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Démocratie Conditionnelle ?
Michel Poirier


On le constate chaque jour, des groupes tentent de s'opposer physiquement à la mise en oeuvre de décisions prises de manière régulière par des instances démocratiques. Michel Poirier s'interroge : l'attachement à la démocratie peut-il sans dommages graves devenir conditionnel ?

Michel Poirier est membre de l’équipe animatrice de « Dieu maintenant ».

(6) Commentaires et débats

Une conception dangereuse de la démocratie ?

Notre-Dame des Landes. Sivens. Mais aussi des cultures expérimentales d'OGM, jugées utiles et autorisées par les autorités compétentes, mais saccagées par des faucheurs. Et pour inaugurer ce type de conduite, ce chantier de construction d'un Mc Do à Millau parfaitement en règle, et dont l'attaque (hypocritement rebaptisée ensuite « démontage ») par un commando emmené par José Bové avait assuré la naissance médiatique du personnage.

Le problème posé est le suivant : y aurait-il parmi nous, en laissant de côté les ennemis patentés de la démocratie nostalgiques des fascismes, dont il n'y a pas à parler ici, des gens pour qui l'attachement aux institutions démocratiques est en réalité conditionnel ? Tant que les élus et les autorités auxquelles les élus délèguent des pouvoirs ne prennent que des décisions que ces gens approuvent, tout va bien. Mais si les décisions prises en suivant les procédures instituées par la démocratie ne leur conviennent pas, ils se reconnaissent le droit de les déclarer illégitimes au nom de leurs propres convictions, et d'en entraver physiquement la mise en œuvre. C'est ce que j'appelle la démocratie conditionnelle, et je trouve cela dangereux.

Démocratie et débat public

Je connais leur réponse. À leurs yeux ils sont les vrais démocrates, car, disent-ils, la décision a été prise de manière opaque, sans vrai débat public. À supposer même, cela arrive en effet, que la première décision ait été prise sans grande discussion, au moment où malgré leur protestation on décide d'ouvrir le chantier cela fait des mois ou des années que je peux lire, dans les pages débats du Monde par exemple, une foule d'articles pour et contre, et prétendre qu'il n'y a pas eu débat est contraire à la vérité. C'est très net dans le cas de Notre-Dame des Landes. Cela me fait penser – ce rapprochement va peut-être leur déplaire – à l'attitude de certains opposants au mariage gay qui au moment des votes parlementaires du printemps 2013 protestaient qu'on leur avait refusé tout débat alors que je lisais sur le sujet depuis six mois des contributions en sens divers, attestant un vrai travail de réflexion quelle qu'en soit la conclusion.

En vérité, on a l'impression que pour certains un débat n'est authentique que si à la fin on leur donne raison.

Protester dans la non-violence et le respect d’autrui

Suis-je en train de refuser à des opposants le droit de continuer à protester publiquement après qu'une décision a été prise contre leur avis ? Non point, et je crois bien avoir encore défilé contre des dispositions injustes d'une réforme des retraites après leur adoption. Mais tenter d'entraver physiquement la réalisation est autre chose. Cela suppose qu'on s'érige en instance d'appel de caractère privé, supérieure aux institutions démocratiques.

Le problème est alors posé de savoir si ces actes d'obstruction peuvent être qualifiés de pacifiques, comme on le prétend à propos de ceux qui occupent un chantier contesté, et si la seule violence est celle des C.R.S. envoyés les déloger. Il me semble que se servir de son corps pour empêcher l'exécution d'une décision régulière est au moins un acte de force. Et pour ce qui est de savoir en quoi consiste une vraie action non violente, je fais appel à mes souvenirs. Je me souviens, au temps de la guerre d'Algérie, d'une manifestation résolument pacifique devant la préfecture de Dijon, contre la torture ou pour l'autodétermination des algériens, je ne sais plus. Invités par le commissaire à évacuer la place, nous nous sommes assis, manifestant notre résolution de ne pas bouger. Les policiers nous ont alors saisis par les pieds et les épaules pour nous jeter dans leurs fourgons. Nous ne leur avons opposé que notre inertie, sans le moindre geste brutal. La portée de notre manifestation devant l'opinion locale était d'ailleurs à ce prix. Il n'était question ni de jeter des pierres, ni d'allumer des fusées de détresse, ni de lancer des cocktails Molotov, comme ce fut le cas à Sivens lors de la nuit tragique.

D'où vient ce goût pour la démocratie conditionnelle ? Je crains que trop de militants écologistes ne soient persuadés non pas à 90 % mais à 100 % d'avoir raison. 33 voix sur 36 en faveur d'une décision (vote du Conseil général du Tarn sur Sivens), ce n'est certes pas la garantie incontestable qu'elle est valable, mais cela devrait au moins pousser l'opposant à s'interroger. Pour accepter d'être mis en minorité dans des institutions démocratiques, il faut garder un peu de doute sur ses propres convictions. La foi religieuse elle-même préserve normalement une part d'interrogation. La certitude à 100 % c'est bientôt le fanatisme. Garder, ne serait-ce qu'à 10 %, l'idée que l'autre en face de moi pourrait avoir raison plus que je ne pense, ce n'est pas de la faiblesse ou de la compromission, c'est tout simplement respecter l'autre et respecter la vérité.

Et en plus c'est nécessaire à l'exercice équilibré de la démocratie.

Michel Poirier
Peintures de Michaël Sorne