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Aux origines du célibat des prêtres d’Occident (suite)
Michel Poirier


Dans une interview accordée en juillet dernier à un journal italien, le pape François rappelle que le célibat ecclésiastique n’a pas sa source dans l’Evangile ; pendant des siècles, dit-il, la plupart des prêtres étaient mariés. Mais, au Vatican, on s’inquiète des propos du pape. Un cardinal de Curie, Walter Brandmüller, estime de son devoir de démontrer que cette thèse n’est pas fondée. Nous avons demandé à Michel Poirier de nous aider à nous situer dans ce débat.

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Des prêtres mariés en Occident

Il y a déjà un certain temps, j’avais donné à Dieu maintenant une contribution intitulée « Aux origines du célibat des prêtres d’Occident » [cliquer ici pour consulter l'article], retraçant comment, à partir d’une situation initiale où l’Église ne se souciait pas du statut matrimonial de ceux qu’elle choisissait comme responsables dès lors qu’ils se conduisaient dignement comme célibataires ou comme époux, on en était arrivé à la fin du quatrième siècle en Occident à exiger des clercs majeurs (diacres, prêtres, évêques) qu’à partir de leur ordination ils renoncent à toute activité sexuelle dans leur mariage, ce qui avait conduit peu à peu à privilégier le recrutement de célibataires ayant renoncé définitivement à toute union.

Bien sûr, ces nouvelles règles n’ont pas pu s’imposer d’un coup. Il ne s’agit pas seulement de la faiblesse de la chair, qui rend difficile que des époux s’abstiennent alors qu’ils continuent à cohabiter (cela resta prescrit pendant plusieurs siècles, à la fois pour des raisons pratiques – éducation des enfants, subsistance et protection de l’épouse – et pour des raisons de fond, car leur mariage n’est pas considéré comme dissous, mais seulement allégé de sa dimension charnelle, on allait parfois jusqu’à dire ; animale). Des évêques, par moments des provinces entières, trouvaient injustifiée l’exigence formulée et périodiquement rappelée par les papes de Rome : le mariage est saint en lui-même, pourquoi le mutiler ainsi ? La controverse se réveillait périodiquement. Les papes de la seconde moitié du onzième siècle furent plus tenaces, et après Grégoire VII, le pape de la réforme grégorienne, la règle fut établie définitivement. Les entorses de fait, quand il s’en produisait encore non sans répression, confirmaient désormais la règle.

Dans mon premier papier j’avais mentionné, et discuté, la thèse soutenue en 1980 par Christian COCHINI dans le livre Origines apostoliques du célibat sacerdotal (Paris, Lethielleux). Selon Cochini, malgré l’absence de toute règle écrite antérieure au 4e siècle, l’obligation de renoncer à la jouissance du mariage aurait été respectée par les responsables d’Églises dès le temps des apôtres. Lorsqu’une lecture sans malice de textes du Nouveau Testament ou des premiers Pères contredisait ses dires, il échafaudait des hypothèses : par exemple, lisant qu’un évêque reprochait à un prêtre d’avoir été brutal envers son épouse enceinte au point de provoquer une fausse couche, il imaginait que l’évêque se référait à une vieille histoire, antérieure à l’accession du fautif au presbytérat (pourquoi alors avoir fait de ce brutal un prêtre ?). Toutes les suppositions sans preuves sont bonnes pour éliminer un témoignage gênant.

Un cardinal de Curie conteste le Pape François

Or voici que Christine Fontaine me signale un article du cardinal Walter Brandmüller, un allemand historien du christianisme (mais sans être spécialiste du christianisme antique), fait cardinal à 81 ans par Benoît XVI, qui reprend la thèse de Christian Cochini. Cet article est visible sur le site http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350847?fr=y. L’occasion de cette intervention est la suivante : le 13 juillet 2014, le journal La Repubblica publiait une interview du pape François, ou plus exactement le compte rendu rédigé per le journaliste d’un libre entretien avec le pape. L’exactitude littérale des propos n’était donc pas garantie, si le sens général l’était.

Le texte publié fait dire au pape : « Vous ne savez peut-être pas que le célibat a été institué au 10e siècle, c’est-à-dire 900 ans après la mort de Notre Seigneur. Dans l’Église catholique orientale il est déjà permis aux prêtres, actuellement, d’être mariés. Le problème existe, certainement, mais ce n’est pas un gros problème. Il faudra du temps, mais il y a des solutions et je les trouverai ». Le cardinal s’insurge contre l’idée que la célibat des prêtres daterait du dixième siècle, et il n’apprécie pas l’éventualité de solutions nouvelles.

Laissons de côté le fait qu’en remontant à la « home page » du site hébergeant l’article du cardinal, on s’aperçoit que plusieurs contributions semblent se donner pour but, là ou telle ou telle déclaration de François fait espérer une ouverture, d’allumer un contrefeu en faveur du statu quo. Revenons à l’article du cardinal.

Ceux qui ont lu mon premier papier seront en effet persuadés qu’il n’y a pas d’initiative du dixième ou du onzième siècle en faveur de l’abstinence sexuelle des clercs majeurs. Cela remonte bien plus haut. Sur ce point Brandmüller n’a pas tort. Tout au plus peut-on dire, en faveur de l’idée que le célibat date du dixième siècle, qu’à cette époque-là il est devenu évident qu’on aura toujours du mal à contraindre à l’abstinence un prêtre marié, et de plus en plus on n’appellera que des célibataires.

Mais notre cardinal va plus loin. Il fait remonter la règle non au quatrième siècle, mais aux temps apostoliques et à certaines interventions de Jésus lui-même. Sa démarche reprend très largement celle de Cochini. Je renvoie donc mon lecteur à mon précédent article, et plus particulièrement au point 2, qui traitait des second et troisième siècles, ainsi qu’au paragraphe sur Grégoire de Nazianze, dans le point 3. J’ajoute simplement quatre remarques.

Les apôtres et leurs femmes dans l’Eglise primitive

Comme Cochini, Brandmüller refuse de voir dans 1 Co 9, 5 un témoignage en faveur d’une vie maritale de Pierre et d’autres apôtres au cours de leurs pérégrinations apostoliques. Je rappelle le texte : « N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme chrétienne comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Céphas ? ». Il y a en effet une autre hypothèse, la TOB elle-même écrit dans une note : « Il peut s’agir aussi de chrétiennes qui assistaient les envoyés du Christ comme certaines femmes ont accompagné et aidé Jésus selon Luc 8, 2, 3 ». Remarquons cependant une différence fondamentale. Les femmes qui accompagnaient Jésus, les Douze et d’autres disciples et qui les servaient étaient plusieurs (Luc en nomme trois et ajoute : et beaucoup d’autres), elles constituaient un groupe bien distinct, protégé de toute équivoque par leur nombre même et leur vie à part et ensemble. Dans le texte de Paul il s’agit d’une femme, accompagnant un seul homme. S’il ne s’agissait pas de faire flèche de tout bois pour éviter de dire, et même d’oser penser, qu’un apôtre pouvait vivre avec son épouse, son Éminence le cardinal Brandmüller serait le premier indigné qu’on suppose que Pierre courait les routes accompagné d’une femme qui n’était pas la sienne. Par parti pris doctrinal, on met Pierre dans une situation équivoque.

Un détail amusant. Comme raison annexe, Brandmüller ajoute que si c’était l’épouse, on ne voit pas pourquoi on préciserait qu’il s’agit d’une femme chrétienne. Comme si la conversion au Christ d’un homme et son enrôlement comme apôtre devaient entraîner automatiquement une démarche parallèle de l’épouse ! C’est là faire bon marché du libre arbitre des femmes.

B. ajoute encore : « En ce qui concerne l’épouse, il faut savoir que l’apôtre l’a quittée au moment où il a commencé à faire partie du groupe des disciples ». Serait-ce qu’il n’est jamais revenu chez lui, que l’errance du groupe a été constante durant les trois ans de la vie publique du Maître ? La mention de la maison de Capharnaüm comme d’un lieu où l’on s’arrête, les récits de pêche sur le Lac (y compris après la Résurrection chez Jean) prouvent que l’errance a été intermittente. B. est imprudent d’être aussi affirmatif.

L’obligation du célibat pour les prêtres dans l’Evangile ?

B. invoque à l’appui de ses positions un groupe de textes évangéliques parallèles que je n’avais pas encore vu utiliser dans ce débat.

Pour chercher dans les évangiles « ce que Jésus a dit à ce propos » (à propos du célibat), il cite d’abord ce texte de Matthieu (en 19, 29), où Jésus déclare : « Quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs à cause mon nom, recevra beaucoup plus et, en partage, la vie éternelle ». Marc (en 10, 29) donne la même énumération, si ce n’est qu’il ajoute « à cause de mon nom et à cause de l’Évangile ». Chez Luc (en 18, 29) on lit : « En vérité, je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, femme, frères, parents ou enfants à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci et, dans le monde à venir, la vie éternelle ». B., si prompt à faire remarquer, à propos du texte de Paul que nous avons examiné, que le mot femme (ou, en grec, gunaika) ne désigne pas nécessairement l’épouse, n’en doute pas un seul instant ici chez Luc. Il a d’ailleurs raison sur ce point, mais pourquoi s’abstient-il de remarquer que l’épouse n’est présente que chez Luc dans cette liste des affections que le goût du Royaume peut amener à délaisser ? Cette omission chez Marc et Matthieu serait étonnante si par cette parole Jésus voulait nommément justifier le célibat presbytéral.

De qui Jésus parle-t-il ici ? On a coutume de mettre en avant ces textes à propos de ceux et celles qui abandonnent tout pour entrer dans un couvent. Ce n’est pas spirituellement illégitime, et c’est en tout cas beaucoup plus approprié qu’une application à un renoncement à l’épouse, même pas nommée dans deux versions sur trois ! Mais les couvents ne sont apparus que bien plus tard. Il ne peut s’agir à l’origine que de ceux qui ont quitté leur existence coutumière pour suivre le Maître sur les routes de Palestine, et on a vu qu’il y a des retours au port d’attache sur les bords du Lac, que rien n’est encore définitif. Et au moment où les évangiles vont enfin voir leur texte fixé, quelques décennies plus tard, des persécutions auront commencé : pendant plusieurs siècles le danger pourra ressurgir à tout moment, et de tels passages, avec leurs promesses, n’ont cessé de nourrir la spiritualité et l’espérance des martyrs. Telle est leur portée essentielle.

Sur quoi B. s’appuie-t-il pour mettre ces textes au service d’une obligation du célibat pour les prêtres ? Il remarque que là Jésus ne s’adresse pas à toute la foule, mais répond à une question de Pierre, parlant au nom du groupe des disciples : « Nous qui t’avons suivi, qu’en sera-t-il pour nous ? ». Il interprète cet auditoire plus restreint comme représentant explicitement le ministère institué à venir. Cette interprétation restrictive ne convainc pas, tout chrétien est appelé à suivre le Christ, et s’il est vrai qu’il ne quitte pas tout à tout moment, il accepte de tout remettre à la disposition du Seigneur. À l’époque des martyrs, c’était là une évidence. Les chrétiens de Mossoul nous disent que ce l’est encore aujourd’hui.

Il est abusif, je crois, de prétendre que l’Église renierait quelque chose d’essentiel si l’Occident se mettait à pratiquer la même discipline que les Églises d’Orient, dans lesquelles la sainteté n’a pas moins fleuri que chez nous. C’est ce moquer des Orientaux en communion avec Rome, c’est se moquer des pasteurs protestants passés au catholicisme et autorisés à rester époux tout en étant admis à la prêtrise, que de professer que la concession qui leur est faite « pour le bien et l’unité de l’Église » va contre des valeurs essentielles.

Cela dit, si chaque chrétien est invité à remettre toutes ses richesses, matérielles et affectives, à la disposition de son Seigneur, il y a toujours eu et il y aura toujours des hommes et des femmes qui ont conscience d’une vocation à anticiper ce dépouillement. La chasteté pour Dieu a eu très tôt sa place dans l’Église. Si le monachisme ne s’est développé qu’après la fin des persécutions impériales romaines, dès le 2e siècle il y a eu des vierges consacrées se réservant pour Dieu au sein de leurs familles. Que de futurs prêtres choisissent cette voie et renoncent définitivement au mariage, qu’ils veuillent que cela les rende plus libres pour leur ministère et plus proches du mode d’existence de celui qu’ils célèbrent, cela existe aussi dans les Églises orientales, et c’est une richesse. Que d’autres, par leur vie de famille, épousent de plus près la vie de ceux qui vont être confiés à leur zèle pastoral, c’est aussi un plus pour l’Église là où cela existe et est reconnu.

La vocation sacerdotale et le célibat comme état de vie consacrée

On peut d’ailleurs s’étonner que B. cherche à toute force à rattacher l’obligation du célibat directement à des paroles de Jésus, quand le pape Paul VI, dans son encyclique Sacerdotalis caelibatus (1967), où pourtant il confirmait cette obligation pour l’Église latine, a exclu explicitement des considérations aussi hasardeuses. Je retranscrits quelques numéros de son encyclique :

(n° 5) « Le Nouveau Testament, où nous est gardée la doctrine du Christ et des Apôtres, n’exige point le célibat des ministres sacrés, mais le propose comme libre obéissance à une vocation spéciale, à un charisme spécial (cf. Mt. 19, 11-12). Jésus lui-même n’en a pas fait une condition préalable au choix des Douze, ni non plus les Apôtres à l’égard des hommes qui étaient préposés aux premières communautés chrétiennes (cf. 1 Tim 3, 2-5; Tit 1, 5-6). »

(n° 15) « Assurément, le charisme de la vocation sacerdotale, ordonné au culte divin et au service religieux et pastoral du peuple de Dieu, reste distinct du charisme qui fait choisir le célibat comme état de vie consacré (cf. nn. 5, 7) ; mais la vocation sacerdotale, encore qu’elle soit divine en son inspiration, ne devient pas définitive et efficace sans l’approbation et l’acceptation de ceux qui dans l’Église ont le pouvoir et la responsabilité du ministère pour la communauté ecclésiale. Il appartient ainsi à l’autorité de l’Église d’établir, selon les temps et les lieux, les qualités à requérir concrètement des candidats pour qu’ils soient jugés aptes au service religieux et pastoral de cette même Église. »

La doctrine de Paul VI est parfaitement claire : le charisme de la vocation sacerdotale et de pastorat au service du peuple de Dieu, et le charisme du célibat comme état de vie consacré, sont deux charismes distincts, et si l’Église latine exige la conjonction des deux pour ratifier chez un candidat sa vocation à être prêtre, ce n’est pas en vertu d’une exigence formulée dans l’évangile, c’est parce que l’autorité de l’Église a la charge de juger, selon les temps et les lieux, ce qui convient à cette même Église pour réaliser le mieux sa mission. Après cela, Paul VI exposera toutes les raisons qu’il a de s’en tenir au célibat du prêtre et d’exalter sa valeur spirituelle et même théologique, mais les distinctions opérées dans le n° 15 restent acquises. « Selon les temps et les lieux », l’Église en ses autorités est parfaitement qualifiée pour établir ses règles, donc éventuellement pour les modifier. C’est ce que semble refuser notre cardinal.

Interdiction du mariage pour les diacres !

Dans ce qui a conduit à exiger en Occident l’abstinence des prêtres, il est un point que les partisans du statu quo n’évoquent jamais. La même exigence de « pureté » pour la participation aux cérémonies de l’autel a été alors formulée pour les diacres, les prêtres et les évêques. J’ai bien dit : les diacres.

On voit bien pourquoi ce détail est passé sous silence, par le cardinal Brandmüller comme par les autres. Lorsque le concile Vatican II a rétabli le diaconat comme un ministère permanent, et qu’on a décidé de le conférer à des hommes mariés, il n’a pas été question de leur demander de renoncer à quoi que ce soit de leur mariage.

S’il était vraiment sacrilège de renoncer à la discipline multiséculaire en matière de fonctions sacrées, cette initiative n’aurait pas été possible. Le rétablissement du diaconat permanent n’a pas été un retour à une pratique antique, il a constitué une véritable initiative. Cet épisode prouve que le Concile, le Pape, l’Église, ont qualité pour innover quand ils le jugent nécessaire. Le cardinal Brandmüller, avec quelques autres, aimerait les décourager. J’ai confiance que l’Esprit saint n’en fera qu’à sa tête, même s’il faut du temps.

Michel Poirier
Pastel de Pierre Meneval