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Le pervers narcissique tue pour ne pas être quitté
Bruno Dubos

Bruno Dubos est psychiatre, hypnothérapeute et formateur en hypnose. Dans cet entretien, il éclaire les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans ce que l’on appelle la perversion narcissique. Il écrit : « Je pense que certains féminicides — pas tous — obéissent à la logique du pervers narcissique : tu ne peux pas me quitter, parce que si tu me quittes je m'effondre. Mais si tu meurs, tu ne m'as pas quitté. C'est la toute-puissance dans son expression la plus extrême : en dehors de moi, tu ne peux pas vivre. »

Ce texte est extrait d’un entretien dont on conserve le style parlé et que l’on trouve ici :
https://www.youtube.com/watch?v=Vp_7psh89Ro

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La peur de l’abandon et l’anticipation des besoins des autres

On ne naît pas pervers narcissique, on le devient. Je ne parle pas ici du résultat — de la personnalité du pervers narcissique — mais des processus qui amènent quelqu'un à rentrer dans ce mode de relation. Et ce qui est fondamental est l'insécurité relationnelle.

Dans le processus de croissance, depuis tout petit jusqu'à l'âge adulte, tout individu fait des expériences relationnelles qui façonnent ses comportements, ses attitudes, ce qu'on appelle sa personnalité. Si je ne me sens pas en sécurité dans mes relations, je perçois, à la fois corporellement et psychologiquement, quelque chose qui a à voir avec ma valeur : si on ne m'aime pas, ou si j'ai l'impression qu'on ne m'aime pas, cela me renvoie à la possibilité d'être abandonné. Et si on me laisse seul, c'est peut-être parce que je n'en vaux pas vraiment la peine.

Toute la quête du pervers narcissique va être d'éviter en permanence de se retrouver confronté à un abandon. Même si, quand on en parle avec lui, la problématique n'est pas du tout là. Mais fondamentalement, la peur de l’abandon alimente tout son fonctionnement. Plus les expériences d'insécurité sont précoces, plus elles vont déterminer notre façon d'être au monde et en relation à l'autre. Pour que ces expériences prennent autant de place dans la dynamique relationnelle future du pervers narcissique, il faut qu'elles aient été précoces et qu'il y ait eu peu d'expériences antérieures sécurisantes sur lesquelles s'appuyer. On ne peut pas dire à deux ans, à cinq ans ou à dix, mais ce qui est sûr, c'est que c'est précoce.

Quand on est enfant et qu'on vit une menace d'abandon, on surdéveloppe une capacité à deviner et anticiper les besoins de l'autre. Si on répond parfaitement à ces besoins-là, le tiers en face va rester dans le lien. Tous les pervers narcissiques sont donc devenus des experts dans la lecture des attentes de l'autre. Ce n'est même pas conscient — ils le font depuis tout petit.

La lune de miel et la relation d'emprise

Dans la phase de rencontre, le pervers narcissique va saturer toutes les attentes et les besoins de la personne qu'il rencontre. Il coche toutes les cases. Il ne sait pas intellectuellement quelles cases il faut cocher, mais il le sent. Pour la personne en face, c'est quelque chose d'extrêmement sécurisant. Cette phase, personne ne peut la repérer. En effet, quand on rencontre quelqu'un qui répond à toutes nos attentes, on se dit « waouh, j’ai rencontré l’amour de ma vie ! ». C'est ce que j'appelle la lune de miel.

Une fois que cet attachement est installé, on rentre dans la difficulté. Parce que cet attachement que le pervers narcissique sent chez l'autre n'est jamais suffisant. Il reste toujours la crainte que ce tiers parte et le quitte — ce qui est inenvisageable pour lui. Va alors se mettre en place toutes sortes de stratégies profondément dysfonctionnelles : isolement relationnel, amour conditionnel. L'isolement relationnel, c'est pour le pervers une garantie que la relation sera exclusive — le seul moyen de se mettre en sécurité. Mais même ça ne marche pas, puisque son insécurité est abyssale. Elle n'a pas de fond. Alors le message implicite devient : si tu es conformes à ce que j'attends de toi, je continuerai à t'aimer et je ne t'abandonnerai jamais. Sinon, je te quitte.

Quelqu'un qui est suffisamment sécure - ayant suffisamment confiance en lui - perçoit très vite ce mode de fonctionnement. Il arrête la relation. Son premier réflexe n’est pas de se dire que lui-même a probablement fait quelque chose de mal mais que quelque chose ne va pas dans la relation avec cette personne. Mais la victime, elle-même dans ses propres insécurités, aura tendance à retourner la situation en culpabilité. Et le pervers narcissique sait très bien faire cela — rompre la relation, se désynchroniser, devenir bizarre, froid et distant. Ce faisant, il dit à sa victime : « Tu n'existes plus. Et regarde ce qui se passe quand tu n'existes plus. Mais rassure-toi, c'est une erreur que tu as faite, et elle ne se reproduira plus… tant que tu seras conforme à ce que j'attends de toi. »

La culpabilité, c'est une pensée. C'est la façon dont on pense la relation et dont on se pense soi. Fondamentalement, c'est « je n'ai pas fait ce qu'il fallait » — une question de valeur qu'on se donne. Mais la culpabilité est avant tout la résultante d'une sensation corporelle et émotionnelle d'une potentielle rupture de lien. Et quand on est petit, si une figure d'attachement rompt le lien, le premier réflexe n'est pas de se dire qu'elle ne va pas bien — c'est de se demander ce qu'on n'a pas fait suffisamment bien pour qu'elle garde le lien. Parce que c'est trop insécurisant de se dire que nos parents sont défaillants. Alors on préfère se remettre en cause soi-même.

Il n’aime pas, il attache.

Il ne faut pas simplement voir le pervers narcissique comme quelqu'un de puissant. Fondamentalement, il est extrêmement fragile, mais il a mis en place des stratégies qui font que ça ne se voit pas et qu'il ne contacte jamais ces fragilités-là — à l'inverse des victimes qui les ressentent en permanence.

La toute-puissance, fait partie du développement de l'enfant : ce qu'on pense et ce qu'on désire va se produire. Pour le pervers narcissique adulte, c'est pareil. Je vais séduire l'autre — ça se produit. Je vais l'attacher — ça se produit. Je m'arrange pour que tout le monde me considère comme le meilleur — ça se produit. Et quand il est confronté à l'impossibilité d'exercer sa toute-puissance, deux attitudes sont possibles pour lui : soit une nouvelle phase de séduction pour recréer l'attachement, soit une rupture de lien avec de la colère — une colère qui ressemble davantage à une colère de petit qu'à une colère d'adulte, parce qu'elle ne porte pas sur un désaccord relationnel, mais sur « si tu ne veux pas être conforme à ce que je souhaite, je pique une colère, et tu vas faire l'expérience de ma vengeance. »

L'insécurité liée à l'abandon plus la menace de violence, la combinaison des deux annule toute possibilité de créer du changement chez la victime. Dans un lien d'attachement mutuel sécure, je vais vers l'autre, l'autre vient vers moi. Le pervers narcissique, lui, n'a pas expérimenté ça. Il n'aime pas — il attache. Parce que depuis qu'il est petit, le réflexe c'est d'attacher l'autre pour qu'il ne parte pas. Il ne sait pas faire autrement. Pour que ce schéma fonctionne, il faut qu'en face, il y ait quelqu'un qui soit suffisamment insécurisé pour se dire « je vais répondre à tes attentes pour ne pas être dévalorisé, pour ne pas subir la violence, pour ne pas être abandonné — parce que j'ai moi-même des doutes sur ma valeur. »

Quand la victime ne cède pas

Un signe précoce qui doit alerter immédiatement : vous connaissez quelqu'un depuis peu, il y a une désynchronisation — il ne vous a pas regardé au restaurant, il était froid un moment — et en face, au lieu de chercher à ajuster la relation en disant « qu'est-ce qui se passe pour toi ? », c'est : « tu dois bien savoir ce que tu as fait. À toi de te débrouiller pour me récupérer. » Dans une relation ordinaire, face à un moment de désynchronisation, on reste dans le lien. On cherche à se réajuster. Là, non. C'est à toi de faire le boulot pour revenir vers moi. Un tel comportement doit allumer des warnings immédiatement. Ce n'est plus un lien dans lequel on cherche à s'ajuster mutuellement — c'est un lien dans lequel une seule personne doit faire des efforts

Quand la victime ne cède pas, le pervers narcissique dispose de trois stratégies. La première : reproduire la phase de séduction — redevenir adorable jusqu'à ce que la sécurité revienne et que le cycle repart. La deuxième : faire vivre l'expérience de la rupture de lien — « tu n'existes plus » — sous forme de silence total, de froideur ou de colère. L'intention : que tu comprennes à quel point tu as intérêt à rester conforme à mes attentes. La troisième, si la personne rompt définitivement : tu n'existes plus pour moi, et sache que ta vie sera plus difficile sans moi qu'avec moi. Et si rien de ça ne fonctionne, le pervers trouvera très vite quelqu'un d'autre pour recommencer le même processus. Ce qui fait que l'effondrement — la dépression grave, le « je ne suis plus rien » — arrive rarement, pour ne pas dire jamais.

Quand la violence s'installe et que la victime résiste, cela peut aller jusqu'à la menace de l'intégrité physique. Je pense que certains féminicides — pas tous — obéissent à cette logique : tu ne peux pas me quitter, parce que si tu me quittes je m'effondre. Mais si tu meurs, tu ne m'as pas quitté. C'est la toute-puissance dans son expression la plus extrême : en dehors de moi, tu ne peux pas vivre. Je ne dis pas que tous les pervers narcissiques sont des meurtriers en puissance. Je dis simplement que cette violence, très souvent psychologique, peut dans les cas extrêmes menacer l'intégrité physique de la personne en face.

Il est illusoire de croire que parce qu'on connaît tous ces mécanismes, le problème est réglé. Parce que les effets de la rupture de lien, avant d'être psychologiques, sont dans le corps et dans les émotions. Sur le moment où ça survient, on ne peut plus penser. Il y a à la fois la nécessité de comprendre les mécanismes — cette réécriture du scénario est essentielle — mais ce n'est pas suffisant. Il faut aussi apprendre à limiter ou atténuer à l’intérieur de soi-même les effets de ces liens d'insécurité, qui prennent souvent leurs racines bien avant la rencontre avec un pervers narcissique.

Un pervers narcissique peut-il changer ?

Dans ce contexte, le mot « perversion » ne renvoie pas à la morale. Il s’agit d’un terme clinique. Il désigne une manière de détourner la relation à l’autre pour servir ses propres besoins psychiques. Dans une relation équilibrée, chacun reconnaît l’existence de l’autre, sa subjectivité, ses émotions. Il y a une forme de réciprocité. Dans la perversion narcissique, cette réciprocité disparaît. L’autre n’est plus reconnu comme un sujet à part entière. Il devient en quelque sorte un objet, un instrument utilisé pour maintenir l’équilibre psychique du pervers narcissique.

Dans la plupart des cas, le pervers narcissique ne se vit pas comme quelqu’un qui fait du mal volontairement. Il fonctionne à partir de mécanismes psychiques profondément installés. Ces mécanismes lui permettent de protéger son équilibre intérieur. En réalité, derrière l’apparence de toute-puissance qu’il peut donner, il existe souvent une grande fragilité narcissique. La personne ne supporte pas la remise en question, ni la critique, ni la frustration. Pour se protéger, elle va projeter sur l’autre ce qu’elle ne peut pas reconnaître en elle-même. C’est un mécanisme de défense classique en psychologie : la projection. Ainsi, ce qu’elle reproche à l’autre correspond souvent à des aspects d’elle-même qu’elle ne peut pas accepter.

En théorie, tout être humain peut évoluer. Mais dans la pratique, les choses sont très difficiles. Le pervers narcissique ne se considère généralement pas comme quelqu’un qui a un problème. Il estime que les difficultés viennent des autres. Dans ces conditions, il est rare qu’il entreprenne un véritable travail sur lui-même. Et même lorsqu’il accepte une démarche thérapeutique, cela ne signifie pas nécessairement qu’il remettra en question ses modes de fonctionnement. C’est pourquoi, dans les situations d’emprise, le travail se concentre d’abord sur la protection et la reconstruction de la victime.

Le premier message que je voudrais adresser aux victimes est qu’elles ne sont pas seules. Beaucoup de personnes vivent ou ont vécu ce type de situation. Le deuxième message est qu’il est possible de s’en sortir. Même si cela peut sembler très difficile au moment où l’on se trouve dans la relation. Sortir de l’emprise demande du courage, du soutien et parfois du temps. Mais il est possible de retrouver une forme de liberté intérieure. Retrouver la capacité de penser par soi-même, de ressentir ses propres émotions, de faire des choix qui correspondent à ce que l’on est vraiment. C’est un chemin de reconstruction. Et ce chemin, même s’il est exigeant, peut conduire à une vie plus libre et plus consciente.

Bruno Dubos, mise en ligne juin 2026
Peintures de Egon Schiele