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Les grands parents en France, toute une histoire :
Christine Fontaine

La place des personnes âgées au sein de la famille varie selon les cultures. Dans le milieu traditionnel africain, par exemple, l’importance du statut de grands-parents est fortement liée au culte des ancêtres. Le fait de devenir grands-parents permet d’occuper le statut d’anciens et de présider aux affaires du clan. Nous sommes très loin des personnes âgées qui sont parfois obligées de finir leur vie dans des EHPAD en Occident. Si leur statut aujourd’hui est profondément différent selon les cultures, il varie aussi au cours de l’histoire dans un même pays. Ces changements sont liés tant aux conditions économiques que socio-politiques d’une société (1).

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Les grands parents dans la France monarchique et catholique

La France, pour ne parler que de ce pays, est profondément marquée depuis le Moyen-âge par la religion catholique. Des abus de la hiérarchie ont conduit un certain nombre de chrétiens à vouloir réformer l’Église. Une séparation entre catholiques et protestants devient inévitable. Le Concile de Trente (1542-1563) va lutter d’une part contre la réforme protestante, d’autre part pour réformer à sa manière l’Église catholique. Les conclusions de ce concile vont influencer le catholicisme français pendant des siècles. Dans ce cadre, l’idéal proposé aux grands-parents est celui d’un retour à la pensée de Saint Augustin (4ème siècle). Il écrit, par exemple, dans La cité de Dieu : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. L'une se glorifie en soi, et l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes, l'autre met sa gloire la plus chère en Dieu, témoin de sa conscience. » L’idéal d’une bonne vieillesse correspond à un retrait du monde. On invite les vieillards à la dévotion, à l’éloignement des biens et des affections terrestres pour s’orienter vers Dieu – le seul Bien qui compte – afin de pouvoir faire une « bonne mort ». En rupture avec cette conception de la vie terrestre dont il faudrait relativiser les joies et les peines pour se tourner vers Dieu, à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle, un nouveau mode d’être grands-parents apparaît dans la littérature, la poésie, la peinture et se diffuse progressivement dans la société : c’est la vogue des « tendres aïeux ». Une sécularisation des valeurs se traduit par un refus de considérer le Ciel comme le bien ultime qui porterait à relativiser les humbles bonheurs terrestres. Les joies familiales sont décrites comme la meilleure des consolations pour le grand-âge.

Ce mouvement, porté par les écrivains et philosophes « des Lumières », se développe selon deux axes de contestation du pouvoir qui étaient intimement liés dans le passé : celui de l’Église catholique, comme nous venons de le voir, mais également celui de la monarchie. Ces auteurs engagent une réflexion critique sur le principe d’autorité lié à la place traditionnelle du Pater familias qui a évidemment des répercussions sur le statut de grands-parents. Cependant, dès lors que le Roi se définit comme le Père de ses sujets, la contestation du pouvoir patriarcal touche autant l’axe social (la vie de famille) que l’axe politique (la royauté).

« Des œuvres telles que Le père de famille de Diderot (…) dépeignent ce que doit être une paternité « selon la nature ». Le père, qui ne se définit plus en premier lieu par sa puissance mais par sa mission envers sa progéniture, y est présenté comme un éducateur bienveillant et affectueux, soucieux de réaliser le bonheur de ses enfants plutôt que les obliger à répondre aux attentes sociales de leur lignée, et conscient de la durée limitée de sa tâche (donc de son pouvoir) qui s’achève avec leur accès à la majorité, c’est-à-dire leur passage de l’état de sujet à celui d’être autonome.

Cette paternité libérale, très éloignée du patriarche autoritaire et « dénaturé » que ces auteurs comparent au tyran et contestent comme modèle du pouvoir monarchique, débouche logiquement sur la mise en avant de tendres grands-papas, aimés, respectés et choyés par des enfants et petits-enfants reconnaissants, mais refusant toute soumission(2) . »


De nombreuses études sociologiques contemporaines décrivent la force des relations affectives qui lient les petits-enfants à leurs grands-parents aujourd’hui. En fait cette figure des « grands-parents gâteaux » ne date pas d’aujourd’hui. Elle trouve sa source dans la contestation du pouvoir absolu - tant familial qu’ecclésial et monarchique – opérée par les « philosophes des Lumières » au XVIIIème siècle.

Les « grands-parents gâteaux », figures des valeurs de la bourgeoisie montante

Cette figure des « grands-parents gâteaux » se développe tout au long du XIXème siècle. Grands-parents complices des jeunes parfois face aux parents, bienveillants et confidents, transmetteurs d’une histoire familiale, ils contribuent à la promotion de l’enfant dans la famille et dans la société tout au long du XIXème siècle. L’Art d’être grand-père (publié en 1877) de Victor Hugo en est l’illustration. Les ouvrages de la Comtesse de Ségur (premières publications en 1800) sont également dans cette ligne et se diffuseront largement, tout au long du XIXème siècle et dans la première moitié du XXème, touchant toutes les classes de la population.

La figure des nouveaux grands-parents s’accompagne d’une critique acerbe de leur rôle dans la noblesse. L’aïeul aristocrate est souvent caricaturé comme obsédé par les ambitions de son lignage, autoritaire et froid. Entre l’aristocratie et la France paysanne, une nouvelle catégorie sociale apparait et veut trouver sa place : la bourgeoisie. Le grand-père bourgeois est décrit comme quelqu’un d’affectueux et de vertueux, digne de récolter dans sa vieillesse les fruits d’une vie consacrée au bonheur des siens alors que la grand-mère noble et sans cœur aura pour châtiment une mort solitaire.

L’image des « grands-parents gâteaux » a pour fonction de démarquer la bourgeoisie montante de l’aristocratie déclinante mais aussi du « bas peuple ». Les grands-parents du peuple sont tout autant caricaturés, dans la littérature bourgeoise du XIXème siècle, que les nobles mais évidemment pour d’autres raisons. On parle d’eux comme de personnes épuisées par le travail et la misère, considérés par leurs proches comme uniquement une bouche de plus à nourrir quand ils ne sont plus productifs. Le roman Sans famille, d’Hector Malot, véhicule largement cette image. La cohabitation des personnes âgées avec des descendants odieux et avides contraste avec la famille bourgeoise dans laquelle les grands parents sont aimés et ne portent, en signe de vieillesse, que des signes valorisés, tels qu’une canne et des cheveux blancs.

Après la Révolution française, tout un courant en particulier parmi les théoriciens catholiques, lutte contre l’idéal de la famille bourgeoise. Selon eux, les grands-parents doivent retrouver leur rôle de patriarches (à l’image de Dieu et du Roi), qui selon leur lecture de la Bible, ont le devoir de commander et de soumettre les sujets tant au sein de la famille que de la société. A l’inverse, le modèle bourgeois s’appuie sur le principe de liberté individuelle dans le système familial et social. C’est ce modèle qui prévaudra et prendra forme progressivement dans les lois de la République. En 1857, la Cour de cassation reconnaît pour la première fois le droit de visite des grands-parents contre l’avis du père. « Par le biais des grands parents, la forteresse juridique qui soumettait légalement l’ensemble des membres de la famille à la seule volonté du père commence à s’effriter. De manière nouvelle, la justice – donc l’Etat – s’immisce comme garante suprême des intérêts individuels du mineur, désormais clivé de ceux du groupe familial incarné par le père. Ce rééquilibrage au sein du triangle Père-Enfant-Etat, impliquant une redéfinition de la fonction paternelle, ne fera que s’accentuer sous la Troisième République en s’étendant à d’autres dimensions (l’Ecole notamment)(3).  »

Les « grands-parents ressources » dans l’Etat providence

Entre 1840 et 1850, la population rurale française atteint son maximum avec 27,3 millions de ruraux. Ensuite elle décroît de manière continue. Le mouvement d’exode rural atteint son paroxysme après la seconde guerre mondiale. Jusqu’à cette période, dans la paysannerie française, le rôle des grands-parents n’est pas prioritairement d’ordre affectif. Dans un monde sans Etat providence, il s’agit d’abord de transmettre le patrimoine familial en prolongeant la lignée. Les enfants travaillent aux champs dès le plus jeune âge et la personne âgée, quand elle devient improductive, représente un poids pour le reste de la famille, quelle que soit l’affection qu’on lui porte.

La France s’industrialise et le travail dans les mines devient prioritaire pour alimenter l’industrie. La loi du 31 décembre 1913 inscrit le principe d'une journée de travail limitée à 8 heures pour tous les mineurs au fond. La journée de 8 heures est une vieille revendication ouvrière, portée par la CGT et de nombreux députés socialistes, depuis la fin du XIXème siècle. Elle devient loi dans les mines après une série de grèves, puis une loi pour tous les salariés français après la Première Guerre mondiale. Avant 1936, le principe des congés payés en France était très limité. Il s’étend à l’ensemble de la population active à partir de cette date. Les ordonnances d'octobre 1945 créent la Sécurité sociale, dont l'assurance vieillesse constitue l'une des branches. Les autres sont la maladie, la famille, les accidents du travail. C'est la naissance du régime général des retraites. Ces progrès sociaux ont des répercussions sur le monde paysan.

Le statut des grands-parents dans l’État-providence change considérablement. La progression de l’espérance de vie et l’amélioration de leur niveau de santé d’une part, l’accès à la retraite à 65 ans d’autre part, permettent de ne plus considérer les personnes âgées comme un poids dans une famille. Leur indépendance financière permet à un certain nombre d’entre elles d’aider matériellement les plus jeunes générations : de bouches à nourrir, elles deviennent personnes ressources. Nombre de grands-parents bénéficient de ce qui auparavant était réservé à des « élites sociales » : elles disposent de possibilité de redistribution financière vers leurs descendants. Les ressources qu’elles mettent à la disposition des jeunes générations ne sont pas seulement financières. Dans une société où le travail salarié concerne les deux parents, ils se rendent souvent disponibles, par exemple, pour garder les enfants en bas âge ou les emmener en vacances. En dehors de la famille, dans la première tranche de la retraite et pour certains jusqu’à un âge très avancé, les « grands-parents » sont très actifs socialement et peu touchés par des incapacités physiques graves. Grâce à l’Etat providence et aux progrès de la médecine, les grands-parents ne sont plus assimilés à des vieillards cacochymes. Nous sommes très loin de l’image véhiculée par Molière, au XVIIème siècle, où Mme Pernelle – dans Tartuffe – soutient l’hypocrite dévot jusqu’au bout contre ses petits-enfants.

Les soixante-huitards devenus grands-parents : la contestation du modèle bourgeois

La génération née après la seconde guerre mondiale – celle du baby-boom – est en grande partie actrice de profondes transformations dans les années 60-70, alors qu’elle accède à l’âge adulte. La contraception chimique permet aux femmes de réguler les naissances. Elles sont de plus en plus nombreuses à accéder à l’enseignement supérieur. Ce qu’on appelait alors la « cohabitation juvénile » devient la norme. Une série de mesures fait descendre les hommes de leur statut de pater familias : leurs compagnes acquièrent les mêmes droits qu’eux sur les enfants et sur le patrimoine.

Alors que dans les siècles précédents l’amour n’était pas le premier critère pour se marier, il l’est devenu progressivement au cours de la première moitié du vingtième siècle. A partir des années 1970, il est précédé d’une « période d’essai » : la plupart des couples ne se marient plus sans avoir fait l’expérience d’une vie commune. Puis, dans de nombreux cas, ils choisissent progressivement de fonder une famille sans passer par le mariage. Cette nouvelle génération est en rupture avec le mode de vie bourgeois qui caractérisait celles qui l’ont précédée.

Quand, d’une part, l’amour mutuel – que l’on traduit souvent par des gratifications affectives ou sexuelles – devient la seule raison de vivre en couple, quand, d’autre part, l’espérance de vie est de plus en plus longue, le divorce fait souvent partie du package de ceux qui choisissent le mariage. Les lois sur le divorce s’assouplissent jusqu’à ce qu’on en vienne au divorce par consentement mutuel sans avoir à passer devant un juge. Les modèles familiaux se pulvérisent. Dans cette nouvelle configuration, les grands-parents naviguent entre les enfants de leurs enfants et ceux de familles recomposées. Ils inventent une place mais ils ont une constante : l’importance pour eux du lien intergénérationnel et le temps important qu’ils consacrent à leurs petits-enfants. De nombreuses études font état de l’importance du poids de la lignée dont ils sont des transmetteurs.

Si la place de « grands-parents gâteaux », porté à l’origine par les philosophes des « Lumières, est désormais très répandue, reste que les personnes âgées ont une place souvent difficile à trouver. La taille et le coût des appartements ne permet pas d’accueillir sous un même toit plusieurs générations comme c’était le cas dans la France rurale… ou dans la noblesse. Quel que soit le désir des enfants et des petits enfants de veiller sur la génération des grands parents, non seulement le lieu mais aussi le temps manque souvent pour assurer la présence qu’on souhaiterait. Par ailleurs, dans une société marquée par l’argent et la productivité, le passage à la retraite est souvent une lourde épreuve. Durant toute la vie active, la reconnaissance sociale est fortement liée à un métier et un salaire, aussi nombre de jeunes retraités se trouvent-ils souvent dans un grand vide même si le monde associatif leur est largement ouvert.

Les flux migratoires

On ne saurait terminer cette évocation des personnes âgées au cours des derniers siècles de l’histoire de France sans évoquer les flux migratoires qui parcourent notre pays, tels que les Italiens et les Espagnols venus reconstruire la France après la première guerre mondiale. Après les premières générations venues d’Europe du Sud, d’autres se sont succédé venant d’Afrique du Nord, d’Afrique Noire, d’Asie ou d’Europe de l’Est. Dans chacune de ces cultures, la place des anciens est différente et la société française est aujourd’hui marquée par cette pluralité. Cependant que l’on soit d’origine étrangère ou française, les personnes âgées butent sur les mêmes contraintes en particulier d’espace et de temps.

Parmi tous les flux migratoires, ceux qui sont venus du Maghreb (d’Algérie en particulier) sont à distinguer. Les harkis ont été contraints de venir s’établir en France au moment de l’indépendance de l’Algérie (1962) et ont vécu parqués pour certains à vie dans des conditions déplorables. Par ailleurs, à l’époque des « Trente glorieuses », la France a besoin de main-d’œuvre et fait venir du Maghreb des hommes jeunes qu’on paie avec parcimonie. Ils ont atteint, depuis déjà quelques années, l’âge de la retraite. Les lois concernant le regroupement familial ont permis à certains de faire venir leur famille. Mais beaucoup ont vécu loin de leur famille durant toute une vie active consacrée en grands partie à envoyer de l’argent au bled. Ils demeurent isolés en France à l’âge de la retraite. On les appelle « les Chibanis », ces aînés abandonnés de tous, originaires pour la plupart du Maghreb mais aussi d’Afrique sub-saharienne ainsi que certains soldats ayant servi dans l’armée française. Ils sont environ 900 000 aujourd’hui en France. Ils ont vécu longtemps dans des taudis avant de trouver une place dans des foyers ou des logements sociaux. Après toute une existence de travail en France, tous bien sûr comprennent le français mais beaucoup le parlent mal ou pas du tout. S’exprimer ou écrire une lettre devient pour eux un obstacle insurmontable aussi passent-ils souvent à côté de leurs droits fondamentaux. Ils font partie, parmi les retraités d’aujourd’hui, des grands oubliés des Trente glorieuses.

L’antenne de Gennevilliers de l’Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF) leur a donné la parole (4).  :
« C’était juste après les 30 années glorieuses, après la guerre. Il fallait une main-d’œuvre pas trop chère, docile. On s’en foutait s’ils ne parlaient pas le français. En ce temps-là, ils ne nous demandaient pas de le parler. On nous disait plutôt : Tais-toi et travaille ! » « Comment ça se fait que quelqu’un qui a travaillé pendant 40 ans est toujours dans une chambre de 7 mètres carrés. On a fait la demande de logement pendant des années et on n’a rien. (…) Aujourd’hui… les enfants sont mariés mais ils sont loin. Madame, elle est toute seule là-bas. Elle a vieilli. Nous aussi, on a vieilli. On a vieilli ici, elle a vieilli là-bas. Et ça c’est la faute de la France qui ne nous a pas donné les moyens d’avoir un logement pour vivre ensemble. »

« Ils ont vécu une jeunesse de célibataires en ayant les devoirs de la famille. Ils vivent maintenant en chibanis, en n’ayant plus les devoirs de la famille, uniquement de la femme mais dans l’impossibilité de faire quelque chose. Ça va, ça va un petit peu. Ils restent un certain temps, ils repartent là-bas et là-bas aussi ils ont toujours la tête à Gennevilliers et à Paris. Donc dans un entre-deux, là-bas et ici, et la santé qui s’en va avec les jours. (…) Quand on dit la retraite, pour moi, dans ma tête, c’est voyager, avoir un logement décent, préparer des petits plats, voir sa famille, aller vers les petits enfants, voilà la retraite. Mais ce n’est pas la retraite en attendant la mort. Chaque jour qui passe, la personne ne pense qu’à ça. Et là, la France, elle a trahi un peu ses travailleurs. »

Christine Fontaine, le 9/9/2021

1- Cet article a été publié dans la revue « La Maison Islamo Chrétienne », 2021 n°54. Il s’appuie en particulier sur le livre Grands-parents, la famille à travers les générations, de Claudine Attias Donfut et Martine Segalen, éditions Odile Jabob (1ère édition en 1998, revue et complétée en 2014) et sur l’étude de Vincent Gourdon Aux sources de la grand-parentalité gâteau (XVIIIème-XIXème siècles), Revue des politiques sociales et familiales, 2003. / Retour au texte
2- Article de Vincent Gourdon Aux sources de la grand-parentalité gâteau (XVIIIème-XIXème siècles), page 8 / Retour au texte
3- Cf. Article de Vincent Gourdon Aux sources de la grand-parentalité gâteau (XVIIIème-XIXème siècles), page 16. / Retour au texte
4- Vidéo de Émile Gastard et Laurine Savoye : https://www.lemonde.fr/afrique/video/2017/06/06/chibanis-les-travailleurs-oublies-des-trente-glorieuses_5139597_3212.html / Retour au texte