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Le chant des troubadours (1)
Christine Fontaine

Du 10 janvier 2026 au 10 janvier 2027, l’Église catholique célèbre une année spéciale à l'occasion du huitième centenaire de la mort de François d'Assise. François et ses frères se voulaient être les troubadours ou les jongleurs de Dieu. Ce texte de Christine Fontaine, en hommage à tous les troubadours de Dieu qui jonglent, aujourd’hui comme hier, avec les étoiles.

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« O bâtisseur de cathédrales
D’il y a tellement d’années
Tu créais avec les étoiles
Des vitraux hallucinés
Flammes vives
Des ogives
S’envolaient au ciel léger
Et j’écoute sous les voûtes
L’écho de pas inchangés
Mais toujours à tes côtés
Un gars à la tête un peu folle
N’arrêtait pas de chanter
En jouant sur sa mandole.

Sans le chant des troubadours
N’aurions point de cathédrales
Dans leurs cryptes, sur leurs dalles
On l’entend sonner toujours… »

Extrait d’une chanson d’Anne Sylvestre

François d’Assise un jour dit à ses frères : « Soyons les troubadours ou les jongleurs de Dieu ». Jongleurs et troubadours, au Moyen Age, exerçaient une fonction bien précise. A la cour du seigneur ils chantaient ce que les autres n’auraient osé dire. Ils jonglaient avec les mots mais leur jonglerie n’était pas tout à fait innocente. Dans leurs chants la critique se mêlait à l’amour. Ils maniaient l’humour et la poésie pour dénoncer certains travers. Ils n’appartenaient pas à la caste des grands. Venant d’eux on supportait que soit chanté ce qu’on n’aurait pas accepté d’un pair. Leur petitesse les rendait puissants. « Sans le chant des troubadours, n’aurions point de cathédrales… »

À l’époque de François d’Assise, des paysans quittaient la terre. Ils venaient constituer le peuple des petits artisans mais aussi des mendiants dans les bourgs naissants. Les bourgeois, contrairement au petit peuple, avaient des droits. Deux catégories sociales émergeaient : les plus grands (majores en latin) et les plus petits (minores). « Demeurons toujours du côté des plus petits », recommande François à ses frères. Avaient-ils un goût particulier pour la misère ou le mépris ? À l’aube de sa conversion, François, fils de bourgeois, cherchait à monter plus haut quand il entendit le Seigneur lui dire : « Qui est le plus grand du Maître ou du serviteur ? Pourquoi cherches-tu à servir… les serviteurs ? » Voilà comment, par goût d’une plus grande Gloire, François et ses frères devinrent les jongleurs de Dieu. « Sans le chant des troubadours, n’aurions point de cathédrales… »

Avec ses frères, après quelque errance, François s’établit à la Portioncule : une toute petite parcelle de terre où était bâtie une chapelle presque déjà en ruines. Ils la reconstruisirent et en firent leur lieu de rendez-vous avec leur Seigneur. À une époque où déjà les indulgences s’achetaient, François obtint du pape que s’attache à cette chapelle une indulgence plénière et gratuite : tous ceux qui y viendraient, en reconnaissant leur misère, recevraient l’assurance du pardon plein, total et gratuit de leur Père des cieux. Les estropiés de la vie, les malades du corps, de l’âme ou de l’esprit s’y précipitèrent en nombre. A la Portioncule, on n’avait rien à payer et personne ne pouvait être chassé. Un lieu sur la terre – peut-être le seul à l’époque – signifiait l’amour libre et gratuit du Seigneur des seigneurs pour les pauvres pécheurs. De ce lieu s’élevait le chant de Dieu. Sans le chant de ces troubadours, n’aurions point cette « cathédrale »… Mais, ceux qui connaissent Assise le savent, cette toute petite chapelle de la Portioncule est enchâssée aujourd’hui dans une immense église. De l'extérieur, il faut être très averti pour savoir que ce bâtiment monumental contient ce joyau.

Vers la fin de sa vie, François vécut un temps de grande épreuve. On crut alors que son chant allait s’éteindre. Depuis toujours il s’était voulu fidèle à l’Église de Rome. Dès le départ, avec ses premiers frères – dont l’un déjà était prêtre – il avait demandé au Pape de les autoriser à vivre en fraternité sans ordre de préséance entre eux, sans autre règle que l’Évangile. Après quelques détours, cela leur fut accordé. Mais, au fil du temps, des prêtres de plus en plus nombreux s’agrégèrent à sa famille. Par ailleurs, le pape et les cardinaux lui demandèrent de mettre un peu d’ordre dans la maison et de bien vouloir établir un règlement comme dans n’importe quel autre ordre religieux. L’Évangile n’allait plus suffire… et les clercs ne plus demeurer frères parmi les autres… Comment continuer à bâtir une cathédrale où l’on crée avec les étoiles des vitraux hallucinés ? François, qui n’avait jamais consenti lui-même à être prêtre, mit deux ans à rebondir. Il fallut que Dieu lui dise : « Vis toi-même de l’Évangile et ne te soucie plus du reste. » Jongleur de Dieu, entre une fraternité à maintenir dans l’esprit de Jésus-Christ et une puissante hiérarchie cléricale, François ne céda jamais. Sans le chant de ce troubadour, aurions-nous des cathédrales ?

Maniant l’humour et la poésie pour dénoncer certains travers ; désireux de devenir toujours plus petits pour posséder une Gloire qui surpasse toute gloriole humaine ; bâtisseurs d’une Église d’où personne ne soit exclu et où chacun puisse s’abreuver à la Source de toute joie ; sans autre règle que celle des Évangiles et luttant, avec respect, contre toute tentation de cléricalisme, ils furent les troubadours de Dieu dont nous recevons aujourd’hui le témoignage toujours vivant.

C’est dans cette tradition que l’équipe animatrice et les amis de Dieu maintenant voudraient s’inscrire, humblement, pauvrement. Au sein de l’Église hiérarchique aujourd’hui, certains souhaiteraient que l’on puisse parler d’eux au passé. Mais les troubadours ne renoncent jamais. Ils ne désespèrent jamais ! Ils jonglent avec les difficultés ! Ils n’ont cure d’être ou non reconnus par des prélats. De l’histoire de François d’Assise et de bien d’autres, ils retiennent que les « portioncules » surpassent en beauté les plus grandes cathédrales.

À François, le Christ un jour déclara : « Va, François, et répare mon Église en ruine. » À la suite de François, les troubadours de Dieu construisent de petites parcelles où les divorcés remariés ont autant leur place que les couples stables, les homosexuels autant que les autres, les sans-papiers autant que les citoyens. Sans leur chant aujourd’hui les cathédrales ne risquent-elles pas de se transformer en musées… simple vestige d’un passé splendide mais révolu ?

Ils aiment que l’Église se fasse conversation avec « le monde », sans s’offusquer des critiques – souvent salutaires – qui lui sont adressées… Ils croient que les troubadours de Dieu viennent parfois de l’extérieur, de là où l’on ne s’attendait pas ! Ensemble ils combattent toute emprise des uns sur les autres, dans la société comme dans l’Église. Il n’est pas sûr qu’Anne Sylvestre ait été chrétienne et pourtant, aujourd’hui encore, résonne son chant :

« Toi qui jonglais avec les étoiles
Ô bâtisseur de beauté
Ô bâtisseur de cathédrales
Oh, puissions-nous t’imiter !
Mille roses
Sont écloses
Au cœur des plus beaux vitraux
Mille encore vont éclore
Si nous ne tardons pas trop.
Et si nous avions tant perdu
Nos jongleurs et nos poètes
D’autres nous seraient rendus
Rien qu’en élevant la tête.

Sans le chant des troubadours
N’aurions point de cathédrales
Dans leurs cryptes, sur leurs dalles
On l’entend sonner toujours… »

Pour écouter le chant d’Anne Sylvestre :
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i07094210/anne-sylvestre-les-cathedrales

Christine Fontaine, avril 2026

1- Reprise de l’épilogue du livre de Christine Fontaine et Michel Jondot L’Église en question, Ed. Golias 2022 / Retour au texte