé, et même tuer (3). Depuis le 28 juin 2024, un décret est venu ajouter la canicule aux motifs justifiés d’interruption de chantier, ouvrant le droit au chômage-intempéries (4) .
Le BTP est la seule profession bénéficiant de longue date d’un accord de branche sur les intempéries incluant une caisse mutualisée d’indemnisation. Mais d’autres métiers de conduite de chantiers n’en disposent pas réellement, comme celui des travaux paysagers et jardiniers (5). S’y ajoutent également les professions agricoles. Dans ce domaine, il existe parfois des accords locaux, plus ou moins formalisés, comme le travail dans les serres qui est interrompu dès franchie une certaine température en période estivale. En se penchant sur cette question, on est amené à dresser une liste de tous les métiers s’exerçant partiellement ou totalement à l’extérieur, et pour lesquels les grosses chaleurs s’avèrent sans doute plus dangereuses que le froid. Et ils sont nombreux. Par exemple, avec l’explosion de la vente en ligne, la profession de livreur est devenue très courante. Sous nos latitudes, les hivers sont de plus en plus doux. Mais l’on imagine qu’en ne chauffant pas trop l’habitacle de son véhicule tout en portant un vêtement chaud, une journée de froid s’avèrera supportable pour un livreur. En revanche, que se passe-t-il lors d’un épisode caniculaire ? Le livreur se retrouve à subir des alternances régulières chaud-froid toute la journée, entre l’habitacle climatisé de son camion et l’extérieur brûlant. A cela s’ajoutent les risques d’insolation comme de déshydratation. Et s’il est simple de se protéger vestimentairement du froid, il n’existe pas encore d’habits réfrigérants. Voici un exemple, parmi beaucoup d’autres, d’un métier pour lequel il ne se trouve aucune réglementation initiale sur ce sujet. Aux épisodes de canicule s’ajoutent aussi d’autres risques, comme celui de la subite montée des eaux, à l’image de la polémique sur les livreurs d’une enseigne de grande distribution espagnole, qui auraient été mis en danger lors de la crue dévastatrice dans la région de Valence (Espagne), en octobre 2024 (6).
Cependant, tout récemment, peut-être à la suite de l’évolution de la réglementation propre au BTP, le décret du 27 mai 2025, à application au 1er Juillet, est venu renforcer les obligations des employeurs pour la protection des salariés en cas de fortes chaleurs (7). Les dispositions sont très générales, et posent de nombreuses questions sur la manière pratique de les appliquer.
D’autres questions émergent comme celle des relations contractuelles entre entreprises et clients. Si un travail extérieur doit être reporté pour cause de canicule ou d’autre épisode extrême, ou si la tâche doit être étalée sur du temps supplémentaire, par exemple pour éviter les heures les plus chaudes de la journée, comment répercuter le coût supplémentaire engendré ? Et antérieurement, comment faire figurer des clauses particulières dans les contrats de prestation pour inclure ce nouveau risque ? Et quid de la responsabilité légale d’un employeur qui imposerait à ses salariés de travailler sous une chaleur insupportable, mettant en danger leur santé ? Il faudra sans doute attendre des jurisprudences et des ajustements légaux pour repréciser tous ces sujets.
Travailler autrement
En Europe du Sud, il n’est pas rare, en période estivale, de voir se dérouler des chantiers nocturnes en milieu urbain, car impossibles à mener dans la chaleur de l’après-midi. Mais le seuil de tolérance au bruit n’est pas le même selon les pays. En France, le bruit reste la première nuisance déclarée, avec environ 80% de nos compatriotes s’en préoccupant, et ce de manière constante (8). Qui supporterait des travaux de voirie au pied de son immeuble, avec marteau-piqueur et autres engins bruyants, démarrant à 20 h ? Ceci d’autant plus que les rythmes de travail comme de vie ne sont pas similaires à ceux des pays où cela se pratique, en particulier pour les horaires d’embauche et de débauche. Beaucoup d’entreprises se retrouvent à bricoler des solutions, pour certaines entre salariés sans accord de leur hiérarchie, pouvant les mettre en risque vis-à-vis de leurs employeurs ou en situation de conflit avec d’autres entreprises opérant sur les mêmes lieux.
Les métiers s’exerçant en milieu extérieur sont naturellement ceux auxquels l’on pense en premier face à la question climatique. En les énumérant, on découvre qu’ils sont nombreux à être soumis totalement ou partiellement aux éléments naturels. Au-delà de la seule exposition aux aléas climatiques, toutes les activités professionnelles seront directement ou indirectement impactées. Ainsi, nous avions alerté sur la dangerosité du fantasme d’une nature de second ordre véhiculé par la « tech », dans un article précédent (9). Or toute activité humaine dépend finalement de la nature. Les catastrophes naturelles sont désormais le seul rappel, violent, à ce lien que nous avons oublié. Un rappel souvent dramatique mais qui n’est hélas que l’effet-retour décuplé de notre manque coupable d’humilité.
Il ne s’agit donc plus seulement d’adapter les conditions de travail aux épisodes climatiques extrêmes mais de transformer la totalité des méthodes, dans tous les corps de métiers, afin de limiter au mieux les impacts écologiques de nos activités.
L’exemple du métier de cuisinier
Arrêtons-nous, pour exemple, sur un métier traditionnel et très répandu, dont la formation fait actuellement l’objet d’une polémique : celui de cuisinier. Un journaliste gastronomique a publié un article très critique sur la formation aux métiers de la restauration dans le journal Le Monde . Après avoir suivi un cursus de CAP cuisinier, il l’estime en décalage avec les enjeux écologiques actuels toute comme avec l’évolution de la demande. Face à ces changements en cours, l’article incriminé décrit une formation hors-jeu des futurs cuisiniers, restée figée dans des traditions. Il lui est par exemple reproché d’être encore trop « viandarde » alors que la demande des consommateurs évolue vers davantage de plats végétaux. Ajoutons que, pour un ménage, la consommation de denrées carnées est l’un des principaux postes d’émission de gaz à effets de serre. La profession se défend en accusant cet article d’être caricatural. Et les organismes de formation répliquent en exposant l’évolution de leurs programmes, s’orientant vers des approches plus durables des pratiques enseignées.
Pour une écologie sociale du travail
La question du développement durable ou soutenable des activités professionnelles n’est pas un sujet très récent, car les grands groupes industriels s’en sont désormais emparés depuis plus d’une vingtaine d’années. Mais lorsque l’on constate l’évolution alarmante de la crise écologique, on y voit davantage une manœuvre de récupération plutôt qu’un changement systémique apte à réorienter la logique productiviste vers un meilleur respect du vivant. Quant aux politiques RSE (pour « Responsabilité Sociétale et Environnementale ») de ces mêmes multinationales, elles ne sont que des opérations marketing.
Au sein de ces organisations, les logiques de très court-terme, obnubilées par les chiffres de rentabilité boursière, entraînent une forte pression sur les équipes, dont les recommandations ne sont pas écoutées. La verticalité des décisions ignore les réalités du terrain pour contraindre à des objectifs pressurisés, aboutissant à des dysfonctionnements graves, que paieront les salariés, les consommateurs, la société et l’environnement. Parmi tant d’exemples, on citera l’actuel scandale des moteurs du constructeur automobile Stellantis.
A l’échelle des petites et moyennes entreprises (TPE et PME), c’est toutefois un fonctionnement différent qui prévaut. Par leur taille réduite, elles ne peuvent pas s’imposer aux états, comme le font les multinationales. Souvent non délocalisables, elles doivent respecter la réglementation, et ses contradictions absurdes, sous peine de sanctions, du moins en France, lorsqu’en revanche les grands groupes contournent de manière experte les lois, car possédant les moyens de financer des brigades de juristes pour ce faire.
Par ailleurs, mener un effort supplémentaire d’intégration écologique est difficile et engageant pour les TPE-PME. Les freins systémiques, la concurrence par des produits provenant de pays où les réglementations sociales et environnementales sont très faibles, ou encore la limitation de leur surface économique, entravent plus ou moins fortement la mise en place de telles actions. Toutefois, si une large part de ces difficultés est liée à des conditions externes, il ne faut cependant pas négliger les résistances internes au changement. Certaines branches professionnelles sont encore très rétrogrades dans leur encadrement, délaissant tant les impacts écologiques qu’humains. C’est maintenant qu’il serait temps de retrouver le sens originel du mot « management », trop souvent mal appliqué. Comme beaucoup de mots d’origine anglaise, celui-ci est d’abord un mot français qui a fait l’aller-retour de part et d’autre de la Manche. Sa racine provient du français « ménager ». Le bon management du travail. L’écologie, dans son sens premier, est l’étude des écosystèmes, c’est-à-dire celle des relations entre les êtres vivants (11). C’est pourquoi, les relations entre êtres humains, dites sociales, devraient être considérées selon le même prisme : celui d’un écosystème social. Le travail est non seulement une composante fondamentale des sociétés humaines, mais aussi une vaste série d’actions autant agissantes sur la nature que dépendantes d’elle. Dans cette perspective sur le travail, il paraît donc impossible de décorréler respect de l’environnement et respect des personnes.
C’est justement ce à quoi nous appelait, il y a dix ans déjà, l’encyclique Loué Sois-Tu (Laudato Si) du Pape François, plus que jamais d’actualité. Le chapitre 3 de cette exhortation contient de nombreuses observations sur le travail. Ainsi, du lien à renforcer entre la relation avec la Création et la relation sociale : « C’est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n’est pas nécessaire d’affaiblir la dimension sociale de l’être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au « Tu » divin » (12). Et il ajoutait ceci : « (…) quand la capacité de contempler et de respecter est détériorée chez l’être humain, les conditions sont créées pour que le sens du travail soit défiguré » (13). La proposition fonctionne réciproquement : la défiguration du sens du travail dégrade fortement toute possibilité de contemplation et de respect.
La leçon bénédictine
En guise de conclusion, méditons la leçon bénédictine : Ora et Labora, Prie et Travaille. Cette devise pratique propose une relation au travail qui « imprègne de saine sobriété notre relation au monde » (14) . Tout au long de la journée, par l’alternance de la contemplation et de l’activité productive, la vie bénédictine offre un rapport au temps qui est étranger à celui du productivisme, racine fondamentale de la crise écologique, car c’est bien une conception particulière du temps qui caractérise celui-ci en son cœur. Dans le taylorisme comme dans le stakhanovisme, la sensation du temps est évacuée pour la substituer à celle de la mesure de la durée, qu’il s’agit de réduire de plus en plus tout en y produisant la même quantité, et même davantage. La technologie nous a entraînés encore plus loin, vers celle d’une durée instantanée, que le penseur Paul Virilio avait prédite sous le terme de « tyrannie du temps réel » il y a déjà quarante ans, conséquence d’une « tyrannie de la vitesse », incontrôlée, qu’il dénonçait. Or cette accélération productiviste, qui s’est emparée du monde entier, est complètement corrélée à l’accélération des émissions de gaz à effet de serre, de la disparition des espèces, de la multiplication des catastrophes climatiques.
Le temps bénédictin, scandé par les Heures, elles-mêmes appuyées sur le cycle naturel de la journée, offre une alternative pluriséculaire à l’organisation productiviste du travail focalisée sur la seule durée, qu’il s’agit de traquer, d’optimiser, de compresser, d’accumuler en successions de plus en plus accélérées. Il semblera utopique d’espérer un retour général au temps bénédictin, mais s’y référer c’est déjà reconnaître l’historicité, relativement récente, de la conception productiviste du temps. Ainsi, nos sociétés n’ont pas toujours été structurées de cette manière. Personne ne peut affirmer qu’avec les multiples conséquences de la crise écologique, comme la raréfaction des ressources fondamentales, ce mode de temporalité pourra perdurer. Une attirance croissante pour les retraites monastiques se manifeste chez certains de nos contemporains, dépassant le seul public des croyants, montrant la pertinente actualité du temps de Saint-Benoît.
Julien Lecomte, avril 2026
Sculptures de Pierre Meneval