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Récits, voix et blessures de la Palestine
Jean-Luc Rivoire

Francesca Albanese, juriste italienne, est rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Nous avons demandé à Jean-Luc Rivoire de lire pour nous son livre Quand le monde dort, récits, voix et blessures de la Palestine (Ed. Mémoire d’encrier, 2025). Il nous livre ici, non un résumé de l’ouvrage, mais des « notes de lectures ». Il ajoute certaines réflexions personnelles à celles de l’autrice, sur les raisons de cette guerre et les champs du possible.

Jean-Luc Rivoire est membre de l’équipe animatrice de « Dieu maintenant ».

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La douloureuse expérience de Francesca Albanese

Nous avons avec Israël des rapports très différents selon nos histoires personnelles, nos choix politiques, philosophiques ou religieux, nos rencontres nos voyages, nos lectures. Nous avons avec la Palestine des rapports beaucoup plus lointains ayant moins d’occasions de rencontre, moins d’informations. La Palestine est culturellement plus loin de nous exigeant un plus grand effort pour prendre la mesure des réalités de la bande de Gaza, de la Cisjordanie ou de Jérusalem-est.

Depuis ces dernières années la situation était très inquiétante, mais à partir du 7 octobre 2023, date de l’agression terroriste d’une violence insoutenable du Hamas, la situation a dégénéré. Nous assistons à la commission de crimes contre l’humanité, d’actes de guerre contre les populations civiles, d’actes de génocide d’une ampleur jamais connue jusque-là. Des villes entières ont été rasées, des millions de personnes sont chassées de leur maisons, les secours médicaux ne sont plus en capacité d’être en contact avec ceux qui en ont besoin. La nourriture et l’eau font défaut…

Il est essentiel, pour que le camp de la paix puisse continuer d’exister, que les opinions publiques dans le monde entier prennent conscience de ce qui se passe sous leurs yeux.

S’intéresser à l’histoire de la Palestine et aux palestiniens c’est prendre le risque de prises à partie particulièrement injustes et agressives. Francesca Albanese en a fait à plusieurs reprises l’expérience douloureuse. Depuis le 9 juillet 2025 le département du trésor américain a inscrit notre auteure sur la liste des « ressortissants spécialement désignés » ce qui interdit à tout citoyen ou toute entreprise étasunienne d’avoir le moindre lien financier avec elle. Elle est la première responsable des Nations Unies à être sous le coup d’une telle mesure et ceci pour le « crime » d’avoir collaboré avec la Cour Pénale Internationale. Ce qu’on lui reproche réellement c’est d’avoir dénoncé les violations des droits de la personne commises par Israël contre les Palestiniens. Les États-Unis choisissent d’appeler cela « antisémitisme » alors qu’elle agissait strictement dans le cadre du mandat qu’elle avait reçu de l’ONU.

L’usage idéologique de l’accusation d’antisémitisme

Cet incident nous permet de mesurer le danger de l’usage idéologique de l’accusation « d’antisémitisme » que nous constatons notamment de la part des extrêmes droites.

« L’antisémitisme » se définit comme la haine, la discrimination, les préjugés, les violences envers les juifs en tant que juifs. Certains (l’IHRA, International Holocauste Remembrance Alliance) cherchent à modifier cette définition afin de faire passer toute critique d’Israël pour un antisémitisme. Selon ce courant de penser, puisqu’Israël se définit comme un « état juif », le critiquer reviendrait à haïr les juifs. Bien sûr on ne peut pas prétendre que l’état d’Israël est constitué ou représente tous les juifs. Confondre critique d’Israël et antisémitisme met en danger à la fois les Palestiniens et les Juifs eux-mêmes. Des organisations sionistes interviennent pour empêcher la tenue de colloques ou rencontres sur la situation de la Palestine et des Palestiniens. Après de très nombreux exemples de manifestations empêchées ou perturbées l’une de nos institutions universitaires les plus anciennes et les plus prestigieuses, le Collège de France, qui avait organisé la tenue d’un débat sur le thème : « La Palestine et l’Europe poids du passé et dynamiques contemporaines », à la suite des protestations de la LICRA, a considéré être dans « l’obligation en tant que responsable de la sécurité des biens et des personnes ainsi que de la sérénité des évènements tenus dans l’enceinte du Collège de France, » d’annuler la manifestation.

Madame Albanese nous alerte sur la nécessité essentielle de bien distinguer, juif et sioniste, Israël et Palestine. Depuis 1948 Israël impose aux Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem-est et de Gaza une situation d’injustice insupportable. L’injustice subie par les juifs en Europe lors de la shoah, ne peut en aucune façon justifier que les victimes d’hier ou leurs descendants se transforment en prédateurs en Palestine.

Aucune violence criminelle, on peut notamment penser aux horreurs commises le 7 octobre 2023, ne peut légitimer la commission de violences criminelles équivalentes voir supérieures. Israël a le droit de se défendre mais pas en commettant des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, un crime de génocide.

Dix portraits de Palestiniens, Juifs et Israéliens

Depuis toutes ces décennies Israël maintien une occupation illégale de type colonial, visant à perpétuer la dépossession, la privation et l’assujettissement du peuple palestinien. Dans la logique de l’assaut lancé après le 7 octobre, chaque vie palestinienne est perçue comme un danger potentiel pour la survie d’Israël. Toute vie palestinienne est menacée y compris celles des enfants.

A Gaza en Aout 2024 Mohammed Ab AL-Qumsan était en route pour aller remplir les documents de certificat de naissance de ses deux jumeaux, âgés de trois jours, lorsqu’il reçut un appel : « ton appartement a été bombardé, tes enfants et ta femme sont à l’hôpital ». Il n’y avait plus rien à faire. Ils étaient morts avant même d’avoir pu regarder le monde.

Mohammed Tamimi avait 2 ans lorsqu’un jour, quelques mois avant le 7 octobre les forces d’occupation israéliennes qu’on appelle Force de défense Israélienne (IDF) lui ont tiré une balle dans la tête alors qu’il se trouvait en voiture avec son père en Cisjordanie. Personne n’a été déclaré responsable.

De 2008 à septembre 2023 le chiffre des enfants palestiniens tués au cours de ces 15 années était déjà de 1 400. D’octobre 2023 à mars 2025 Le nombre officiellement recensé d’enfants tués a dépassé 17 000 dont 1 000 âgés de moins d’un an.

Aujourd’hui en Palestine le génocide ordonné au lendemain de l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023 apparait clairement comme une action systématique visant à détruire un peuple à travers une série d’opérations militaires qui ciblent sans distinction les civils et sèment mort et dévastation partout. Les forces israéliennes dotées d’un arsenal meurtrier ont rasé des villes entières, détruit des maisons, des écoles des hôpitaux et jusqu’aux réseaux même qui soutiennent la vie quotidienne. Des dizaines de milliers de morts palestiniens, des millions de déplacés sans abris, sans nourriture et sans eau, des centaines de milliers de blessés…

Le livre de Francesca Albanese nous propose dix portraits de palestiniens, juifs et israéliens pour nous permettre de mieux comprendre l’apartheid, l’occupation coloniale et le génocide que l’état d’Israël impose aux palestiniens depuis des décennies. En Palestine même à l’intérieur des murs du foyer, il n’y a aucune certitude de sécurité. Les expulsions et les destructions de maisons font partie du modus operandi de l’occupation israélienne et participent de façon particulièrement violente à la discrimination des Palestiniens.

« Pour se reconnaître, il faut être deux »

La situation reste très mauvaise et le soi-disant cessez le feu n’a pas apporté la fin des combats et l’amélioration de la situation des populations civiles. Deux faits viennent illustrer la réalité telle qu’elle est :

- Depuis la date du cessez le feu, 600 palestiniens ont trouvé la mort dans la bande de Gaza.
- Deux franco-israéliennes, Hili Kupler-Naouri, avocate de l’association Israël Is for ever, et Rachel TOUITOU de l’organisation TSAV 9, font l’objet d’un mandat d’amener de la justice française qui enquête sur des faits de complicité de génocide par des opérations de blocage de l’aide humanitaire à GAZA.

L’état d’Israël a, depuis plus de soixante-dix ans, cru pouvoir s’imposer en violant le droit international et en imposant l’injustice par la force brute. Seule une reconnaissance mutuelle entre les peuples palestinien et israélien peut constituer une perspective viable, une alternative à la catastrophe. Pour se reconnaitre il faut être deux. Pour l’instant c’est la Palestine qui n’existe pas. Il faut travailler à ce que les deux existent pour que les deux se reconnaissent. Les États-Unis, de par leur soutien inconditionnel à Israël, demeurent l’obstacle principal à une solution pacifique. L’Europe croit pouvoir détourner le regard, comme si cette tragédie ne la concernait pas.

La paix au Moyen-Orient et en Palestine, reste possible. Cette terre peut redevenir un foyer pour juifs, chrétiens, musulmans et pour tout ceux qui la considèrent comme leur chez eux, quel que soit le nom qu’on lui donne, mais cette paix ne pourra voir le jour qu’en s’appuyant sur le droit, la Justice et la responsabilité partagée.

Jean Luc RIVOIRE, 15/02/26 (avant l’attaque contre l’Iran et le Sud-Liban)
Mise en ligne avril 2026
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