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Vivre ensemble :
le parcours du « curé des Minguettes »

Christian Delorme  (1)

Christian Delorme est un ami. Son dernier livre, Vivre ensemble retrace son parcours. Il s’est battu toute sa vie auprès des jeunes issus de l’immigration, des sans-papiers ou des personnes prostituées. Il a mené des actions non violentes, comme la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983, qui lui a valu son surnom de « curé des Minguettes ». À l’heure où les tensions entre religions se ravivent, Christian Delorme nous rappelle la nécessité du vivre ensemble. Nous extrayons de son livre d’entretien avec Philippe Martin deux passages : l’un sur l’efficacité de la non-violence, l’autre sur la nécessité de désarmer les religions.

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Seule la non-violence est efficace

Personnellement, je n’ai cessé d’apprendre, jusqu’à aujourd’hui, ce que peut être une vie de non violent, comme je n’ai cessé d’apprendre ce que peut être une vie de chrétien. Suis-je non violent ? Suis-je chrétien ? Je ne peux guère prétendre être autre chose qu’un apprenti non violent et un apprenti chrétien ! Parmi les negro-spirituals qui me sont chers, il y en a un de 1750 qui s’intitule : « Lord, I want to be a Christian ! », « Seigneur, je veux être un chrétien ! », car on ne l’est jamais vraiment. Mais je suis disciple. Du Christ Jésus, de Mohandas Gandhi, de Martin Luther King.

Suis-je davantage un « humaniste » ? Mon humanisme est un humanisme chrétien, parce que, en chaque homme, je crois qu’il y a quelque chose du mystère de Dieu qui se joue. Comment, au demeurant, un chrétien (ou un apprenti chrétien !) peut-il ne pas être humaniste ? Ce que nous autres chrétiens nous professons, en effet, c’est un Dieu venu habiter notre humanité, un Dieu qui s’est fait homme en la personne historique de Jésus de Nazareth. De surcroît, un Christ pendu au bois d’infamie de la croix !

Quelle définition, d’ailleurs, donner de la non-violence ? Gandhi parlait de préférence de satyagraha, de « force de la vérité ». Martin Luther King, de son côté, aspirait à travailler à l’avènement de la Beloved Community, la « Communauté bien aimée ». Pour moi, la non-violence est le refus de consentir à faire violence à l’encontre d’autres êtres vivants, associé à une volonté d’œuvrer à la fin des injustices et à la libération des opprimés, cela par la mise en œuvre de moyens d’action qui soient cohérents avec le but recherché. Car comment prétendre construire une société, un monde sans violence, si on utilise la violence, rajoutant de la sorte de la violence à la violence déjà existante ? Ainsi, la non-violence est à la fois ahimsa et satyagraha, agape et construction de la « Communauté bien aimée », spiritualité et action. (…)

Pas plus que je n’ai une foi chrétienne close, dogmatiquement fermée aux inattendus de Dieu, pas plus je n’adhère à une non-violence dogmatique et exclusiviste. Trois exemples, se référant à trois personnalités qui me sont également chères, me viennent à l’esprit à ce sujet : ceux du pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer, du psychiatre et penseur du racisme et du colonialisme Frantz Fanon et du leader sud-africain Nelson Mandela.

Dietrich Bonhoeffer s’était laissé convertir aux idées de la non-violence active par son compagnon d’études et ami Jean Lasserre, en particulier lors de leur séjour commun aux Amériques. Quand le nazisme génocidaire s’est abattu sur l’Allemagne et l’Europe, lui, le théologien luthérien de l’Église confessante, a cependant consenti à participer à un complot visant à tuer Hitler. Il le paya de sa vie, puisque le Führer ordonna sa pendaison.

Le Martiniquais Frantz Fanon, héros de la France Libre, de son côté, rêvait de fraternité universelle, mais, en face de la violence de la domination coloniale et du racisme qui détruit les personnes au plus profond d’elles-mêmes, et pas uniquement physiquement, il en est venu à considérer que seule la révolte violente permettait aux opprimés d’affirmer leur dignité. Il a donné sa vie pour le peuple algérien.

Quant à Nelson Mandela, il était certainement plus enclin à la non-violence qu’à la violence, et il allait le démontrer à sa libération après vingt-huit ans de détention. Mais, après le massacre de manifestants pacifiques à Sharpeville le 21 mars 1960, il jugea, en partie influencé par la lutte d’indépendance du peuple algérien, qu’il n’y avait pas d’autre alternative que de déclencher la lutte armée contre le régime d’apartheid.

Je n’aurai pas la prétention de dire que la non-violence – esprit et stratégie – est en capacité d’apporter des réponses efficaces à tous les tourments du monde, et je ne dirai pas davantage que tout recours à la violence n’aboutit à rien de satisfaisant. La Résistance française armée au nazisme a contribué à la liberté de l’Europe, à notre liberté. Mais ce que je constate, c’est que, très, très souvent, l’usage de la violence aboutit à toujours plus de violence et construit rarement des avenirs radieux. Surtout, dans le cadre de nos démocraties où nous disposons de bien d’autres moyens que la violence pour nous faire entendre. Prendre le risque de plonger nos sociétés dans le chaos et le sang me paraît absolument inacceptable. (…)

Qu’il s’agisse de jeûnes ou de grèves de la faim, d’occupations de lieux publics ou d’une grande marche, toutes ces actions non-violentes demandent, au préalable, pour exister, un patient tissage de liens, la construction d’amitiés ou, au moins, de liens de confiance. Oserai-je dire que, au pays des soyeux, j’aurai essayé d’être un tisseur de liens, un « frère tisserand » ? On ne peut pas, en tout cas, passer son existence à préparer et à conduire des « actions d’éclat », à chercher à monter des événements exceptionnels ! Dans ce cas, on ne serait plus dans la « vraie vie » des gens ! (…)

Désarmer les religions : l’humain au cœur de toute démarche

Toutes les grandes religions se présentent comme des institutions pourvoyeuses de paix et de justice ; leurs corps de doctrines eux-mêmes l’affirment. Ainsi, le christianisme s’affiche volontiers comme « la religion de l’amour », tandis que les musulmans disent que le nom même « islam » renvoie à la notion de paix, salam. Pourtant, dans l’histoire et jusqu’à aujourd’hui, les religions ont toutes été très impliquées dans de terribles cycles de violences.

Au long des siècles, on a beaucoup tué au nom de Dieu, et cela pas seulement du fait de groupes sectaires marginaux ou du fait de terroristes ! Les guerres de religion entre catholiques et protestants, qui ont ensanglanté l’Europe au XVIe siècle, nous le rappellent, comme en témoignent les guerres entre sunnites et chiites dans le monde musulman. Des religions dominantes ont persécuté les adeptes de religions minoritaires, et c’est toujours le cas en de nombreuses contrées. Des religions colonisées ont été humiliées par les tenants d’autres religions. Il y a, de nos jours, bien des raisons de « faire du dialogue interreligieux ». Mais la première raison est d’œuvrer à la sauvegarde ou au rétablissement de la paix dans le monde, ainsi que dans chacune de nos sociétés humaines désormais presque toutes marquées par le pluralisme religieux. (…)

Au cours de leur histoire, les religions ont nourri tellement de conflits, se sont tellement exclues les unes et les autres, qu’il ne va pas de soi d’adopter d’autres attitudes. Car ce ne sont pas seulement les pratiques qui demandent à être modifiées : ce sont aussi les fondements théologiques qui ont besoin d’être revisités ! Quand des religions comme le christianisme et l’islam affirment chacune être dépositaire de la totalité de la révélation divine, quelle place peut être faite à « l’autre » ? Comment parler de l’islam en christianisme et du christianisme en islam, sans travestir ni mépriser ce que chacun confesse et, en même temps, continuer à annoncer et à proposer ce que l’on croit vrai ?

Ces questions sont plus que jamais d’actualité. Elles divisent toutes les religions à l’intérieur d’elles-mêmes et elles divisent les confessions religieuses entre elles. Ainsi, la plupart des Églises évangéliques, qui représentent de nos jours la plus grande dynamique chrétienne à travers le monde, sont majoritairement très hostiles à tout discours positif sur les autres religions, y compris sur certaines confessions chrétiennes comme l’Église catholique ! Du côté de l’islam, les courants qui se réclament du salafisme sont généralement dans le même état d’esprit, leur condamnation de ceux qui ne croient pas comme eux commençant d’ailleurs par s’exercer à l’encontre d’autres musulmans !

Par ailleurs, la longue histoire de l’exclusion de l’autre a laissé de nombreuses blessures, des peurs, des rancœurs. Donner sa confiance, dès lors, ne coule pas de source. Quelle est la sincérité de celui qui dit vouloir entrer en dialogue ? Comment être sûr de son honnêteté ? N’est-il pas toujours à craindre que la proposition de dialogue ne soit qu’une manœuvre, une manipulation, une tromperie, un calcul ? (…)

Comme toute relation appelée à durer, le dialogue interreligieux a besoin de passer par l’expérience du temps. C’est dans la durée que l’on peut vérifier quelles sont les vraies dispositions de celui (celle) qui fait acte de candidature en vue du dialogue. À la faveur du temps qui passe, chacun peut mesurer le « jusqu’où » l’autre est prêt à se donner, chacun peut vérifier quel prix l’autre est disposé à payer pour que le dialogue et l’amitié s’établissent et fructifient. (…)

L’espérance est une obligation

En face des tourments du monde et de notre société, devant tant de déchaînements de violence, l’espérance me paraît être une obligation. Pas au sens d’une contrainte, mais au sens d’un impératif sans l’accueil duquel il n’y a pas de vie possible. Oui, hélas, mille fois hélas, de nos jours on tue toujours au nom de Dieu. Oui, hélas, mille fois hélas, au nom de Dieu et des religions, des hommes, des peuples continuent de se détester, de s’exclure, de se faire la guerre, de s’abîmer mutuellement. Oui, hélas, mille fois hélas, nous assistons, depuis une quarantaine d’années, sur la scène du monde et dans nos villes et nos banlieues, au retour d’expressions religieuses intolérantes et liberticides. De nouveau, en plusieurs lieux du monde, nous sommes les spectateurs d’abominables et gigantesques instrumentalisations des religions au service d’intérêts qui n’ont rien de spirituel.

Mais tout cela ne pourra suffire à effacer les progrès réalisés depuis un siècle dans l’« interconnaissance » entre croyants de fois différentes. Surtout, il n’y a pas d’avenir heureux pour l’humanité sans cette conscience que les religions, qui ont toutes leur part d’ombre parce que laissées entre les mains des humains, de leurs convoitises et de leurs bassesses, doivent procéder à leur désarmement. Le frère Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine, avait cette prière au temps du terrorisme qui allait provoquer sa mort et celle de ses compagnons : « Seigneur, désarme-moi, désarme-nous, désarme-les ! » C’est devenu aussi ma prière.

Christian Delorme, février 2026
Dessins d'Adrian Frutiger

1- Christian Delorme, Philippe Martin, Vivre ensemble : le parcours du « curé des Minguettes », Ed. Presses universitaires de Lyon, 2025 / Retour au texte