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Violences sexuelles entre mineurs
Prise en charge psychologique des mineurs victimes
Richard Ziadé

Richard Ziadé est un ami de longue date de Dieu maintenant. Psychologue, il est directeur pédagogique de l’association Jean Cotxet qui œuvre dans la protection de l’enfance. Il intervient auprès d’enfants et d’adolescents auteurs et/ou victimes de violence. Il nous fait part de son expérience. Ce texte était destiné originellement à un colloque entre spécialistes. Il est néanmoins de lecture facile mais certaines scènes peuvent choquer des lecteurs moins habitués qu'eux à entendre ce genre de situations(1).

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Le « jeu du Juge, du Bourreau et de la Victime »

Lorsque j’ai commencé à travailler en protection de l’enfance, je fus un jour témoin d’un étrange jeu de rôle entre trois adolescents : le « jeu du Juge, du Bourreau et de la Victime ».

L’adolescent qui tenait le rôle du juge prononçait une peine à infliger à la victime (par exemple de recevoir un coup ou de subir une humiliation) ; celui-ci recevait ladite peine, sans broncher, par le bourreau qui devait impérativement s’exécuter. Puis les trois protagonistes changeaient de statut : le juge devenait bourreau, le bourreau devenait victime et la victime devenait juge. Le « jeu » semblait se réguler ainsi entre les trois adolescents qui m’expliquaient que si une peine était trop violente le tour d’après pourrait se venger l’ancienne victime devenue juge, et que je ne devais donc pas m’inquiéter. Je m’interrogeais sur la nature de la « peine », du passage du chagrin à la violence…

Tout au long de ma carrière de psychologue en protection de l’enfance, je réalisais que les enfants et les adolescents s’adonnent de temps en temps, lorsque les adultes relâchent leur surveillance, à des « jeux » de domination / soumission sur les plans physique psychique ou sexuelle, sur un mode parfois sadomasochiste.

Ainsi, à maintes reprises, de jeunes enfants, garçons et filles, ont été surpris par leurs éducateurs, souvent dans la « salle télé », dans des scènes dégradantes qu’on pourrait qualifier de « perverses » si les protagonistes étaient plus âgés : l’un d’eux ordonnait par exemple à un autre de déshabiller un troisième enfant et de pratiquer sur lui des attouchements ; certains enfants devaient rester spectateurs-voyeurs, pendant qu’un autre « camarade de jeu » filmait la scène avec son smartphone et qu’un dernier tenait le rôle du « guetteur », se tenant devant la porte de la salle pour donner l’alerte au cas où l’éducateur revenait.

On peut s’interroger sur la nature de ces mises en scène sordides. Ces jeux sexuels dégradés n’ont assurément pas de valeur symbolique (comme le jeu de la maîtresse ou du docteur qui s’identifient positivement ainsi à des adultes responsables) ou de fonction initiatique (franchir l’étape de l’adolescence). Ils revêtent un caractère psychopathologique et nous questionnent sur le vécu traumatique des mineurs concernés : à quoi ont-ils précédemment assisté ? Qu’ont-ils subi avant d’être confiés au foyer éducatif ?

Nous parlons de « jeux » d’une part parce que c’est ainsi que la plupart du temps les enfants qualifient les actes transgressifs qu’ils commettent : « ce n’est rien, on joue… » ; d’autre part du fait du caractère manifestement scénique de ce type de situations. On peut faire l’hypothèse que quelque chose de difficilement représentable mentalement (un événement traumatique) tente d’être symbolisé en le rejouant sous forme théâtrale (les auteurs, les acteurs, les spectateurs), par une représentation visuelle. En psychanalyse on parlerait de l’échec du passage de la pulsion scopique (stade du vouloir voir) à la pulsion épistémologique (renoncer à tout voir et investir dans le savoir).

Enfin, faut-il rappeler que les adultes qui abusent de jeunes enfants utilisent pernicieusement le terme de « jeu » pour les amadouer ?

Les enfants auteurs et victimes de violence

Quel traitement proposer aux enfants surpris dans cette mise en scène ? doit-on en incriminer les seuls « auteurs » (l’instigateur du jeu, l’agresseur contraint de s’exécuter, le guetteur, les spectateurs) et soutenir l’enfant qui se laisse abuser ? Ne sont-ils pas plutôt tous victimes ?

Lorsque la prévention primaire ou secondaire n’a pas permis d’éviter ce type de scène (par la surveillance mais surtout par des groupes de parole (où on aborde la question de l’éducation affective et sexuelle) et des entretiens individuels (au cours desquels on évoque les risques en rapport avec les antécédents familiaux), il convient de recourir à la prévention tertiaire, ciblée vers les enfants reconnus auteurs ou victimes, par un projet thérapeutique individualisé.

Il n’est pas rare de découvrir, après une agression sexuelle que l’auteur de l’agression a été lui-même victime. En voici un exemple :
Fanny, 6 ans, hurle douloureusement en se réveillant. Jessica, sa camarade de chambre à peine plus âgée, l’a déshabillée dans son sommeil et a introduit « pour jouer » un crayon dans son vagin.
L’éducatrice de la Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS), horrifiée de cet acte brutal, hurle sur Jessica et lui lance dans sa colère : « je ne veux plus jamais entendre ce genre de choses ! »
La réaction de l’éducatrice est bien compréhensible au vu de l’agression commise par une enfant si jeune et de l’émotion que cela suscite en elle. Ses propos peuvent cependant être mal interprétés par la fillette et lui laisser penser que l’éducatrice n’aura pas la capacité d’entendre son appel au secours à travers ce qu’elle a confusément et violemment agi.
On apprendra plus tard que Jessica avait été abusée dans sa famille avant d’être placée à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et continuait sans doute de l’être du fait qu’elle retournait au domicile de ses parents un week-end sur deux. Jessica, auteure d’agression sur une enfant était aussi victime.

La reproduction de la violence par un mineur sur un autre mineur doit être considérée d’un point de vue psychopathologique. En tant que symptôme, elle a, en premier lieu une valeur expressive : l’enfant cherche par des moyens inappropriés à montrer « quelque chose » qui l’envahit et qu’il n’arrive pas à énoncer. Par cet acte « troublant », Jessica cherchait, sans en avoir vraiment conscience, à « faire voir son trouble » à son éducatrice, à lui révéler visuellement ce qu’elle n’arrivait pas à verbaliser et que personne dans l’établissement éducatif ne soupçonnait alors. En tant que mécanisme de défense psychique inopérant, un symptôme psychopathologique est, en second lieu, une tentative, mais toujours vaine, de se décharger définitivement d’une souffrance qui ronge intérieurement le sujet.

Jessica tentait, en reproduisant sur Fanny une agression similaire à celle qu’elle avait subie, d’échapper à une angoisse massive en la « refilant » à une autre fillette, comme lorsque les enfants jouent à « chat » : « là, je t’ai touchée, c’est toi qui y es et je n’y suis plus… »

Mais cela ne fonctionne évidemment pas de la sorte : on ne se débarrasse jamais de sa souffrance ou de sa honte en faisant souffrir autrui, en lui « mettant la honte », en lui infligeant ce qu’on a soi-même subi.

Donner un sens aux comportements aberrants

Travailler efficacement auprès d’enfants maltraités nécessite, entre autres, de développer sa capacité à trouver les mots justes, pour leur manifester de la compréhension, les sécuriser et les éduquer avec bienveillance. Mais cela est parfois bien difficile face aux situations d’agression sexuelle, lorsqu’on se retrouve face à l’innommable, à une violence impensable.

Passé l’état premier de la sidération, lorsque nous sommes témoins d’actes aussi extrêmes et déstabilisants que celui posé par Jessica sur Fanny, il nous revient de chercher à comprendre, de donner sens aux comportements aberrants observés pour prévenir leur réitération et entamer un traitement psychothérapeutique. C’est le rôle du psychologue qui travaille auprès de l’équipe éducative que de sensibiliser ou former les adultes qui accompagnent au quotidien des enfants victimes à la dimension psychopathologique et de prendre le relais de la parole auprès de l’enfant avant de l’adresser ensuite à un psychothérapeute en ville.

Aurait-on pu aborder avec Jessica sa maltraitance subie si elle n’avait pas agi de façon si terrible ? Disposait-on d’informations suffisantes lors de l’admission de la fillette ? Avons-nous manqué de clairvoyance malgré les différentes réunions de synthèse où la situation de la mineure a été évoquée ? Force est de constater que c’est fréquemment dans « l’après coup » qu’on découvre qu’un enfant devenu auteur a été précédemment victime d’agression sexuelle. Plus généralement, l’abord psychothérapeutique avec un enfant discret ou peu disert n’est parfois possible qu’après un trouble du comportement, un « passage à l’acte » en lien avec son trouble intérieur consécutif à un psycho traumatisme non identifié.

La surveillance éducative est bien sûr indispensable pour éliminer ou diminuer le risque de comportements violents à l’intérieur d’un foyer éducatif. Elle est cependant insuffisante en ce qu’on peut passer à côté de violences moins tangibles, non reconnues comme telles par le mineur (du fait de son âge ou de l’attitude paradoxale de l’auteur à son égard où l’agression sexuelle est présentée comme un acte d’amour) ou trop honteuses à révéler. Le potentiel destructeur du psycho traumatisme s’amplifie avec le temps faute d’un traitement psychothérapeutique approprié et conduire la victime, parfois des années après, à des pathologies du lien (soumission, emprise) ou reproduction de violences en tant qu’auteur ou en tant que victime

Quels traitements pour les enfants auteurs/victimes de violence

En protection de l’enfance, nous abordons la question du traitement psycho-éducatif dans une triple approche : institutionnelle (la mission de l’Aide Sociale à l’Enfance, les moyens mis en œuvre, l’articulation entre les différents intervenants au sein de l’association ou en relation partenariale) ; clinique (l’observation éclairée par la psychopathologie, l’écoute, les entretiens formels et informels avec l’enfant et avec sa famille, la médiation par des activités collectives) ; et relationnelle (la formation à la relation d’aide, le déploiement de ses ressources pour se sentir plus à l’aise face aux situations de violence sexuelle, savoir varier son registre d’intervention en fonction de l’âge et la personnalité de l’enfant).

Au plan institutionnel, l’association Jean Cotxet œuvre exclusivement, dans différentes modalités d’accompagnement, dans le cadre de la Protection de l’Enfance.
Nous prenons en charge des enfants et des adolescents considérés en danger ou en risque de danger du fait que leur santé, leur sécurité, leur moralité ou leur éducation sont compromises ou insuffisamment préservées.
Les garçons et les filles que nous accueillons ou accompagnons ont vécu, à des degrés divers, des situations isolées ou répétées qui ont entravé leur développement physique et psychique. Ils ont été, selon les cas, victimes de carences, de violences multiformes ou de distorsions relationnelles.

Lorsque la situation ne présente « pas trop de gravité », le mineur est accompagné à son domicile, avec plus ou moins d’intensité dans l’intervention, par une équipe pluriprofessionnelle qui veille à ce que la situation ne se dégrade pas et à sensibiliser la famille aux besoins de leur enfant par un travail dit de soutien à la parentalité.
Dans le cas contraire, le juge des enfants ordonne une mesure dite de placement, confie le mineur à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) qui l’oriente alors en Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS) ou vers un Service d’Accueil Familial (SAF).

Il est fondamental de disposer, dès l’admission de l’enfant dans un établissement éducatif ou en service d’accueil familial, d’informations fiables sur le vécu de l’enfant.
Certains enfants ont subi des violences sexuelles avérées, identifiées et nommées lors de l’admission du mineur. Elles sont majoritairement le fait de la famille (parents, grands-parents, famille élargie, fratrie).

C’est le cas de Sandra, 7 ans, contrainte de faire des fellations par son frère de 10 ans, à lui et à ses camarades placés dans un précédent établissement éducatif.

Lors de l’entretien d’admission dans le nouveau foyer éducatif, Sandra est quasi mutique. Elle met cependant son index dans sa bouche et effectue des mouvements de va et vient en me regardant intensément. Je lui dis alors que j’ai vu ce qu’elle cherchait à me dire et qu’elle peut désormais enlever le doigt de sa bouche, qu’elle pourra - si elle le veut - parler plus tard de ce qu’elle ne peut pas me dire maintenant mais qu’elle me montre par ce geste. J’ajoute qu’on ne parlera pas uniquement de ce qu’elle a subi, mais aussi de sa scolarité, de ses amis, de ses projets. Il convient en effet de ne pas se limiter à aborder le sujet difficile de l’abus sexuel, mais également de s’intéresser à l’ensemble du développement de l’enfant, avec sérénité et confiance dans les ressources mobilisables de l’enfant.

Moins d’un après l’accueil de Sandra, nous avons décidé d’accueillir son frère aîné, l’auteur des violences sur sa petite sœur, afin de l’aider également à dépasser cet évènement et normaliser les relations au sein de la fratrie.

J’ai ainsi reçu individuellement chaque enfant en entretien, ainsi que chaque enfant avec leur père (la mère, présentée par le référent de l’ASE comme psychotique ne s’est jamais présentée aux entretiens que je lui ai proposés) et les deux enfants ensemble, avec leurs éducateurs respectifs. Ils ont pu regagner le domicile de leur père au bout de deux années de prise en charge.

Plus fréquemment, il est évoqué, dans les rapports en vue de l’admission au sein de notre association, des « suspicions » de violence sexuelle. Les travailleurs sociaux écrivent ou disent, de façon allusive, qu’« on ne peut pas écarter un possible abus sexuel », donnant une multitude de détails plus ou moins préoccupants, une accumulation de « signaux faibles » (pas de porte à la salle de bain, pas de lits attitrés, relations familiales ambiguës…) qui laissent penser que le mineur a vécu dans un climat dit « confus ou incestuel ».

Il nous appartient durant le temps de la prise en charge du mineur, de traiter les effets de cette confusion (introduire des repères symboliques, travailler la séparation-individuation) mais aussi de s’assurer que le mineur n’a pas également été abusé sexuellement, de confirmer ou d’infirmer cette hypothèse, de dépasser le niveau de l’intuition ou du récit imaginaire par une démarche clinique partagée.

Pour y parvenir, les temps d’échange et d’analyse avec tous les adultes de la MECS ou du SAF sont particulièrement précieux. Les maîtresses de maison, la secrétaire ou l’agent d’entretien sont à ce propos parfois détenteurs d’informations très signifiantes.

Ne pas installer les enfants dans le seul statut de victimes

Lorsqu’un mineur a été victime, nous lui signifions qu’il sera désormais bien traité, reconnaissons qu’il n’a pas été respecté en tant que sujet de droit et de désir. Mais nous sommes aussi soucieux de ne pas l’installer ou le laisser s’installer dans un statut définitif de victime. S’il a subi un grave préjudice qui risque de compromettre son développement, il a aussi des compétences pour se rétablir et nous l’accompagnerons afin de mobiliser ses ressources d’adaptation, son potentiel de résilience et sa capacité à se projeter sereinement vers l’avenir.

L’évolution sur le plan psychologique d’un mineur qui a été victime de violence sexuelle dépend de plusieurs facteurs, parmi lesquels : la nature, l’intensité et la durée des faits de violence ; la relation et le lien avec l’auteur des violences (un ou des parents, un frère ou une sœur, un autre mineur…) ; l’âge du mineur au moment des faits, sa personnalité, ses modes de défense ; les réponses de l’environnement (celle de la justice, du soin, le maintien ou la rupture des liens familiaux).

Il ne suffit pas de mettre ces enfants à l’abri ni de centrer la thérapie sur la violence subie : tous les domaines du développement de l’enfant doivent impérativement être considérés – et particulièrement ceux de l’affectivité, des apprentissages et de la socialisation – car ils peuvent être affectés, avec des manifestations parfois tardives, au cours des périodes de remaniement psychique (accès à l’âge adulte, premières relations sexuelles consenties, vie en couple…).

Richard Ziadé, mise en ligne février 2024
Peintures d'Hélène Schjerfbeck

1- On trouve cet article dans l’ouvrage collectif Violences sexuelles entre mineurs, agir, prévenir guérir sous la direction de Olivier Sarton et Claire de Gatellier, Ed. Artège 2023. Retour au texte