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« Civilisation judéo-chrétienne » ?
Sophie Bessis

Sophie Bessis est l’autrice de La civilisation judéo-chrétienne : anatomie d'une imposture (Ed. Les Liens qui libèrent, 2025). Dans cet entretien, elle fait remarquer que cette expression relève d’une imposture dont la fonction est double : d’une part, laver l'Europe de la culpabilité de la Shoah et de son antisémitisme constitutif, d'autre part, construire le musulman comme la nouvelle figure de l'altérité.

Sophie Bessis est issue d'une famille juive tunisienne. Elle est historienne et ancienne rédactrice en chef de l'hebdomadaire Jeune Afrique. Cet article est rédigé à partir d’un entretien avec elle dont nous conservons le style parlé. On trouve la version intégrale à la page :
https://www.youtube.com/watch?v=JaOMmg_FTww

(0) Commentaires et débats

Les racines coloniales du sionisme

Pourquoi vous attaquer à cette expression « civilisation judéo-chrétienne » aujourd'hui ?

C'est devenu un mantra omniprésent. Aucun dirigeant occidental ne prononce de discours sur la civilisation sans parler de "judéo-chrétien". On nous rend prisonniers de cette expression qui nous donne à lire le monde de façon totalement erronée. Ce danger mortel commence par les mots et finit par les bombes. C'est précieux pour comprendre le soutien inconditionnel de l'Occident à Israël dans son entreprise à Gaza, présenté comme un avant-poste de la civilisation judéo-chrétienne. L’expression est une sorte de filtre qui nous donne à lire le monde d'une façon totalement erronée.

Comment le sionisme historique s'inscrit-il dans ce contexte ?

Le terme judéo-chrétien existe dans des textes anciens, mais limité à ses occurrences savantes, religieuses ou théologiques. Le christianisme est un avatar du judaïsme, comme le fut plus tard l'islam. Mais ces occurrences savantes sont totalement oubliées aujourd'hui. Les dirigeants politiques emploient le terme judéo-chrétien de façon inconsidérée, incontinente presque. Théodore Herzl, l'inventeur du sionisme politique, n'emploie pas le terme judéo-chrétien. Il dit très clairement dans L'État des Juifs que le foyer juif serait un bastion avancé de l'Occident en terre de barbarie.

Pour comprendre, il faut revenir en arrière. À partir des Lumières, quand les Juifs en Europe ont acquis les droits de la citoyenneté, ils sont devenus des Européens. Ils n'étaient pas considérés comme tels avant. Ils étaient vus comme des orientaux, des gens venus d'ailleurs. Avec l'acquisition de ces droits, le Juif s'est considéré comme un Européen à part entière. D'autant que l'intelligentsia juive a été une des productrices de la culture européenne de façon extrêmement profonde.

Trois facteurs se conjuguent : l'acquisition par les Juifs de l'européanité, l'ère des nationalismes — le 19ème siècle a inventé le nationalisme moderne —, et la dimension coloniale. Au 19ème siècle, il n'est pas honteux d'être colonialiste en Europe. Au contraire. Le sionisme de Herzl, c'est ce triptyque européen, nationaliste et colonial. Ce sont les trois pieds sur lesquels se fonde le sionisme moderne. Et on en retrouve évidemment les éléments aujourd'hui. Les Européens, y compris les Juifs européens, étaient convaincus de la supériorité de l'Europe et de la barbarie des régions du sud de la Méditerranée. Le sionisme pouvait donc apporter la civilisation européenne au cœur de l'Orient.

Cette notion est pourtant récente ?

Le procès Eichmann en 1961-62 marque le début de la formulation de la culpabilité européenne dans le génocide. Entre 1945 et 1960, il n'y avait pas de conscience de la spécificité de la persécution des Juifs, de la spécificité du judéocide. C'est à partir du procès Eichmann qu'on a commencé à nommer cette spécificité. Et partant de là, à partir du début des années 1980, le terme judéo-chrétien envahit le langage politique. On l'emploie absolument à tort et à travers. Mais il a une utilité, nous y viendrons.

Restaurer l'innocence perdue

Vous parlez de "processus d'occultation". Cette question vous semble centrale ?

L'Europe s'est voulue porteuse de valeurs humanistes, universelles. Ces principes ont été formulés mais non garantis, comme le dit Hannah Arendt. D'abord, ces valeurs ont été violées systématiquement dans le processus colonial, qui s'est effectué au nom de ces valeurs mêmes : il fallait civiliser les barbares. Puis évidemment, le nazisme, l'extermination et la complicité active ou passive de la quasi-totalité des pays européens et des États-Unis. Il ne faut pas oublier qu'entre les deux guerres mondiales, il y a eu un mouvement antisémite aux États-Unis extrêmement puissant.

Il a bien fallu acter cette complicité. Ces valeurs européennes ont été consumées elles aussi dans la fumée des crématoires. Après, il fallait les reconstituer, retrouver ces valeurs, construire un nouveau discours. Quel a été ce nouveau discours ? Dans la mesure où les Juifs avaient été les principales victimes du projet hitlérien — le génocide des Juifs d'Europe est un génocide réussi —, il fallait reconstruire un discours appuyé sur des faits.

Premier fait : reconnaître et aider à la création de l'État d'Israël. Par un faux amalgame : l'idée que la création d'Israël laverait le crime. Mais pas seulement l'aide à la création : le soutien quasi inconditionnel à sa politique. Pour revenir à cette question de l'innocence — parce que c'est ça qui est important — pour que l'Europe et l'Occident retrouvent des valeurs, il fallait aider la victime de la persécution nazie. Et donc, pour aider la victime, il faut qu'Israël demeure éternellement victime.

Vous écrivez : "Pour que l'Occident puisse rétablir cette supériorité morale, il fallait qu'Israël soit non seulement l'héritier de la victime mais victime lui-même de toute éternité. Il fallait qu'il soit définitivement innocent et que jamais il ne passe dans le camp des bourreaux."

C'est exactement cela. Cela revient à ce que disait Monsieur Séjourné il y a quelques mois : "On peut critiquer la politique israélienne, mais il n'est pas possible de parler de génocide." En fait, il ne démontre pas pourquoi il serait impossible de parler de génocide. C'est une espèce de tautologie, un tabou.

Antisionisme et antisémitisme

La confusion entre antisionisme et antisémitisme fait partie de cette stratégie ?

Tout à fait. C'est très important dans le contexte actuel. Il faut se rappeler que l'antisionisme est d'abord une affaire juive. Un livre a été publié il y a environ un an sur ce sujet : L'antisionisme, une affaire juive. Parce que les premiers antisionistes, ce sont des Juifs. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, la majorité des Juifs étaient soit antisionistes, soit assionistes. Il y avait d'abord ceux qui étaient assimilés, qui disaient : "Nous sommes français, allemands, britanniques. Nous n'avons pas besoin d'une patrie spécifique." Puis il y avait les internationalistes. Il ne faut pas oublier l'importance des Juifs dans le mouvement communiste international. Les Juifs communistes n'allaient pas se réfugier dans un autre nationalisme — le sionisme — eux qui avaient tant souffert des nationalismes antisémites.

La Seconde Guerre mondiale change tout, le génocide change tout. À partir de ce moment-là, beaucoup de Juifs ont dit : "Il nous faut une nation spécifique." Et les Européens ont aidé à la création de cette nation. J'ai toujours été convaincue que, quelle qu'ait été la force du mouvement sioniste avant l'extermination, il n'y aurait jamais eu d'État israélien si ce n'était pas une conséquence directe du génocide. Incontestablement. Le problème — et tout le problème qui arrive aujourd'hui à son paroxysme — consiste à faire porter la culpabilité de l'Europe à un peuple qui n'y était pour rien : le peuple palestinien. Sous le prétexte qu'un peuple devait retrouver sa terre ancestrale. Si tous les peuples du monde voulaient revenir là où ils étaient il y a 2000 ou 3000 ans, ce serait un sérieux foutoir sur notre planète.

Parlons de l'antisionisme aujourd'hui.

Il faut être clair : un certain nombre d'antisémites avérés se cachent derrière le concept vertueux d'antisionisme. Il ne faut pas oublier qu'il y a cela aussi. Pour autant, il est absolument scandaleux d'assimiler l'antisionisme à de l'antisémitisme comme le font aujourd'hui la plupart des leaders occidentaux. C'est un pur scandale. On peut critiquer la politique de l'État d'Israël. Et aujourd'hui, à mon avis, quand on ne critique pas ce que commet le régime israélien actuel à Gaza, on se rend complice de ce qui s'y commet.

Il ne faut surtout pas assimiler l'antisionisme et l'antisémitisme, d'autant qu'il y a encore aujourd'hui des antisionistes juifs. Certaines personnalités de la communauté juive française ont exprimé — un peu tardivement — leur réserve sur la guerre menée par Israël à Gaza. Certains ont même parlé de faillite morale de l'État d'Israël. Et je lisais dans un journal respectable que c'était la première fois que des personnalités juives se permettaient de critiquer ce que commettait l'État d'Israël. Or, ce qui est très intéressant est qu’il y en a eu beaucoup, et des gens très connus médiatiquement. Mais ils n'existent pas dans la conscience collective.

Pour moi, c'est une forme d'antisémitisme. Pourquoi ? Parce qu'en fait, les Juifs qui condamnent la politique israélienne sur le fond, ce ne sont pas des "vrais Juifs" dans la conscience collective française. Les vrais Juifs sont profondément attachés à l'État d'Israël, des défenseurs qui de temps en temps disent : "Là, vous allez un peu trop loin." Ça, ce sont des vrais bons Juifs. Les autres, s'ils sont internationalistes, s'ils critiquent la notion de sionisme, ce ne sont pas des vrais Juifs.

Le sionisme antisémite de l'extrême droite

Vous parlez d'un "sionisme antisémite" ?

On parle beaucoup aujourd'hui d'un "antisémitisme d'atmosphère". Au fond, les pays occidentaux sont passés d'un antisémitisme délirant à un philosémitisme tout à fait étonnant. Le moindre mot sur la critique d'Israël et c'est : "Attention, on est antisémite !" Pour moi — je sais que j'ai été critiquée pour cela mais je persiste — ce sont les deux faces d'une même médaille. Évidemment, pour la protection des Juifs, je préfère le philosémitisme. Mais ce sont les deux faces d'une même médaille. Parce que quel est le centre de cela ? Le Juif n'est jamais quelqu'un comme les autres. Il est toujours exceptionnel. Soit on le haït, soit on l'aime trop. Et le Juif n'a pas droit à l'indifférence. Je crois que c'est extrêmement dangereux.

Nous en arrivons aux sionistes antisémites : les extrêmes droites occidentales. Quand je vois aujourd'hui l'extrême droite française défendre Israël et dire que toute parole antisémite est un scandale, si ce n'était pas aussi tragique, ça me ferait rire. Le Rassemblement National : son ancêtre, le Front National, a été créé par d'anciens Waffen-SS. C'est peut-être anecdotique aujourd'hui, mais pas inintéressant de le rappeler. Le fonds de commerce des extrêmes droites européennes - depuis la naissance de l'antisémitisme moderne au 19ème siècle —, c'est l'antisémitisme. C'est un socle imparable que l'on retrouve partout.

Que se passe-t-il aujourd'hui ? Cette extrême droite demeure antisémite sans le dire. Qu'est-ce qui fait que ce mouvement se reconnaisse dans l'Israël d'aujourd'hui ? C'est que l'extrême droite israélienne au pouvoir est une extrême droite néo-fasciste — soyons clairs. Ce sont les mêmes fondamentaux idéologiques qui les unissent. Quels sont ces fondamentaux ? La nation prise sur une base ethnoraciale ou ethnoreligieuse : cette sacralisation de la vision ethnique de la nation. Aujourd'hui, l'extrême droite a une vision ethnique de la nation. "L'État-nation du peuple juif" selon la loi de 2018 votée par la Knesset. Si on prend toutes les extrêmes droites du monde aujourd'hui — Orban en Hongrie, Narendra Modi en Inde — elles ont une vision ethnoreligieuse. Modi veut faire de l'Inde une nation exclusivement hindoue.

On est sur les mêmes paradigmes. Israël doit être une nation exclusivement juive. Pourtant, 21% de la population — les descendants de ceux qui n'ont pas fui en 1948 — n’est pas juive Mais ce sont des citoyens de deuxième ou troisième zone évidemment. C'est ça la parenté entre toutes les extrêmes droites : cette vision exclusive de la nation qui reprend un paramètre fondamental de tous les nationalismes : l'horreur absolue de la pluralité.

Les trois processus : occultation, appropriation, exclusion

L'appropriation : Le judaïsme est le premier monothéisme. Ce que l'Occident a tendance à oublier, c'est que le monothéisme est une invention de l'Orient. Le dieu unique est une invention de l'Orient, pas une invention occidentale. Il ne faut pas oublier que le nord de la France a été évangélisé au 7ème siècle, la Russie au 10ème siècle, alors que l'Afrique du Nord était chrétienne au 1er-2ème siècle. Le judaïsme a inventé les universaux moraux : le "tu ne tueras point", "tu respecteras ton père et ta mère", etc. C'est une invention du judaïsme. Le judaïsme, et c'est son paradoxe, a formulé les universaux moraux du monothéisme et est resté une religion tribale. Le judaïsme n'a pas eu de prétention en tant que religion à l'universalité. Dire "judéo-chrétien", c'est au fond fondre le judaïsme dans la chrétienté et s'approprier l'invention de ces universaux. Donc dépouiller le judaïsme de ces inventions-là. Ainsi, les Occidentaux peuvent dire : "Tout vient de nous." Si le judéo-christianisme est exclusivement occidental, nous avons tout inventé.

L'exclusion : C’est évidemment l'expulsion de l'islam. Les rapports entre la chrétienté et l'islam ont une très longue histoire, de 14 siècles. Ils se connaissent depuis très longtemps. Jusqu'à l'impérialisme colonial, ça a été des relations extrêmement complexes faites à la fois d'hostilité, d'alliance, de méfiance, de confiance. Ces musulmans, c'était des "autres" incontestablement, mais c'était des autres avec qui on commerçait, avec qui on négociait. On ne parlait pas d'infériorité. L'infériorité est une invention concomitante à la colonisation. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut pas coloniser ses égaux. On ne peut que coloniser des inférieurs. Si vous prenez tous les écrits jusqu'à la fin du 18ème siècle sur l'islam, on pouvait trouver cette religion aberrante, mais pas inférieure. D'autant qu'on savait que beaucoup de choses avaient été apportées par les Arabes au niveau des sciences, de la philosophie. Il ne faut pas oublier que les grandes langues savantes en Europe ont d'abord été l'hébreu et l'arabe. C'étaient des langues savantes parce que par l'arabe, on est revenu à la Grèce ancienne.

19ème siècle : naissance de la nécessité de faire des musulmans des inférieurs pour pouvoir les coloniser. Puis il y a eu le "judéo-chrétien" qui a été une autre façon d'expulser, sur un oubli historique : le monothéisme dit abrahamique a trois piliers — le judaïsme, le christianisme, l'islam. "Judéo-chrétien" est une espèce de tabouret boîteux quand on parle du monothéisme. Il lui manque le troisième pied qui est l'islam. " Il ne faut pas oublier — les tenants de cette civilisation judéo-chrétienne le nient absolument — qu'en matière religieuse, le judaïsme et l'islam sont beaucoup plus proches l'un de l'autre que les deux du christianisme. Sans parler du fait que le Coran est en partie une lecture de la Bible. Les personnages de la Bible, les prophètes de la Bible sont omniprésents dans le Coran. Évidemment qu'il s'agit d'une religion abrahamique, ce que nient absolument tous ceux qui ont sacralisé ce concept de civilisation judéo-chrétienne.

Cette exclusion s'exprime aujourd'hui dans une lecture civilisationnelle, une logique de choc des civilisations, de barbarie. Il y a cette citation de Benjamin Netanyahou que je reprends dans mon livre, une déclaration du 30 mai 2024 sur LCI : "Notre victoire, c'est la victoire d'Israël contre l'antisémitisme. C'est la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie. C'est la victoire de la France." On a les trois éléments dont on a parlé : on évacue complètement la dimension antisémite de l'histoire européenne, on exclut le barbare musulman, et Israël est le bastion avancé de l'Occident. C'est un contresens historique absolu.

Je voudrais brièvement revenir sur quelque chose : le nationalisme arabe a aidé à cela. Comme tout nationalisme, le nationalisme arabe a exprimé son refus de la pluralité, de l'altérité. C'est un nationalisme banal, et le nationalisme a cet extrémisme qui est le refus de la pluralité. C'est la raison pour laquelle la plupart des nationalismes, s'ils ne sont pas arrêtés, se terminent en fascisme.

Un représentant palestinien à l'ONU avait dit : "Un jour les massacres s'arrêteront, mais comment s'en remettre ?"

C'est toute la question. Il a totalement raison. En combien de temps se remet-on d'une pareille tragédie ? D'autant que la destruction de Gaza aujourd'hui est la destruction d'une culture, d'une histoire, d'une mémoire. C'est-à-dire de tout ce qui fait les ingrédients dans lesquels un peuple se reconnaît. Il y aura d'une certaine façon une Palestine, mais sur quoi va-t-elle s'appuyer ? Sur quelle mémoire, sur quel passé, sur quelle histoire ? Cela va être très dur. Moi, j'ai toujours pensé que le récit national palestinien et le récit national israélien ne se rejoindront jamais. Ce ne sont pas les mêmes récits nationaux. Il ne pourra jamais y avoir un seul récit. Mais chacun devra accepter le récit de l'autre.

Entretien avec Sophie Bessis, mise en ligne janvier 2026