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Zinzolin
Irena Havlicek


Dans une des nombreuses villes de la banlieue parisienne, des associations se sont multipliées pour accueillir migrants et réfugiés. L'une d'entre elles a pris un nom curieux pour se désigner Zinzolin (ce mot ancien désigne une variété de rouge). Une de ses responsables, harassée par la tâche, a eu besoin de mettre par écrit son expérience et ses sentiments. Ce témoignage nous rappelle le bouleversement sociologique et culturel que traversent nos pays européens. Il éveille nos consciences : comment vivre évangéliquement ces relations nouvelles ?

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L’été s’annonce très très chaud...

L'été s'annonce très très chaud. Et pas seulement à cause de la dérégulation climatique... A Zinzolin, depuis le 14 juillet, le défilé est permanent. On n’ose plus compter. 20, 30, 40 personnes par jour ? Il y a ceux qu’on connaît. Ceux qu’on ne connaît pas forcément et qui ont rendez-vous pour préparer leur dossier de demande d’asile (3 heures de boulot par dossier, en moyenne). Ceux qu’on connait encore moins et qui débarquent parce que quelqu’un leur a donné l’adresse, parce que la quasi totalité des permanences en région parisienne sont fermées pour cause de vacances, parce que la rue, même en été, c’est dur, parce que, même en période estivale, les préfets ne chôment pas, que les arrêtés de transfert (et les assignations à résidence) tombent comme à Gravelotte, et que Scarabée est LE spot de l’été. Donc le défilé. Et toujours les mêmes questions. « What’s the solution ? » Ben heu, il n’y en a pas vraiment... « Give me a lawyer. » Comment dire, oui, faire un recours, c’est ton droit, mais bon, en plein été, un avocat spécialisé Dublin, prêt à aller plaider à Cergy, au tarif de l’aide juridictionnelle et sur un dossier quasiment perdu d’avance, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, et les chevaux à Malakoff, ça ne court pas les rues... Et en plus, le recours, ce n’est pas forcément une bonne idée. Expliquer. On n’a pas de baguette magique. Même celle dont on rêve, qui permettrait de faire respecter la loi. On fait ce qu’on peut...

• On explore tous les possibles. Grâce, notamment à une rencontre avec des représentants de la Fédération des acteurs de la solidarité qui nous ont filé plein de tuyaux sur les hébergements (et sur le droit à s’opposer à des mises à la rue...). Tuyaux provisoires, tout change au 1er janvier. L’accueil inconditionnel, c’est fini... Il faut se préparer au pire.

• On découvre de nouvelles urgences. Un gars qui se débat depuis huit ans dans une situation inextricable. Une hébergeuse solidaire à bout, toute seule, sans le soutien du moindre collectif, elle fait de son mieux depuis des années, se met en danger pour sauver l’humanité, l’humanité qui est en elle... Sentiment d’impuissance. Un courage d’enfer. Un second boulot pour essayer de joindre les deux bouts. Les larmes...

.• On déroge à nos principes. Depuis deux jours, il y a un gars qui dort sur le canapé de Zinzolin. Pas eu le cœur de le remettre à la rue, H est un nouveau membre du club des garçons perdus. Un fracassé de la vie, au sens propre comme au figuré. Huit mois d’hôpital après une très, très mauvaise chute au campement de Jaurès. Des services sociaux qui n’ont pas fait leur taf. Un suivi post’op qui part en quenouilles : difficile de suivre un protocole de soins sur le trottoir... Des bribes d’info, au compte-gouttes. Il est parti d’Afghanistan à douze ans ! Il n’arrive pas à dormir. Pas à manger. Pas à penser. Je viens de passer devant Zinzolin. Une heure moins le quart, il était assis devant, content de me voir, officiellement pour me taper une clope, mais bon, on sait bien que ce n’est pas ça, on a parlé un petit peu, je lui ai promis un ticket pour aller à la piscine (heu, faut trouver un maillot de bain...) parce qu’il fait chaud, qu’il ne peut pas rester toute la journée à ne rien faire, juste à ressasser son avenir qu’il pense perdu, et que la piscine, il s’en souvient, pendant sa rééducation, ça lui a fait du bien... Il faut trouver une solution temporaire pour le mettre à l’abri, en attendant qu’on trouve une assistante sociale pour faire les démarches nécessaires pour qu’il bénéficie d’un hébergement thérapeutique, où il aurait normalement dû atterrir en sortie d’hôpital...


On continue à assurer...

• On continue à assurer. Si je passais devant Zinzolin à une heure aussi tardive, j’avoue, ce n’était pas pour soutenir le moral des troupes. Je revenais de chez Elsa, qui a généreusement répondu à un SOS pour un « canapé solidaire »... Tout à l’heure, vers 23 heures, l’appel d’un numéro de téléphone inconnu. La première fois, je ne décroche pas. Merde, il est 23 heures ! Puis, bon, au second appel... Des jeunes de Malakoff. Désemparés. Je ne comprends même pas qui leur a filé mon numéro de téléphone. Ils viennent de rencontrer un mineur isolé à la station Châtillon-Montrouge. Ils ont essayé de l’emmener chez France Terre d’Asile à Montrouge (je kiffe l’optimisme de la jeunesse : ils pensaient trouver porte ouverte à 22 heures !)... Ils lui ont payé un kebab, mais là, ils sont en rade. Ne savent pas quoi faire. Ils sont devant la Maison des Arts. SOS Scarabée. Branle bas le combat. Sandrine passe les coups de fil. De guerre lasse, je vais sur place. Pas question de laisser un minot dehors, sur « notre » territoire ;-). Inch’Allah. Un canapé solidaire est trouvé dans le quart d’heure. Merci, merci Elsa ! Le minot en question vient du Sierra Leone. Il a 16 ans, mais fait deux têtes de plus que moi. Pas gagné pour la prise en charge par l’ASE. Il est mort de fatigue. Traversée de Malakoff. Un des jeunes qui m’a appelée m’explique qu’il est au Conseil de la jeunesse de Malakoff. Qu’il a des tas de projets de solidarité internationale. Et chemin faisant, il ose une question. Pourquoi on ne les renvoie pas, ces gens, chez eux ? Grosse fatigue. Des bribes de réponse. Le doit international. Les droits fondamentaux. Le droit d’asile. Bon, c’est un peu compliqué, minuit passé. Je lui dis que je me ferai un plaisir d’expliquer tout ça, à une heure plus convenable, devant le Conseil de la jeunesse. Expliquer, expliquer, expliquer. Même si le temps manque. Pourquoi personne ne leur parle de droit à l’école ?

Là, il faut encore envoyer quelques messages sur les réseaux pour essayer de trouver l’endroit le « moins pire » pour tenter d’enregistrer une mineure isolé. Et espérer que la fatigue aidant, A. va passer une bonne nuit. Oublier, pendant quelques heures, deux ans d’un voyage cauchemardesque. Oublier son immense solitude. Oublier le naufrage de l’embarcation qui était sensée le transporter de la Libye vers l’Italie où tant de personnes (dont son oncle) ont péri. Oublier. Juste pour une nuit.

• Il est deux heures du mat. Mission remplie. On a réussi « à ranger » tout le monde. Cauchemards mis à part, tous les garçons perdus dorment sur leurs deux oreilles.


Moi, je déverse ma fatigue dans l’écriture...

Moi, je déverse ma fatigue dans l’écriture. Les peines partagées sont moins lourdes à porter. Ce soir, même pas eu le temps de regarder une connerie à la télé pour essayer de me lobotomiser un peu. On a fait trois dossiers OFPRA aujourd’hui. Torture, esclavage, viols. Des questions ignobles que tu dois poser parce qu’il faut rendre le récit « crédible ». Et expliquer, encore expliquer. Trouver le ton juste. Ne pas pleurer.

Surtout, ne pas pleurer. Quand des gars – ou des familles avec des enfants en bas âge – sont convoqués en préfecture avec la perspective d’être placés en centre de rétention au nom de l’ignoble procédure Dublin. Quand ils se retrouvent à la rue, privés de l’allocation de demandeur d’asile, de papiers, et qu’ils sont priés de survivre, sans rien, pendant plus d’un an, parce qu’ils sont considérés comme « en fuite » car ils ont refusé d’embarquer dans un avion qui les emmenait vers un pays qui allait les déporter vers l’enfer qu’ils avaient fui.

Parce que quand je craque – Sorry, désolée, I’m ashamed, pardon, pardon la France –, ce sont eux qui essaient de me remonter le moral. Ils disent mama, c’est pas ta faute, la France, c’est difficile, je n’ai jamais eu de chance, Inch’allah... et toi, tu es là comme une conne, les yeux rouges et le nez morveux, en train de dire qu’il n’y a pas d’Inch’Allah, qu’il y a des droits fondamentaux, et aussi l’humanité, l’humanité qui est en nous, putain de bordel de merde, et que ça ne peut pas se passer comme ça, parce que nous aussi, ceux qui ont eu la chance de naître au bon moment et au bon endroit, on a le droit de se regarder dans la glace sans avoir envie de gerber et que personne, personne, ne pourra dire un jour qu’« on ne le savait pas ».

Un jour, on parlera de nous dans les livres d’histoire.
Gardarem lou moral

Irena Havlicek


Dessins de Ramuntcho Matta