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L'Eglise catholique et l'argent :
histoire d'un patrimoine controversé
Nicodème

L'idée d'une Église catholique trop riche, en décalage avec l'esprit de pauvreté évangélique, reste profondément ancrée dans l'imaginaire collectif français. Cette perception repose sur une réalité ambiguë : si l'Église possède un patrimoine considérable, celui-ci constitue souvent davantage un coût d'entretien qu'une source de revenus. L'histoire complexe de ce patrimoine, de sa constitution médiévale à sa gestion contemporaine, révèle les tensions permanentes entre richesse matérielle et vocation spirituelle.

Cet article a été rédigé à partir du premier volet d’une émission de France Culture dans laquelle intervenaient Clément Lenoble, chargé de recherche au CNRS, historien du Moyen-Âge et Denis Pelletier, historien et sociologue des religions, Président de l’École Pratique des Hautes Études :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/entendez-vous-l-eco/sur-cette-eglise-tu-batiras-ta-fortune-7035884

(1) Commentaires et débats

La constitution du patrimoine ecclésiastique

Aux premiers siècles du christianisme, dans les cités de l’Empire romain, les communautés chrétiennes n’avaient alors ni statut reconnu, ni existence légale. Elles vivaient dans les marges, dans l’intimité de maisons particulières. Aucun registre, aucun inventaire ne consignait les biens reçus ; on donnait « à Dieu », notion simple et déroutante à la fois. On offrait un terrain, quelques pièces, une coupe d’argent, un vêtement chaud : tout devenait, mystérieusement, propriété de la communauté, mais sans propriétaire défini. Ces dons étaient empreints d’une grande liberté intérieure : on donnait pour aider les pauvres, pour remercier, pour espérer une guérison, parfois pour sceller une réconciliation.

À partir de Constantin et de l'édit de 313 marquant la fin des persécutions, les empereurs romains commencent à protéger les communautés chrétiennes par d'importantes donations et une législation spécifique. Le droit romain rattache alors ces donations aux lieux saints, établissant que les biens doivent servir aux besoins de l'évêque, à l'entretien des édifices, aux frais du culte, au salaire du clergé et à l'assistance aux pauvres.

Cette affectation aux pauvres justifie le patrimoine ecclésiastique et le place juridiquement dans la sphère des biens publics, soustraits au commerce et à l'appropriation privée. Les évêques en deviennent les administrateurs et garants, sans en être propriétaires au sens moderne du terme.

L'économie monastique comme modèle

Au Moyen Âge, les monastères deviennent des seigneuries, les abbés prélèvent des impôts sur leurs terres. À partir du XIIe siècle, le droit canonique établit un monopole du clergé sur la gestion des biens sacrés. Ces gestionnaires ecclésiastiques, personnes consacrées, sont considérés comme les plus aptes à administrer convenablement les biens d'Église en raison de leur statut, moralité et qualité spirituelle.

Cette administration monastique devient même un modèle pour l'économie marchande. Les clercs décrivent les activités commerciales en les comparant à leur propre gestion, utilisant le même lexique pour qualifier les pratiques des marchands et les leurs. Ils développent une conception ascétique de leur rapport aux biens matériels : tenir des comptes et administrer des propriétés devient une forme d'ascèse.

Aux XIVe et XVe siècles, ces conceptions se transmettent aux marchands, notamment en Italie, qui commencent à décrire leurs activités dans les mêmes termes que les moines. Cette élaboration d'une conception ascétique de la pratique commerciale annonce ce que Max Weber identifiera plus tard dans l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme.

La réforme grégorienne et les débats sur la pauvreté

En 1073, Grégoire VII devient pape et entreprend de réformer l'Église. La réforme grégorienne, qui s'étend du milieu du XIe au début du XIIIe siècle, voit la papauté affirmer son autorité sur toute la chrétienté latine, notamment par une redéfinition de la propriété ecclésiastique pour mettre fin à la domination laïque sur les biens des églises.

Cette période soustrait les biens et droits ecclésiastiques à l'emprise des laïcs, créant des tensions et des conflits. Les clercs produisent parfois de fausses chartes attestant l'antériorité de leurs droits. Simultanément émergent des débats sur la pauvreté et la richesse de l'Église.

Au XIIIe siècle apparaissent les ordres mendiants, dominicains et franciscains, en réponse aux aspirations de retour à la pauvreté évangélique. Les franciscains prétendent vivre dans une pauvreté absolue, sans propriété individuelle ni collective. La solution juridique trouvée par la papauté entre 1240 et 1270 : le pape assume la propriété des biens donnés aux couvents franciscains, tandis que les frères les utilisent et les administrent.

La Révolution française : une rupture fondamentale

À la veille de la Révolution française, les inégalités au sein du clergé sont considérables, entre le haut clergé et les curés de paroisse. En octobre 1789, la nationalisation des biens du clergé répond à une crise financière aiguë de l'État. Talleyrand, évêque d'Autun, propose cette mesure qui fera changer de mains 6% du territoire national.

Cette nationalisation repose sur une certaine logique : les biens d'Église, juridiquement considérés comme des biens publics depuis l'Antiquité, peuvent apparaître nationalisables. La monarchie capétienne avait déjà établi un pouvoir considérable sur l'Église, le roi étant garant des biens ecclésiastiques.

En contrepartie, l'État prend à sa charge les frais du culte, l'entretien des ministres et l'assistance aux pauvres. C'est à la fois une rupture majeure et une continuité : là où la monarchie était légitimée religieusement, désormais l'État protège les différentes confessions religieuses.

Le Concordat de 1801, négocié par Bonaparte, établit un système qui fonctionnera jusqu'en 1905. Un budget des cultes, représentant entre 2 et 4% du budget de l'État, sert à payer les salaires des ministres du culte, entretenir les bâtiments et financer les études.

1905 : la séparation et le denier du culte

La loi de 1905 séparant les Églises et l'État établit que la République ne subventionne plus aucun culte. L'Église doit désormais subvenir à ses propres besoins. Les évêques inventent le denier du culte, recours à la charité des fidèles qui se traduit par un transfert de cette générosité : auparavant dirigée vers les missions étrangères, elle se recentre sur le fonctionnement de l'Église de France.

Toutefois, la séparation n'est pas totale. Des subventions restent possibles pour des activités non directement cultuelles : enseignement (systématisé par la loi Debré de 1959), mouvements de jeunesse, certains bâtiments. L'Église dispose également à titre gratuit de bâtiments propriétés de l'État ou des municipalités, constituant une aide indirecte.

Les constructions d'églises au XXe siècle

Au XXe siècle, on continue à construire des églises, notamment pour accompagner la croissance urbaine. Les chantiers du Cardinal, institués en 1931 par le Cardinal de Verdier, visent à construire des églises dans le diocèse de Paris. Ce modèle est repris par tous les diocèses confrontés à l'expansion urbaine.

L'État et les collectivités territoriales, également confrontés à cette croissance, négocient avec les autorités religieuses. Construire une église est considéré comme utile pour créer du lien social, mais ne peut être directement financé. Des lieux de réflexion commune émergent sur l'aménagement urbain et l'utilisation de la loi de 1905 pour permettre un financement partiel.

La cathédrale d'Évry, unique cathédrale française construite au XXe siècle, illustre ces arrangements. Sur 60 millions de francs (environ 9 millions d'euros), 13 millions proviennent de subventions publiques officiellement destinées à un centre d'art sacré.

L'Église fait également appel à de grands architectes : Le Corbusier pour Notre-Dame du Haut (1953-1955), Perret pour la cathédrale Saint-Joseph du Havre. Ces choix s'inscrivent dans un débat intense au sein du catholicisme sur l'art contemporain.

La situation financière contemporaine

Aujourd'hui, les revenus de l'Église en France sont relativement bien connus. En 2019, avant la pandémie, l'Église a déclaré 707 millions d'euros de revenus, dont 525-530 millions proviennent de ressources habituelles : denier de l'Église, quêtes, casuel (dons pour baptêmes, mariages, enterrements), offrandes de messe. S'y ajoutent les legs, aléatoires mais réguliers.

Les dépenses se répartissent ainsi : 40% pour les traitements (salaires des prêtres, environ 15%, et des laïcs employés par l'Église), 30% pour l'entretien des bâtiments, 30% pour les activités de l'Église (charité, catéchisme, encadrement).

Le salaire mensuel d'un prêtre s'élève à environ mille euros, complété par le casuel. Cette faible rémunération explique en partie que le recrutement clérical soit devenu plus bourgeois, nécessitant le soutien familial.

Les diocèses sont inégalement riches. Des systèmes de péréquation existent depuis les années 1980-90, avec une rationalisation comptable progressive. Le diocèse de Paris demeure particulièrement fortuné. La transparence reste néanmoins limitée, ce qui alimente les interrogations sur le patrimoine réel de l'Église.

Le défi contemporain : églises vides et entretien coûteux

Le paradoxe actuel réside dans la désertion des églises alors que leur nombre reste stable. La pratique religieuse régulière, majoritaire au milieu du XXe siècle, est devenue ultra-minoritaire. Or il est pratiquement impossible de désaffecter, détruire ou vendre les églises, qui appartiennent majoritairement aux municipalités ou à l'État, pas à l'Église elle-même.

Ces propriétaires publics n'ont pas toujours les moyens d'entretenir ces édifices devenus des éléments du paysage que de nombreux citoyens, pratiquants ou non, souhaitent préserver. Cette situation illustre la relation ambiguë de la société française contemporaine avec son patrimoine religieux : attachement culturel et paysager d'un côté, désaffection spirituelle de l'autre.

L'Église catholique reste ainsi riche en patrimoine mais confrontée à des difficultés économiques réelles de fonctionnement. Entre héritage historique et contraintes contemporaines, elle continue de naviguer dans cette ambiguïté constitutive, questionnant sans cesse l'équilibre entre moyens matériels et mission spirituelle.

Synthèse par Nicodème, à partir de : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/entendez-vous-l-eco/sur-cette-eglise-tu-batiras-ta-fortune-7035884"