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Aux origines du célibat des prêtres d’Occident
Michel Poirier


La discipline du célibat imposé aux prêtres fait l'objet de nombreuses contestations qu'on ne sait pas toujours justifier. Michel Poirier a étudié pour nous, de très près, la pratique ecclésiale concernant le mariage des prêtres et des évêques jusqu’au septième siècle. Il nous fait part de découvertes restées largement dans l’ombre jusqu'ici. A coup sûr, les sources du célibat ecclésiastique ne sont ni dans l’Écriture ni dans la Tradition au sens fort du mot mais dans la sensibilité d'une époque qui voyait dans l'exercice de la sexualité un domaine impur, incompatible avec le sacré. Michel Poirier conclut très sobrement : "Qui, de nos jours, mettrait en avant l'impureté de la couche conjugale ?"

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Arguant d’une petite familiarité que j’ai avec quelques Pères de l’Église, et par là avec l’histoire des premiers siècles du christianisme, Christine Fontaine m’a demandé de présenter aux abonnés et aux visiteurs de Dieu Maintenant une analyse de l’évolution qui a conduit l’Église en Occident, au bout de quelques siècles, à ne plus ordonner au presbytérat que des célibataires et quelques veufs – des hommes célibataires, cela s’entend dans l’esprit de cette époque.

En Occident, ai-je écrit. Il faut rappeler en effet que non seulement les Églises appartenant à la communion orthodoxe, mais aussi la plupart des petites Églises orientales qui reconnaissent la juridiction de Rome, ordonnent prêtres des hommes mariés, et cela sans leur demander de renoncer ensuite à l’usage du mariage, selon une tradition qui en Orient n’a jamais été interrompue.

D’autre part il est bon d’avertir qu’au cours des premiers siècles le problème n’est pas posé sous l’aspect du célibat, mais qu’il s’agit de savoir si un homme marié appelé à être diacre, prêtre ou évêque a le droit de continuer à faire des enfants ou s’il doit être astreint à la continence.

Je reconnais une très grande dette envers le professeur Roger GRYSON, qui dans son ouvrage Les origines du célibat ecclésiastique du premier au septième siècle (Éditions J. Duculot, Gembloux, 1970) a collecté toutes les données possibles sur les multiples conciles généraux et locaux qui ont abordé le sujet et sur les idées des principaux Pères à ce propos, et a proposé des analyses de leurs motivations. Je n’ignore pas que Roger Gryson a été contredit par Christian COCHINI (Origines apostoliques du célibat sacerdotal, Paris, Lethielleux, 1980) qui, voulant prouver que malgré l’absence de toute règle écrite antérieure au 4ème siècle l’obligation de renoncer à la jouissance du mariage aurait été en vigueur dès le temps des apôtres, fait feu de tout bois, à coup d’hypothèses ingénieuses mais jamais prouvées, pour jeter le doute sur les témoignages qui infirment sa thèse. Je l’ai lu attentivement sans pouvoir le suivre. Mais je lui dois d’avoir trouvé chez lui le texte de documents importants.

1. Le Nouveau Testament et l’âge apostolique

Il n’est évidemment question, ni dans les textes normatifs du Nouveau Testament ni dans la réalité historique de cette époque, d’un quelconque célibat des responsables des premières assemblées chrétiennes. Certains sont célibataires (l’apôtre Paul), d’autres ont une belle-mère, donc une épouse (l’apôtre Pierre), pour la plupart des autres on ne sait rien parce que savoir qui était marié ou non n’intéressait personne (on sait que Luther s’est marié, parce que son mariage a constitué une rupture lors de la Réforme, mais vous pouvez parcourir un livre d’histoire du protestantisme sans avoir l’occasion, pour 95 % des pasteurs cités, de savoir s’ils avaient une épouse ou non).

Cela dit, un certain nombre de textes seront invoqués, discutés, exploités plus tard, et il convient d’en faire l’inventaire.

On sait que les premières communautés chrétiennes, outre la supervision exercée pendant un certain temps par l’apôtre qui les avait fondées, étaient présidées par un groupe d’ « anciens » (presbuteroi), qu’il ne faut probablement pas distinguer de ceux qui sont nommés ailleurs episcopoi. L’émergence à l’intérieur du collège des presbuteroi d’un leader-président désormais seul nommé episcopos n’interviendra qu’au second siècle.

Les épîtres « pastorales » à Timothée et à Tite se préoccupent du choix de ces responsables. À propos des « anciens » on lit dans Tite 1, 6-7 : Chacun d’eux doit être irréprochable, mari d’une seule femme, avoir des enfants croyants qu’on ne puisse accuser d’inconduite ou d’insoumission. Il faut en effet que l’épiscope soit irréprochable en qualité d’intendant de Dieu. 1 Timothée 3, 2-5 ne dit pas autre chose : Il faut que l’épiscope soit irréprochable, mari d’une seule femme, sobre, pondéré (…) qu’il sache bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission, en toute dignité ; quelqu’un en effet qui ne saurait gouverner sa propre maison, comment prendrait-il soin d’une Église de Dieu ?

Ainsi avoir une épouse et des enfants est plutôt considéré comme un point positif, permettant de mesurer la capacité du candidat à bien gérer une communauté ! Mais il doit être l’époux d’une seule femme ; comme on a du mal à penser que l’apôtre ait voulu dire qu’il ne devait pas en avoir deux à la fois, ce qui est de morale élémentaire, on en a conclu qu’il ne devait pas en avoir eu deux successivement, ce qui peut être interprété de deux façons : on éviterait de choisir des hommes qui, avant leur conversion, seraient passés grâce à un divorce d’une femme à une autre, ou bien on exclurait aussi les veufs remariés, bien que la chose n’ait en elle-même rien de peccamineux. Cette dernière interprétation se généralisera peu à peu (encore aujourd’hui les Églises orientales n’admettent pas qu’un prêtre soit un veuf remarié ou se remarie après avoir perdu sa femme), mais le texte ne l’impose pas.

Un autre texte important se lit en 1 Corinthiens 9, 5 : N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme chrétienne
(1), comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Céphas ? Pierre était marié, le singulier une femme chrétienne fait penser que pour lui, et pour les autres dont parle Paul, il s’agit de l’épouse, autrement dit que l’apôtre continuait à vivre dans le mariage. Ce passage a gêné plus tard les partisans de la continence des prêtres, et ils ont voulu voir dans ces femmes la continuation du service rendu dans les évangiles par plusieurs femmes accompagnant et servant Jésus, mais alors pourquoi le singulier ? Se faire suivre d’une seule femme qui ne serait pas épouse serait pour le moins équivoque.

D’autres textes de Paul disent tout le bien qu’il pense, surtout en l’attente d’un retour du Christ considéré comme proche, du maintien de la condition de célibataire, mais ils n’ont pas été invoqués, car ils disent en même temps la légitimité du mariage, et ne mettent en avant aucune exigence particulière pour les responsables de l’Église.

Un texte cependant a été exploité plus tard (on verra plus loin comment), c’est celui-ci : après avoir professé qu’il est certes bon pour l’homme de s’abstenir de la femme, mais que les époux légitimes doivent remplir leurs devoirs conjugaux l’un envers l’autre
(2), il ajoute (1 Co 7, 5) : Ne vous refusez pas l’un à l’autre, sauf d’un commun accord et pour un temps, afin de vous consacrer à la prière, puis revenez ensemble. Un certain retrait par rapport à l’activité sexuelle est mis en avant ici par Paul en introduction à la prière.

2. Les deuxième et troisième siècles

On ne trouve pas trace à cette époque d’une interdiction ou d’une réprobation du mariage et de l’usage du mariage chez les clercs. Il est vrai que les chrétiens, et pas seulement les clercs, avaient alors assez d’autres occasions de renoncer aux joies de la vie du fait de la menace presque constante, même dans les décennies plus tranquilles, qu’un incident quelconque provoque au moins localement un pogrom antichrétien et fasse des martyrs. Tout au plus trouve-t-on chez certains une opposition à l’ordination de veufs remariés, mais Tertullien est bien obligé de constater que cette exclusion n’est pas observée autour de lui, en Afrique au début du 3ème siècle, et à Rome Hippolyte, un peu plus tard, fait grief au pape Callixte d’ordonner des remariés et de permettre à des célibataires ordonnés de contracter mariage ultérieurement. Les interdits ne sont pas encore bien installés.

La correspondance de l’évêque saint Cyprien (milieu du 3ème siècle) mentionne de nombreux prêtres et évêques, sans qu’on sache rien de leur condition. On sait seulement que Cyprien lui-même, célibataire lorsqu’il est devenu chrétien, a décidé alors de renoncer à tout mariage, bien avant de devenir prêtre puis évêque – que le prêtre Numidicus, lynché par une foule païenne en même temps que son épouse, était resté à demi mort et a été sauvé par sa fille venue les ensevelir – que le prêtre Novat, en révolte contre son évêque, se voit reprocher par Cyprien diverses turpitudes graves, parmi lesquelles des brutalités envers sa femme qui ont provoqué une fausse couche, mais il ne lui est pas reproché de l’avoir engrossée. En dehors de ces trois cas, on ne sait rien. Si vouloir supposer que Numidicus, dont la fille est déjà grande, avait renoncé à jouir du mariage après sa prêtrise n’est pas absurde, il ne peut en être de même pour Novat, et Cyprien ne l’en blâme pas malgré l’hostilité qu’il y a entre eux. Les efforts de Chr. Cechini pour éliminer à coup d’hypothèses ce cas qui le gêne sont touchants mais vains.

Rien ne semble interdire aux prêtres mariés, et même aux évêques, de mener une pleine vie de couple. Lorsque, à l’orée du 4ème siècle, l’empereur Dioclétien déclenche en 304 la grande persécution, nous apprenons par les Actes des martyrs qu’en plusieurs endroits les magistrats ont fait pression sur des évêques en leur représentant le malheur qu’ils allaient apporter à leur épouse et à leurs enfants s’ils s’obstinaient à rester chrétiens. C’est le cas d’Irénée évêque de Sirmium, assez jeune pour avoir encore ses parents et pour qu’on le supplie d’avoir pitié de sa tendre jeunesse en même temps que de sa famille. On peut, si on y tient, supposer que ces évêques avaient renoncé à la vie conjugale lors de leur entrée préalable dans le diaconat ou le presbytérat, et avaient fait leurs enfants auparavant, mais en l’absence de toute mention d’un tel renoncement dans leur histoire, et alors qu’aucune loi d’Église les y obligeant n’a été conservée, l’hypothèse est hasardeuse.

Cependant il se met en place à la même époque des idées, des évolutions de mentalité, qui auront des conséquences au siècle suivant.

Il existe des textes du théologien Origène (1ère moitié du 3ème siècle) qui voient dans toute activité sexuelle, même légitime moralement, quelque chose d’impur, d’incompatible avec l’approche du sacré. En faveur de cette thèse, il invoque trois textes de l’Écriture. En Exode 19, 15, avant une rencontre programmée de Dieu avec son peuple, Moïse dit aux Hébreux : « Soyez prêts dans trois jours. N’approchez pas vos femmes ». En 1 Samuel 21, 5, quand David, qui fuit Saül avec quelques compagnons, demande du pain au prêtre Abimélek, celui-ci répond : « Je n’ai pas sous la main de pain ordinaire, mais il y a du pain consacré, si toutefois les garçons se sont gardés des femmes » ; David répond que les femmes leur ont été effectivement interdites, avant leur départ en campagne, et que leurs affaires sont « en état de sainteté ». Enfin il y a le texte de Paul en 1 Co 7, 5, mais là où Paul donnait aux époux la permission de s’éloigner momentanément l’un de l’autre pour mieux vaquer à la prière, Origène voit une consigne établissant comme règle d’établir une distance (devra-t-elle être de trois jours, comme dans l’Exode ?) entre l’activité sexuelle et la prière, l’activité sacrée. Dans cette ligne, le texte de Paul sera interprété au 4ème siècle comme interdisant absolument de manier les choses saintes (de célébrer ou, dans le cas du diacre, de distribuer l’eucharistie, ou encore de baptiser) et même de simplement prier, lorsqu’on sort de la couche nuptiale.

À vrai dire, cette dévalorisation de la vie sexuelle, même conjugale et légitime, rencontrait un état d’esprit diffus en dehors même des milieux chrétiens. Le monde romain se montrait plutôt indulgent pour les jeunes gens qui apaisaient leurs pulsions auprès de courtisanes ou d’esclaves du domaine familial, pourvu que ces plaisirs ne tombent ni dans l’addiction ni dans la prodigalité ; ce genre de concessions n’entravait pas la sexualité, mais la dévalorisait quelque peu. Puis le mariage avec une épouse à la chasteté éprouvée assurait la descendance légitime, la transmission du nom et du patrimoine, quitte à ce qu’après cela certains pères de famille retournent aux facilités des relations ancillaires. Enfin, si l’on en croit le témoignage de la poésie élégiaque, il n’est question d’amour-passion qu’en dehors du mariage. Bien sûr certains époux pouvaient être attachés l’un à l’autre par un amour profond, mais ce n’était pas cela qui constituait l’âme du mariage. On vit l’austère stoïcien Caton le jeune divorcer de sa femme pour lui permettre d’aller donner une descendance à son ami l’orateur Hortensius, puis la reprendre pour épouse mission accomplie. Se trouvait ainsi favorisée une certaine dissociation entre la satisfaction sexuelle, la transmission par la famille, et l’amour. La conversion au christianisme exigera évidemment qu’on répudie les facilités admises dans le monde païen en matière sexuelle, tout comme la passion hors mariage, mais le lien familial continuera à être vu avant tout sous l’angle de la transmission, si bien que continuer à s’unir à sa femme quand on a déjà permis de naître à un nombre suffisant d’enfants pourra passer pour une concession à des pulsions de bas étage.

Enfin, et d’une manière pour l’instant indépendante du sujet qui nous occupe, des hommes et des femmes font le choix de renoncer à la sexualité et de vivre dans la virginité ou la continence pour se tourner entièrement vers Dieu, et ce choix est honoré dans l’Église. C’est le cas en particulier de jeunes filles qui, sans qu’il y ait encore ni couvents ni vœux solennels et définitifs, vivent pieusement dans leur famille, sont charitables envers les pauvres, et participent aux assemblées chrétiennes au milieu de tout le monde. La manière dont ces vierges doivent se conduire, et notamment s’habiller et (ne pas trop) se parer, fait l’objet d’opuscules de Tertullien (début 3ème siècle) et de Cyprien.

3. Le quatrième siècle

Ce qui vient d’être dit concernant la virginité et la continence par choix de Dieu se trouve amplifié par la disparition des perspectives de martyre, qui pousse des chrétiens épris d’absolu à se retirer au désert pour ne plus penser qu’à Dieu dans d’austères pénitences, et, ces ermites voyant accourir des disciples en foule, il se crée bientôt de vraies communautés de moines. Même si ce mouvement ascétique et le recrutement des responsables ecclésiastiques sont deux choses différentes, sans rapport institué entre elles, et si ce mouvement ne peut être tenu pour la source du célibat des prêtres, il a pu contribuer à créer un climat, et plusieurs saints évêques, surtout en Orient, comme Basile ou Jean Chrysostome, seront passés par cette école avant d’être appelés à des charges ecclésiastiques.

Pour le sujet qui nous occupe, la nouveauté est que la pression pour que soit imposé aux clercs majeurs (diacres, prêtres, évêques) le renoncement à toute activité conjugale avec leur épouse s’ils en ont une au moment de leur ordination (et s’ils n’en ont pas ils ne devront pas se marier), cette pression se fait de plus en plus insistante, et avant la fin du siècle elle aura triomphé définitivement dans les règles officielles de l’Occident chrétien. On dit parfois que l’obligation du célibat date du 11ème siècle et de la Réforme grégorienne. Ce qui date du 11ème siècle, c’est que la règle de l’abstention sexuelle des ministres sacrés a été à ce moment-là appliquée strictement, et que les entorses qui ont continué de lui être faites n’ont plus été considérées ensuite que comme des fautes individuelles, sévèrement sanctionnées quand elles étaient connues, sans qu’on retrouve jamais les tolérances, les remises en question, qui avaient pu auparavant se produire ici ou là. Mais la promulgation de la règle date du quatrième siècle.

Une première poussée en ce sens pourrait avoir eu lieu en Espagne, lors d’un concile qui s’est tenu tout au sud, à Elvire (Illiberis), dans la première décennie du siècle, si du moins les Actes de ce concile n’ont pas été compilés plus tard à partir de sources diverses, comme le croient désormais plusieurs savants. Selon un canon (= décret) recueilli dans ces Actes, évêques, prêtres et diacres devront s’abstenir complètement de relations avec leur épouse, sous peine d’être exclus du ministère. Tentative apparemment assez vite oubliée, car à la fin du siècle les évêques espagnols s’appuieront sur les décisions de Rome, sans invoquer le précédent d’Elvire, pour introduire cette discipline.

Le concile œcuménique de Nicée (325), outre la grande question de l’arianisme, a abordé aussi des questions disciplinaires. Il a interdit à tous les clercs, y compris les clercs mineurs, d’avoir chez eux d’autres femmes que de très proches parentes. Mais rien pour ou contre l’usage du mariage par les prêtres. Selon l’historien Socrate, qui écrit environ un siècle plus tard mais qui utilise pour ce concile le récit d’un prêtre qui y avait assisté, la continence obligatoire aurait été réclamée par certains évêques, mais écartée après l’intervention d’un évêque égyptien, Paphnuce, ascète lui-même, mais trouvant dangereux et injustifié d’imposer l’abstention à tous. Il invoquait en particulier le texte d’Hébreux 13, 4 : « C’est une chose honorable que le mariage, la couche conjugale est exempte de souillure ». La réalité de cet épisode a été contestée par ceux dont il gêne les thèses, mais en tout cas Nicée s’est effectivement abstenu de légiférer sur le sujet. Il a été simplement rappelé au cours des débats qu’il est interdit de contracter mariage après l’ordination (aujourd’hui encore, en vertu de cette loi, on voit en Orient des jeunes hommes ayant achevé leur formation en vue de la prêtrise différer l’ordination jusqu’à ce qu’ils aient trouvé leur épouse).

Saint Grégoire de Nazianze, évêque et fils d’évêque, met en scène dans un poème son père et lui fait dire, au moment où le fils rechignait encore à ce que son père l’ordonne pour l’aider dans sa charge : « Tu n’as pas encore parcouru une existence aussi longue que ne s’est écoulé pour moi le temps des sacrifices ». Donc le père présidait déjà les sacrifices quand le fils est né, vers 330. Il est vrai que l’épisode se situe en Orient.

On manque de témoignages sur les décennies intermédiaires. On notera seulement qu’un peu après la moitié du siècle l’évêque de Salamine de Chypre, Épiphane, fervent partisan de la continence des prêtres, note que cette « règle » n’est pas appliquée partout dans les régions voisines.

À la fin du siècle, en Occident, les choses sont devenues nettes : il est exigé des diacres, des prêtres et des évêques, s’ils sont mariés, qu’ils s’abstiennent de toute relation sexuelle avec leur épouse. S’ils n’obtempèrent pas, ils sont exclus de leur fonction. En ce sens on trouve une décision unanime d’un concile africain réuni à Carthage en 390, et surtout trois décrétales
(3) romaines : la décrétale Dominus inter, par laquelle le pape Damase (366-384) à moins que ce soit le pape Innocent 1er (401-417) diffuse les décisions d’un synode romain auprès de l’épiscopat gaulois, et les décrétales Directa et Cum in unum du pape Sirice (384-399), et cela à une époque où le pape de Rome a commencé à exercer effectivement sa juridiction sur tout l’Occident.

Ce qui est intéressant pour nous, c’est de voir quelles raisons sont données pour justifier cette discipline. Et là, pour un esprit d’aujourd’hui, l’étonnement est à son comble. Je vous laisse découvrir quelques textes, repris des livres de Gryson et Cechini.

« Il nous plaît à tous que l’évêque, le prêtre et le diacre, gardiens de la pureté, s’abstiennent avec leur épouse, afin que gardent une chasteté parfaite ceux qui sont au service de l’autel » (concile de Carthage).
« Il est prescrit que la pureté soit gardée par les ministres de Dieu, qui peuvent, à tout moment, se trouver dans l’obligation, soit de conférer le baptême, soit d’offrir le sacrifice. Quelqu’un qui est impur, osera-t-il souiller ce qui est saint, alors que les choses saintes sont pour les saints ? … Les idolâtres, pour célébrer leur culte impie et immoler aux démons, s’imposent la continence à l’égard de la femme
(4), et s’abstiennent également de certains aliments, pour rester purs. Et tu me demandes si le prêtre du Dieu véritable, qui doit offrir des sacrifices spirituels, doit demeurer perpétuellement en état de pureté, ou si tout entier dans la chair il doit ‘faire ce dont se soucie la chair’ ! Si le commerce charnel est une souillure, il va de soi que le prêtre doit se tenir prêt en vue de sa fonction céleste » (décrétale Dominus inter).
« Nous avons appris qu’un très grand nombre de prêtres du Christ et de lévites (= diacres), longtemps après leur consécration, se sont donné une descendance … Pour justifier leur crime, ils font valoir que, dans l’Ancien Testament, on lit que la faculté d’engendrer est reconnue aux prêtres et aux ministres … Pourquoi (Dieu) a-t-il prescrit aux prêtres d’habiter dans le Temple, loin de leur maison, dans l’année où ils étaient de service ? Cela tendait à ce qu’ils ne puissent pas avoir de commerce charnel, même avec leurs épouses, en sorte que, brillant de l’éclat d’une conscience sans tache, ils présentent à Dieu une offrande agréable » (décrétale Directa).
Pour la décrétale Cum in unum, « le prêtre doit être prêt à tout moment, fort d’une pureté sans tache, pour ne pas devoir baptiser ou offrir le sacrifice contre son gré », car s’il a « cédé aux désirs de la chair » il sera pris entre la honte de refuser de célébrer à cause de sa souillure, et la crainte, s’il célèbre, de ne pas être agréé de Dieu pour la même raison.

Il faut se rendre à l’évidence : pour ces papes et ces évêques, le ministre qui va officier au sortir de la couche conjugale souille la célébration. Certes, l’Église de cette époque oppose une résistance vigoureuse à certains hérétiques qui prétendent proscrire le mariage et la procréation, elle défend la légitimité des unions qui non seulement permettent à l’humanité de se perpétuer, mais surtout donnent à l’Église la possibilité d’engendrer ensuite de nouveaux enfants de Dieu par le baptême. Mais ce par quoi il faut en passer pour assurer cette descendance, l’activité sexuelle, est considéré comme contraire au sacré, comme souillant le sacré. Faire l’amour avec sa femme n’est pas pour l’homme chrétien une faute, mais pour le prêtre, et même pour le diacre qui distribue l’eucharistie, qui présente la coupe aux fidèles lors de la communion, c’en est une parce que cela compromet la pureté des choses saintes – et pour tous c’est, sinon une soumission à l’animalité, du moins un consentement à des pulsions instinctives, à cette concupiscence dont la nocivité préoccupe tant saint Augustin.

Je n’ai reproduit ci-dessus que des textes normatifs de papes ou de conciles. Mais les écrivains développent les mêmes thèmes. Contentons-nous de cette phrase de Jérôme : « Au regard du corps du Christ, tout rapport sexuel est impur » ou de la remarque d’Ambroise selon laquelle il faut que le ministre « se présente avec un corps pur pour la célébration des sacrements ».

Quelques remarques.

Les recherches modernes sur la spiritualité du mariage rendent les raisons avancées autour de l’an 400 complètement obsolètes, même pour les plus fervents partisans du célibat. La preuve : quand, dans le sillage de Vatican II, on s‘est mis à ordonner diacres permanents des hommes mariés, il n’a pas été question d’interdire à ces couples le poursuite de leur vie sexuelle. Le célibat des prêtres d’Occident invoque aujourd’hui d’autres justifications.

Comment peut-on expliquer cette idée que l’époux activement époux souille les choses saintes ? Cela se situe à la convergence de plusieurs processus.

Il y a d’abord la resacralisation des responsables chrétiens. Dans les deux premiers siècles on évitait tout ce qui ferait d’eux des « prêtres » au sens du mot latin sacerdos ou du mot grec hiereus, c’est-à-dire des opérateurs attitrés du sacré, par lesquels il faut passer pour présenter une offrande à la divinité. Le vocabulaire proprement sacerdotal était évité pour eux, il était réservé au seul Christ, et par extension à la communauté des fidèles, corps du Christ, mais les responsables étaient (en grec) dénommés episcopoi, c’est-à-dire des veilleurs ou superviseurs, ou presbuteroi, c’est-à-dire des « anciens », membres d’un conseil gérant une communauté. Si, très vite (au 2ème siècle), on voit qu’un seul prononce les paroles de la grande prière eucharistique, c’est à titre de président (proéstôs dans le grec de saint Justin) de l’assemblée. J’ai retracé ailleurs
(5)l’évolution qui a peu à peu abouti à ce que le vocabulaire sacerdotal soit utilisé, d’abord pour les seuls évêques au 3ème siècle et pendant la plus grande partie du 4ème, ensuite, précisément autour de 400, pour tous les prêtres. Dès lors les prêtres et les évêques de l’Église pouvaient être considérés d’après le modèle des prêtres juifs, ce que le Nouveau Testament avait soigneusement évité. De ce fait, alors que la sainteté chrétienne refuse les tabous qu’on trouve ici ou là dans la religion païenne ou dans le judaïsme (Jésus abolit les interdits alimentaires), il y a une résurgence au moins partielle de ce que j’ai appelé le sacré de tabou(6) qui isole une sphère sacrée interdite au profane et aux activités ordinaires. La sexualité la plus légitime se met à souiller le sacré.

Il faut ajouter à cela une évolution dans l’interprétation des écrits de Paul. Paul avait enseigné que des époux chrétiens pouvaient s’éloigner l’un de l’autre pour un temps pour vaquer à la prière, il n’avait jamais prétendu que la prière ne serait valable qu’à cette condition. Il avait conseillé aux célibataires de rester célibataires, il n’avait jamais prétendu que la sexualité d’un couple légitime comportait une part de souillure. C’est ce qu’on lui fait dire maintenant. Et nous savons bien que lorsque Paul parle de la chair opposée à l’Esprit, le charnel pour lui englobe toutes les tendances de la vie de ce monde qui nous alourdissent et nous rendent insensibles au souffle de l’Esprit, qu’il s’agisse de la confiance dans les biens et les réussites de la vie profane, sans oublier notre égoïsme, ou de la confiance dans les observances juives : la circoncision fait partie de ce qu’il appelle la chair. Les désordres de la sexualité en font bien sûr partie aussi, mais c’est parce qu’ils sont des désordres et non parce qu’il s’agit du sexe. Les textes des conciles et des décrétales qui exigent la continence s’appuient désormais sur les condamnations pauliniennes de la chair, et le spirituel y est tiré du côté d’une opposition au corporel.

De la nouvelle discipline découlent quelques conséquences.

À partir du moment où l’usage du mariage est interdit aux diacres, prêtres et évêques, et où la société officiellement chrétienne permet, bien mieux qu’au temps des persécutions, une formation plus approfondie dès l’enfance et la jeunesse, on aura moins de raisons de recruter prioritairement parmi des pères de famille ayant fait leurs preuves dans le gouvernement des leurs. Parmi ceux qu’on appelle au ministère à la fin du 4ème siècle, il y a certainement un nombre croissant de célibataires, on ne comprendrait pas autrement qu’il puisse se former autour de certains évêques, notamment saint Ambroise et saint Augustin, des communautés de prêtres vivant dans une même maison, d’une manière qui s’inspire en partie du monachisme, qui s’est développé de son côté en ce siècle. D’ailleurs plus d’un, après avoir tâté de la vie ascétique au désert, reviendra dans la cité prendre des responsabilités dans l’Église.

4. Le 5ème siècle et ensuite

Les exigences restent les mêmes, et pour les mêmes raisons. Saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, écrit même à l’intention des laïcs : « Nous ne pensons pas que la mariage soit une faute. Mais du fait que même l’union légitime des époux ne peut avoir lieu sans que la chair y trouve du plaisir, il faut s’abstenir d’entrer dans un lieu sacré, parce que le plaisir, en lui-même, ne peut jamais être exempt de faute », et il leur prescrit des ablutions, puis un temps d’attente, avant qu’ils se présentent à l’église. Comme le remarque R Gryson, pour Grégoire le mariage est bon en soi, mais les relations conjugales sont quelque chose d’animal, de sale et d’impur. Autre texte de Grégoire : « On s’acquitte bien des actes du culte divin, quand la personne de celui qui s’en acquitte n’est point souillée par les saletés du plaisir charnel ».

Il ne peut être question de reprendre toutes les délibérations de conciles locaux et toutes les décrétales papales qui réitèrent les interdictions énoncées à la fin du 4ème siècle. Ces réitérations, avec la menace de peines sévères pour les contrevenants, dénoncent que cette obligation de la continence a rencontré des résistances, et n’a été effectivement respectée que partiellement, de manière variable selon les époques et les régions.

Cette résistance étonne d’autant moins qu’au début il a été expressément interdit aux ministres voués ainsi à la continence de renvoyer de chez eux leurs épouses. Dans cette civilisation, que pouvait faire une femme seule ? Tomberait-elle à la charge de l’Église, comme les veuves qui n’ont pas de famille pour les accueillir ? D’ailleurs, au moment où le père de famille est ordonné, il y a souvent au foyer des enfants jeunes, voire au berceau. Et il est précisé parfois que cette continence, exigée après l’ordination, ne met pas fin au mariage, qu’au contraire les époux doivent d’autant plus se soutenir mutuellement et spirituellement : « Afin que de charnelle leur union devienne spirituelle, il faut que, sans renvoyer leur épouse, ils vivent avec elle comme s’ils n’en avaient pas, de telle sorte que soit sauf l’amour conjugal et que cesse l’activité nuptiale » (le pape saint Léon, vers 458).

Mais cette cohabitation n’était pas propice à l’observance de la loi. Et l’indignation manifestée par certains de nos textes quand il est constaté que la femme d’un prêtre ou d’un évêque s’apprête à enfanter montre aussi qu’en l’absence de grossesse on n’avait guère le moyen de vérifier la docilité du couple. Pour pallier cette difficulté, certains conciles ont édicté que la maison du prêtre ou de l’évêque devait accueillir d’autres clercs, afin d’éviter que le couple reste en tête-à-tête. La présence de tiers devait garantir qu’ils faisaient chambre à part.

On comprend que ces problèmes récurrents aient incité l’institution à recruter de plus en plus ses responsables parmi les célibataires. Cela d’autant mieux que dans ces siècles de transition entre l’Antiquité et ce que nous appelons le Moyen Âge, il est arrivé de plus en plus que des familles confient leurs jeunes garçons à l’Église dès l’enfance, avec l’intention qu’ils soient éduqués en vue de remplir des fonctions cléricales. Le clergé est devenu un métier auquel on est préparé tôt. Ces garçons pouvaient être institués lecteurs dès qu’ils étaient capables de proclamer une lecture, en pleine enfance encore, et l’on a un texte curieux (concile de Tolède en 531) qui prévoit qu’à l’âge de 18 ans ces jeunes lecteurs se verront demander très officiellement s’ils acceptent de s’engager à la continence perpétuelle, auquel cas ils continueront leur chemin vers les ordres sacrés, ou s’ils souhaitent se marier, auquel cas il leur est permis de prendre femme tout en gardant leur rang et leur fonction de lecteur.

Les deux ouvrages qui m’ont fourni ces références s’arrêtent à la fin du 7ème siècle. Peut-être poursuivrai-je ultérieurement jusqu’à Grégoire VII, à partir d’autres documents. Il me paraît intéressant, et utile, de livrer dès maintenant les résultats déjà atteints, mais non sans avoir dit un mot de l’évolution de l’Orient à la même époque.

5. Et l’Orient ?

Les conceptions de l’Orient, concernant la « pureté » requise pour toucher aux choses saintes ne semblent pas avoir différé fondamentalement à cette époque de celles de l’Occident. Mais il y a une différence de taille, qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours : en Orient on n’attend pas du prêtre qu’il célèbre chaque jour une liturgie (tel est le nom qu’on donne là-bas à la messe). La messe est pour une assemblée, le concept de « messe privée » n’a pas cours. Dans ces conditions il n’est pas indispensable que le prêtre marié renonce à toute vie sexuelle, il suffira qu’il s’abstienne la nuit qui précède les liturgies (le jour liturgique va en effet du coucher du soleil au coucher du soleil). Cette pratique, à laquelle s’ajoute une abstinence sexuelle pendant les temps de pénitence, subsiste aujourd’hui chez les orthodoxes, mais est vécue comme une ascèse préparatoire à la participation aux activités sacrées, et ne se réfère pas, ou plus, à je ne sais quelle impureté du conjugal. C’est une sorte de jeûne à l’approche de la célébration, si j’ai bien compris ce que m’a dit un ami prêtre orthodoxe.

C’est en Orient, on le sait, qu’est né le monachisme. Le retrait au « désert », comme ermite ou en communauté, s’est beaucoup développé au 4ème siècle et a continué à fleurir ensuite. Des moines ont été ordonnés prêtres pour le service de leur communauté, d’autres, après un temps d’approfondissement de leur relation à Dieu loin des agitations du monde, sont retournés se mettre au service de leurs frères, les évêques les ont ordonnés, certains sont devenus évêques à leur tour, sans cesser de se réclamer de la spiritualité monastique et de respecter ses exigences, à commencer par le célibat. Après tout, ce destin fut celui d’un saint Basile ou d’un saint Jean Chrysostome. On disposait ainsi à la fois d’un clergé marié, menant une vie plus proche de celle des fidèles, et d’un clergé célibataire, d’inspiration monastique, qui pouvait officier n’importe quel jour en cas de besoin.

Le clergé célibataire restait probablement minoritaire au 4ème siècle, en tout cas en Asie mineurs, car Grégoire de Nazianze blâme ceux qui retardent leur baptême pour le motif qu’ils veulent être baptisés par « un de ceux qui ne sont pas mariés, un de ceux qui gardent la continence et mènent une vie angélique ». Si cette exigence pousse à retarder le baptême, c’est qu’il est difficile d’avoir de tels prêtres sous la main.

Ce double recrutement a rendu plus facile de satisfaire les exigences de l’empereur Justinien (527-565). Dans l’empire byzantin, les évêques disposaient de biens importants accumulés par leurs Églises, et s’en servaient pour gérer leurs communautés et dispenser une importante charité, car ces sociétés ignoraient la sécurité sociale, les retraites, l’assurance-chômage. Au cours de leur épiscopat, des dons de fidèles venaient s’ajouter. Dans la mesure où ces dons lui avaient été faits à lui personnellement, ne risquait-il pas, s’il avait des enfants, de vouloir leur transmettre à sa mort ce qui en resterait, voire de puiser pour eux dans les réserves ? Dès 528, Justinien promulgue une loi qui règle l’administration du temporel des Églises. Dès son premier paragraphe, elle interdit d’élever à l’épiscopat quelqu’un qui a des enfants ou des petits-enfants. Il est certes mentionné aussi que l’évêque doit pouvoir se consacrer entièrement à Dieu et à sa charge, et ne pas en être distrait par les soucis que les enfants donnent d’habitude à leurs parents, mais le reste de la loi montre que l’empereur l’a promulguée avant tout pour des raisons de bonne administration. Quoi qu’il en soit, la voie est ainsi ouverte à un épiscopat de recrutement essentiellement monastique.

D’autres lois reprennent des dispositions qui étaient en principe déjà en vigueur : pas de mariage après l’ordination, refus d’ordonner diacre ou prêtre celui qui a contracté un second mariage, ou bien a épousé une femme non vierge, veuve ou autre. Il y a aussi des dispositions sévères contre les cohabitations suspectes.

Un siècle et demi plus tard le concile dit « Quinisexte » ou « in Trullo » (691-692) reprend toutes ces dispositions, qui n’ont été qu’imparfaitement observées dans l’intervalle (le concile lui-même note que certains ont pu y contrevenir par ignorance), et il fixe ce qui demeurera la règle dans le monde oriental : le diacre ou le prêtre qui s’est marié avant l’ordination (dans les strictes conditions déjà notées) continuera à vivre avec son épouse dans un mariage plénier, et sur ce point le concile note explicitement que cette discipline diffère de celle de Rome, sans cependant voir là un motif de rupture ; il interdit même au prêtre ou au diacre de renvoyer sa femme sous prétexte de piété. Le concile s’appuie sur l’évangile : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » (Matthieu 19, 6) et sur l’épître aux Hébreux : « C’est une chose honorable que le mariage, la couche conjugale est exempte de souillure » (Hébreux 13, 4). Le thème de l’impureté, au moins rituelle, du sexe légitime, est abandonné.

Pour l’évêque c’est différent : si un prêtre marié est élevé à l’épiscopat, son épouse « séparée de son mari par consentement mutuel, doit entrer, après l’ordination de celui-ci à l’épiscopat, dans un monastère situé à bonne distance de la résidence de l’évêque, où l’évêque pourvoira à son entretien ». Les dispositions prises par Justinien ont été pérennisées.

Pour conclure provisoirement

Ce travail, attentif aux dispositions juridiques prises par les conciles régionaux et les papes et aux justifications invoquées à l’appui de ces dispositions, ne préjuge pas de la manière dont les exigences ainsi formulées ont été vécues. À l’évidence cela ne s’est pas toujours bien passé, des époux accédant au presbytérat n’ont pas vraiment accepté l’imposition de la continence et en ont pris à leur aise avec les décrets, et des évêques ont fermé les yeux. S’il n’en avait pas été ainsi, il n’aurait pas été nécessaire de renouveler périodiquement l’énoncé des interdits et de leurs justifications. Mais à l’inverse d’autres ont vécu ce qui leur était demandé comme une manière de se donner totalement à Dieu, et l’exemple des moines, qui me semble n’avoir été pour rien dans les décisions de l’autorité, n’en a pas moins été une source d’inspiration et de vie spirituelle pour bon nombre de prêtres, notamment chez ceux qui ont choisi jeunes et avant tout projet de mariage cette voie, et particulièrement dans le cas où des prêtres ont vécu en communauté dans une même maison autour de leur évêque, selon une formule initiée par Ambroise à Milan et reprise par Augustin à Hippone.

J’ai conscience du caractère incomplet de cette contribution, mais sans avoir le loisir d’entreprendre une suite actuellement. Plus tard peut-être. Deux prolongements seraient utiles : poursuivre ce résumé historique jusqu’à la réforme grégorienne (fin du 11ème siècle), et comparer les justifications avancées aux époques anciennes à celles que donne Paul VI dans l’encyclique Sacerdotalis caelibatus (1967). Car qui de nos jours mettrait en avant l’impureté de la couche conjugale ?

Michel Poirier
Pastel de Pierre Meneval

1- Littéralement : une femme sœur. Mais le sens de l’expression ne fait aucun doute. / Retour au texte

2- On peut noter ici que Paul use pour dire cela de phrases exactement symétriques, qui instituent une égalité parfaite entre les deux sexes (1 Co 7, 2-4). L’Épître aux Éphésiens, en 5, 22-23, est moins égalitaire, et elle subordonne la femme à l’homme ; la plupart des exégètes pensent aujourd’hui qu’elle n’est pas de la main même de Paul, quelque paulinienne qu’elle soit profondément dans ses thèmes théologiques et pastoraux. / Retour au texte

3- Décrétale : lettre d’un pape à un évêque, ou à des évêques, en réponse à une demande d’éclaircissement. / Retour au texte

4- Cela a été effectivement le cas dans quelques cultes païens, mais c’était loin d’être général. / Retour au texte

5- http://michel-poirier.over-blog.fr/pages/Questce_quun_pretre_chretien_le_temoignage_des_premiers_siecles-3863186.html / Retour au texte

6- petitereflexionsurlesacreetlesaint.html / Retour au texte