Votre livre part d’un constat assez paradoxal : des personnes s’éloignent de l’Église alors qu’elles ne sont pas forcément en train de quitter le christianisme. Qu’est-ce qui vous a frappée dans cette situation ?
C’est probablement le point de départ de tout le livre. En 1966, François Roustang parlait déjà du « troisième homme ». Il désignait ceux qui, au milieu des affrontements entre conservateurs et progressistes, s’éloignaient silencieusement de l’Église. Ils ne rejetaient pas nécessairement la foi. Ils ne se reconnaissaient plus dans le langage et les structures de l’institution. Pour certains, ils s’en éloignaient même au nom de leur foi.
Je trouve cette intuition de Roustang toujours très actuelle. Les églises se sont vidées et on explique cela par la sécularisation. C’est en partie vrai. Mais on passe à côté d’une réalité importante si l’on imagine que tous ceux qui ne pratiquent plus ont cessé de croire. Certains sont partis parce qu’ils ne trouvaient plus leur place dans l’institution ou parce que leur expérience spirituelle leur paraissait plus large que ce que l’Église leur proposait.
Et je me suis demandé : que deviennent-ils ? Sont-ils condamnés à vivre leur foi seuls ? Et ceux qui restent dans l’Église doivent-ils attendre que la hiérarchie accepte de changer ? N’existe-t-il pas une troisième voie : des personnes qui pourraient se retrouver au nom du Dieu de Jésus-Christ qui les fait vivre, sans commencer par l’appartenance à une institution ?
Vous dites donc que la question n’est pas seulement celle de la survie de l’Église catholique ?
Non. Je ne cherche pas à savoir comment sauver l’institution, ni d’abord comment la réformer. Cela ne veut pas dire que les réformes ne soient pas nécessaires. Mais une question me paraît plus fondamentale : que signifie être chrétien ? Et que signifie vivre en Église ? Si nous confondons le christianisme avec la forme historique qu’il a prise dans l’Église catholique, nous avons peu de chances que la situation évolue. Il faut donc revenir à la Bible, et en particulier aux évangiles. Regarder ce que Jésus fait, plutôt que de commencer par ce que l’institution nous dit qu’il faut croire et faire.
Vous êtes assez sévère avec l’institution catholique. Est-ce que votre livre est un livre contre l’Église catholique ?
Je ne suis pas intéressée par une dénonciation de l’Église catholique. Je ne voudrais pas remplacer un discours apologétique par un discours anti-institutionnel. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment une certaine forme de christianisme s’est construite historiquement et ce qu’elle a produit. Une question me paraît décisive : celle de l’unité.
L’histoire du christianisme a été profondément marquée par une conception de la vérité comme vérité unique, immuable, universelle. Elle a contribué à construire une représentation de Dieu comme principe d’unité, et donc une Église organisée autour d’un centre chargé de garantir cette unité.
À partir de là, la différence devient facilement suspecte. S’il existe une vérité unique, il faut distinguer ceux qui la possèdent de ceux qui ne la possèdent pas encore. Et si l’Église est chargée de conserver cette vérité, il devient logique qu’elle se donne une structure capable de la protéger. Je ne dis pas que tout serait faux dans cette construction. Mais une organisation qui prétend garantir la vérité peut très vite devenir une organisation qui garantit aussi son propre pouvoir.
C’est pourquoi vous introduisez la question de l’altérité ?
C’est le fil qui traverse tout le livre. La culture contemporaine a beaucoup travaillé sur une dimension que le christianisme institutionnel a parfois du mal à accepter : l’autre reste autre. On ne peut pas tout comprendre de lui ni le ramener à ce que l’on connaît déjà.
Levinas m’a beaucoup aidée à penser cela. L’autre est singulier, il m’échappe, et cette singularité m’oblige. Derrida m’a également beaucoup aidée, notamment avec la question de l’hospitalité. Il montre la tension entre l’hospitalité véritable, qui est une ouverture sans condition, et les règles nécessaires à la vie sociale.
Et là, sans chercher à christianiser ces auteurs, j’y vois une résonnance avec les évangiles. Jésus passe son temps à franchir des frontières : entre les purs et les impurs, les gens bien et les gens mal vus, les hommes et les femmes, les Juifs et les Samaritains, les justes et les pécheurs. Il rencontre des gens qui ne sont pas à leur place. Et il leur fait une place.
D’où le mot « hospitalité », qui donne son titre au livre ?
Oui. Mais je ne voulais pas parler de l’hospitalité au sens banal de « recevoir gentiment quelqu’un chez soi ». L’hospitalité véritable est beaucoup plus risquée. Si j’accueille quelqu’un à condition qu’il respecte mes règles et pense comme moi, je prends assez peu de risques. Mais si j’accueille vraiment l’autre comme autre, je ne sais pas ce qui va se passer. Il peut me déplacer, m’obliger à revoir mes certitudes, faire apparaître une réalité que je ne voulais pas voir. C’est pourquoi je parle d’hospitalité « au risque » d’un avenir que j’ignore.
Le christianisme ne commence pas, à mes yeux, par la possession d’une vérité, mais par une rencontre qui déplace. Selon moi, Jésus-Christ nous permet de découvrir que Dieu n’est pas le garant d’une vérité immuable. Son passage se découvre là où la communication fonctionne au sein de l’humanité, lorsque nul n’est indifférent à ce qui arrive aux autres et lorsqu’aucune différence n’est vécue comme une supériorité.
Vous dites découvrir le passage de Dieu dans cette rencontre au sein même de l’humanité. C’est une affirmation assez forte.
Oui, et c’est précisément ce que nous avons expérimenté. C’est là que j’en arrive à un aspect du livre qui me paraît fondamental : il risque de disparaître si l’on ne fait du livre qu’un exposé de la foi chrétienne. Le livre est signé par moi, mais il n’est pas le produit de moi seule. Nous étions quatre personnes très différentes. Il a fallu une confiance qui n’allait pas de soi. Et nous avons travaillé pendant plus de quatre ans, à raison d’une rencontre en visioconférence tous les mois et demi.
En raison de ma formation théologique, il avait été décidé que c’était moi qui écrirais. Mais nous avions posé une condition : rien de ce que j’écrivais ne serait retenu sans l’accord profond des trois autres. Cela a changé ma manière d’écrire. Nous n’étions pas à la recherche d’un compromis. Nous cherchions le moment où ce qui était écrit touchait un lieu vital pour chacun de nous.
Pourquoi cette expression de « lieu vital » est-elle si importante ?
Parce que nous ne cherchions pas simplement à produire un texte intellectuellement correct. Il fallait que chacun puisse se reconnaître touché en profondeur. Cela ne signifiait pas que nous étions d’accord sur tout. Au contraire. Nous avions des histoires et des sensibilités différentes. Mais nous cherchions ce point où, malgré ces différences — ou grâce à elles — un accord profond pouvait s’exprimer.
Ce lieu-là est précisément celui où nous pouvons reconnaître Dieu. Pas un Dieu situé quelque part « au-dessus » de nous et qui garantirait notre accord, mais un Dieu qui se donne à reconnaître dans la relation elle-même. Quand la parole de l’un pouvait atteindre l’autre, quand l’un acceptait d’être déplacé par ce que disait l’autre, quand nous trouvions ensemble « ce je ne sais qui ou je ne sais quoi » qui nous dépassait tous les quatre, nous effleurions alors le lieu de Dieu. Un lieu-non-lieu.
Considérez-vous ce travail comme étant lui-même une expérience d’Église ?
Oui. Nous avions écrit que l’Église ne pouvait pas être réduite à son organisation institutionnelle. Mais, en travaillant ensemble, nous avons découvert que nous étions en train de faire ce que nous cherchions à dire.
Il n’y avait pas de prêtre parmi nous chargé de garantir la présence de Dieu, ni de hiérarchie, ni quelqu’un qui détenait la vérité et aurait eu le dernier mot. Il y avait quatre personnes, leurs différences, leurs désaccords, leur écoute et leur désir de chercher ensemble. Et nous avons reconnu dans cette relation une expérience de Dieu et une expérience d’Église, au sens non institutionnel du terme. C’est pour cela que j’insiste : le livre dit ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit.
« Le livre dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit » : c’est-à-dire ?
Nous écrivons qu’une autre manière de faire Église est possible. Mais nous ne nous contentons pas de l’affirmer : nous avons essayé de la vivre. Nous parlons d’altérité, de vérité que personne ne possède et d’hospitalité : nous avons dû faire avec nos différences, chercher ensemble et accueillir des paroles qui n’étaient pas les nôtres.
Nous parlons aussi d’une Église qui ne repose pas d’abord sur le pouvoir : personne, parmi nous quatre, n’avait le pouvoir de décider seul. Et c’est dans la relation entre nous que nous avons reconnu cet « indicible » que nous nommons « Dieu ».
Donc oui : ce livre ne parle pas seulement d’une expérience d’Église. Il est né d’une expérience d’Église. Je ne dis pas : « Voici la bonne théorie de l’Église. » Je dis : « Voici une expérience. Regardez ce qu’elle produit. »
Cela signifie-t-il qu’il est possible de faire Église avec ou sans prêtres, avec ou sans hiérarchie ?
Oui, mais je voudrais être prudente. Je ne prétends pas avoir trouvé la forme idéale de l’Église. Je ne dis pas non plus que toute organisation ou toute hiérarchie est mauvaise. Une communauté humaine a besoin de responsabilités diverses, de personnes qui organisent, prennent soin et coordonnent.
Mais il faut distinguer une responsabilité d’une supériorité. Ce que nous avons expérimenté me conduit à poser cette question : est-il nécessaire qu’une personne soit au-dessus des autres pour qu’une communauté chrétienne existe ? Notre expérience nous répond que non. Nous avons pu travailler ensemble sans qu’un prêtre garantisse notre relation, sans qu’un évêque arbitre nos désaccords, sans qu’une hiérarchie nous dise où se trouvait Dieu. Notre expérience suffit à montrer qu’il n’est pas impossible de faire Église autrement.
« Faire Église autrement » : comment ?
Comme un ensemble de personnes qui reconnaissent ensemble le passage de Dieu dans ce qui se passe entre elles. Je ne parle donc pas d’une nouvelle institution, mais d’un espace relationnel. Des personnes se rencontrent, parlent, s’écoutent, se laissent transformer, cherchent ensemble ce qui les fait vivre. Et elles reconnaissent que ce qui s’est passé entre elles les dépasse. Elles nomment « Dieu » - le « Dieu de Jésus-Christ » - Celui qui les unit et les dépasse. C’est là que je parlerais d’Église.
Cela peut se produire avec un prêtre ou sans prêtre, dans une paroisse ou ailleurs, même à distance. Le lieu n’est pas déterminant : ce qui compte, c’est la relation.
Selon vous, Dieu n’est plus à chercher dans un lieu sacré particulier ?
C’est un point essentiel. Dans l’évangile de Jean, Jésus dit à la Samaritaine que l’heure vient où l’on n’adorera le Père ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais « dans l’esprit et la vérité ». Pour moi, cela appelle un changement radical : Dieu n’est plus attaché à un sanctuaire particulier ni à un personnel consacré qui serait nécessaire pour assurer sa présence. L’amour de Dieu se diffuse dans l’humanité.
La manière de penser l’Église en est complètement transformée. Si Dieu n’habite pas un lieu réservé, il n’y a pas non plus de personnes qui auraient un accès privilégié à Dieu simplement en raison de leur fonction. Et cela rejoint ce que nous avons vécu : nous l’avons reconnu dans cette relation qui nous permettait de nous entendre sans nous confondre.
Et cela rejoint aussi votre conception de l’amour ?
Pour moi, Dieu n’est pas une personne supérieure qui nous regarde depuis l’extérieur. À partir de Jésus, je pressens Dieu comme Relation d’Amour. La vie, la mort et la résurrection de Jésus révèlent un lien entre Dieu et l’humanité que rien ne peut interrompre. Jésus meurt en pardonnant à ceux qui le condamnent. Ce pardon manifeste une hospitalité radicale qui va jusqu’à l’amour de l’ennemi.
Cela ne signifie pas que l’être humain soit naturellement capable d’un tel amour. L’amour dont je parle est une direction, une ouverture qui nous dépasse. C’est pour cela que je parle d’utopie : non pas d’un rêve irréalisable, mais d’un horizon qui nous permet d’avancer sans jamais pouvoir dire : « C’est bon, nous y sommes. »
C’est ce qui vous conduit à parler d’itinérance ?
Oui. Si personne ne possède Dieu, si personne ne possède la vérité, si aucune institution ne peut prétendre être la forme définitive du christianisme, alors nous sommes nécessairement en chemin. C’est pourquoi je parle d’itinérance. Il ne s’agit pas de vivre sans attaches ni de refuser toute communauté. Il s’agit de ne jamais prendre une forme pour la réalité elle-même. Une institution peut être utile, mais dès que la forme devient sacrée, elle risque de devenir une prison.
La tradition mystique chrétienne connaît cette méfiance à l’égard des formes qui prétendent enfermer la recherche de Dieu. Ceux qui cherchent Dieu ont souvent dû faire un pas de côté lorsqu’une forme devenait trop étroite.
Il semble que le vocabulaire religieux vous a semblé trop étroit pour dire Dieu ; en effet ce livre ne contient aucun mot « de la tribu catholique » ou même chrétienne…
En effet, parmi les coauteurs, François ne les connaissait pas et Jean était particulièrement vigilant à ce que le livre soit écrit en français courant. Ainsi avons-nous parlé de « l’eucharistie » sans jamais employer ce mot, de la mort de Jésus en croix sans employé le terme de « kénose » etc.
Au IVème siècle, à Constantinople, au lendemain du concile de 381, Grégoire de Nysse s’étonne, en faisant son marché, que la théologie soit sur les lèvres de chacun. Il écrit : « Si tu demandes de la monnaie, il te fait une dissertation sur l’Engendré et l’Inengendré ; si tu t’enquiers du prix du pain, il te répond : “Le Père est plus grand, et le Fils lui est soumis.” Et si tu demandes : “Le bain est-il prêt ?”, il affirme que “le Fils existe à partir de ce qui n’est pas”. »
Le vocabulaire et les concepts du IVème siècle sont devenus inaudibles dans la culture contemporaine. Mais je crois qu’il convient de garder l’intuition des premiers siècles : l’énoncé de la foi chrétienne n’est pas l’apanage de savants théologiens. Elle doit pouvoir se dire dans les mots de tous les jours, ne serait-ce que par respect pour ceux qui ne sont pas chrétiens et qui chercheraient à comprendre ce qui nous anime.
Pourriez-vous résumer en quelques mots le trajet de ce livre ?
Je le ferai en citant Michel de Certeau, dans La faiblesse de croire. Ce passage est également, en exergue, sur la page d’accueil du site « Dieu maintenant » que je coordonne : « Le problème n’est pas de savoir s’il sera possible de restaurer l’entreprise ‘Église', selon les règles de restauration de toutes entreprises. La seule question qui vaille est celle-ci : se trouvera-t-il des chrétiens pour vouloir rechercher ces ouvertures priantes, errantes, admiratrices ? S’il est des hommes qui veuillent encore entrer dans cette expérience de foi, qui y reconnaissent leur nécessaire, il leur reviendra d’accorder leur Église à leur foi. »
Je ne cherche pas à restaurer l’entreprise « Église », ni à fabriquer une nouvelle Église parfaite. Je me demande : y a-t-il encore des personnes qui veulent entrer ensemble dans une expérience de foi ? Et si elles existent, peut-être faut-il commencer par regarder ce qui se passe entre elles. Peut-être faut-il partir de leur expérience pour penser l’Église, plutôt que demander à leur expérience de se conformer à une définition ou à une organisation préexistante.
Christine Fontaine, septembre 2026
Entretien revu avec Marité Delalande, François Larue et Jean Verrier coauteurs du livre
Sculptures de Giacometti, dessin de couverture de Dominique Penloup
On trouve la présentation du livre à la page : Au risque de l'hospitalité, présentation
Il est disponible chez l’éditeur : https://www.golias-editions.fr/produit/au-risque-de-lhospitalite/ et également en librairie ou sur les grandes plateformes commerciales (FNAC, Amazon, La Procure…).