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François d’Espiney
Un arc vivant


La jeunesse d’un garçon ou d’une fille de notre temps ressemble-t-elle à celle de François d’Espiney, un jeune croyant du siècle dernier ayant quitté le monde avant d’avoir 20 ans, en 1935 ?

Certes, l’itinéraire de François est particulier. Très atteint par le diabète dès son plus jeune âge, il ne fréquenta pas les milieux scolaires traditionnels ; sa formation intellectuelle lui fut dispensée à la maison : dans leur demeure familiale en Bourgogne, pas loin de Taizé ou, selon les saisons, en Haute-Savoie à Combloux. Ceci favorisa, pour ce garçon très doué, une intériorisation assez exceptionnelle permettant une expression littéraire de qualité. Le contexte culturel dans lequel il a vécu n’était pas celui que nous connaissons aujourd’hui. Il n’en reste pas moins que sa façon de voir la vie, de l’aimer, sa foi telle qu’il l’exprime, ses questions, ses attentes peuvent inciter ses lecteurs à se situer eux-mêmes, à s’interroger et à mieux se comprendre.

François eut pour directeur spirituel un jésuite célèbre qui publia une partie de sa correspondance : le Père Valensin. Yann Richard a entre les mains toutes les lettres qui jalonnèrent le parcours de François et de son Père spirituel. Il vient de les faire éditer :
« François d’Espiney – Un arc vivant – Correspondance et écrits intimes » Editions du Cerf-Patrimoines, 2016. Yann nous autorise à en reproduire quelques passages pour les lecteurs de « Dieu maintenant ».

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François à 14 ans

François à 17 ans

François à 15 ans

François à 19 ans

François à 16 ans

Prière de François


François à 14 ans

Eté 1930, au Père Valensin

Soudain une idée lumineuse ! « Le cap sur Annecy » ! Et nous filons grand train. Oh ! Mon Père ! quel joyau que ce petit lac ! On aurait dit une émeraude limpide ! Les grands châtaigniers le caressaient du bout de leurs branches ! Merveille ! Et puis le soir, il était tout en longues perles bleutées ! Nous étions enthousiasmés ! Le lendemain matin, il a fallu nous séparer de notre lac (car c’est déjà notre lac !) et nous sommes arrivés sans autre aventure à Combloux.
(…)
La puberté, c’est le démon de la vie qui vous prend. Je le sais bien, puisque j’y suis. Je voudrais que vous soyez là. Écrivez-moi et longuement.
Je crois que je suis toujours pareil, malgré mes changements. Écrivez-moi vite surtout. J’aurais tant de choses à vous demander... J’ai tendance à raisonner surtout, sur la religion. Voulez-vous m’expliquer la signification de l’évangile qui loue la conduite de l’économe infidèle ? Je suis inquiet de ce que je ne comprends pas... Si je brise net un rêve, j’ai l’impression d’avoir fait acte d’homme.
(…)
Je fuse en joies nouvelles : joies du pionnier de la montagne, joie de la canne dressée pour indiquer le but. « Excelsior ! » Joie de la gourde remplie au torrent, joie de l’air des neiges, joie de l’action effrénée qui fait ruisseler au dehors la joie intérieure ! Premières excursions, coups d’essai qui sont des coups de maître. Hourrah ! Avant-hier, sept heures de marche sans arrêt dans des pentes de près de 90°, trois cents mètres de descente sur fond de culotte, six torrents franchis d’un bond, un torrent franchi par reptation sur un tronc de sapin, vingt ravins traversés, zigzagués, explorés, conquis, une forêt de sapins géants, sauvage comme les forêts vierges, magnifique comme une cathédrale gothique. Et puis, la neige après une montée terrible, la première poignée de neige dans le creux de main ! Je vous raconte tout à la fois, montée, descente : il faut que vous sachiez tout en même temps. C’est la grande montagne, la houle des forêts, les bruits de mer bretonne (comme je les imagine), et tout le temps le mystère, le bruit sourd qui est partout, le frisson de la brousse, ah ! mon Père, c’est la liberté en grand, c’est le grand, c’est le large, c’est le dilatement de toutes les facultés, la joie des responsabilités et des initiatives ! Je veux rester toute ma vie enfant pour toujours découvrir et être émerveillé de ce que je découvre.


François à 15 ans

Samedi Saint 1930, au Père Valensin

Je voudrais être tout amour durant cette Semaine Sainte et que vous soyez à côté de moi. Oh ! Hier, si vous aviez été là, avec maman et moi ! Le Christ de buis était appuyé, à la tête du lit, sur les deux oreillers. J’étais au pied du lit, maman à côté et la grande croix vibrait dès que je faisais un mouvement. Je regardais le christ, dont le corps semblait se soulever tout entier, pendant que les paroles du Chemin de la croix de Claudel et, ensuite, de l’acte d’amour, tombaient, comme les gouttes de sang, qui tombaient une à une, de ses plaies. Puis, comme il faisait nuit, nous sommes allés regarder les étoiles. Le ciel était fait comme une grande rose avec une étoile au milieu, qui semblait le cœur même de la rose et son point le plus brillant et le plus parfumé.

Je suis un peu dans l’état d’esprit d’une veillée d’armes. O mon DIEU puissé-je accomplir une grande œuvre, voir la Gloire et la Beauté en face ! Si l’on venait me dire maintenant que je déborde de jeunesse et d’ardeur, que je n’ai pas assez de force en moi pour rester jeune d’âme et d’esprit quand ma chair sera racornie et desséchée comme une écorce tombée de l’arbre, je demanderais passionnément de mourir dans ma beauté. Mais s’il est en mon âme une grande puissance de jeunesse, alors, mon Dieu, laissez-moi accomplir une grande œuvre et mourir pour une grande idée.

Je veux voir clair avec violence. Les doux ciels voilés que j’aimais tant ne m’émeuvent plus. Je veux la terre dévorée de soleil, rongée de lumière, les beaux champs roux comme en flamme dans un immense étincellement. Je veux les arbres fouillés par les rayons jusqu’en leur profondeur

Mais le plus beau de tout, c’était le vent. Les grandes orgues de la montagne jouaient à toute puissance. On pouvait distinguer les vibrations de métal des petites ramilles sèches à la pointe des châtaigniers, les harpes profondes des grandes branches secouées, ébranlées depuis la base, les sifflements des genêts et des buissons durs à ras de terre, le frémissement innombrable des herbes grises, courtes, maigres, sur les prés, au bord de la route et au sommet des talus ; et puis dans le ciel des bruits comme de grandes tentures de soie froissées, frottées les unes contre les autres, de longs appels de cors nostalgiques coupés de silences ; et parfois des modulations de voix humaines, des cris humains… et tout cela était orchestré, fondu dans une harmonie totale d’une magnifique plénitude ; et c’était très beau de se sentir homme, tellement plus petit et tellement plus grand, dans cet immense élan sauvage.


François à 16 ans

Mai 1933, au Père Valensin

J’ai eu hier une angoisse atroce. Je me suis vu, j’ai vu ma jeunesse détruite c’est-à-dire l’anéantissement de ma poussée intérieure, de mon élan, de mon jaillissement, de mon désintéressement… J’ai eu une angoisse désespérée. Ah ! J’ai senti la force du désespoir – et je cherchais désespérément des raisons de ne pas désespérer. Je me suis cru vieux et finie ma jeunesse. Je m’accrochai à cette espérance folle, je m’y accrochai avec furie, à cette espérance que je ne me résignais pas. Tant qu’il n’y a pas résignation, il y a espoir. La résignation est le plus horrible des vices, celui qui malade, vous fait perdre le goût de la santé. Je ne me résigne pas. J’aimerais septante dix-sept fois mieux mourir que survivre à ma Jeunesse.

Ce matin je suis de nouveau complètement fort. D’où m’est venue cette angoisse ? Je brûle jusqu’aux moelles, mais d’une divine brûlure.


François à 17 ans

4 août 1933, au Père Valensin

J’ai aujourd’hui dix-sept ans... J’ai dix-sept ans, je voudrais vivre et mourir, lancer mon âme comme une vague, dans les tempêtes de toutes les joies et de toutes les douleurs, et être grand, connaître la plénitude et produire et créer un jour une œuvre parfaite, une seule... J'ai dix-sept ans et je voudrais sentir la proue de mon âme frémir sous l'effort puissant de la haute mer ; j'en ai assez des eaux calmes du port.

29 août 1933, à un ami : Luc Richard

J’aime avec enthousiasme vos livres. Ceux que vous m’avez prêtés et ceux que vous m’avez indiqués. Grâce à vous j’ai passé des heures inoubliables en compagnie du Vieillard mystique de la Réponse du Seigneur. C’était moi, me semblait-il, qu’il initiait d’une façon si admirable à la “prière”, c’était à moi qu’il révélait des idées si hautes et si fécondes. Je suivais, haletant, sa dialectique émouvante et quand la dernière objection fut vaincue, vraiment je sentis, avec une magnifique, une joyeuse évidence, que j’entendais la Réponse du Seigneur...

Quelle idée splendide : celui qui contemple peut devenir semblable à l’être ou à l’objet contemplé ! Et quelle lumière sur certaines phrases mystérieuses de l’Évangile « soyez parfaits comme mon Père céleste est parfait ! » Que je vous suis reconnaissant, mon ami, de m’avoir donné cette joie éblouissante : une révélation. C’est un véritable apôtre que cet écrivain. Je touche aux grands mystiques.

... Vive la jeunesse. Celle de l’Âme. La jeunesse qui pense, qui sent, qui vit, la nôtre ! Et ceux qui la gardent jusqu’à la fin de leur vie. Rien ne prévaut contre la vraie jeunesse. Mais foin de l’Âge mûr !

8 sept 1933, au Père Valensin

Il y a des cloches qui se répondent : plusieurs au bord du lac et d’autres à diverses hauteurs, dans la montagne… Il y a aussi une odeur de l’eau et de l’air qui grise. Tantôt je déclare en moi-même : « Il n’y a plus que l’Homme qui m’intéresse. Même l’homme le plus indifférent qui traîne dans la rue, avec une mauvaise odeur de sueur et de péché. Ou même cet homme bête, bête et solennel, qui mange avec une satisfaction hideuse un gâteau à la crème où collent des mouches… Oui, décidément, il n’y a que l’Homme, même le plus brute, le plus sale, le plus bête qui soit intéressant dans l’Art et dans la Vie… »

Et cinq minutes après je continue : « Eh ! bien, non, vive la grande Nature, le lac froid et pur, le ciel immense où l’âme peut s’essorer. Il faut repousser cette humanité criarde, mesquine, répugnante, détourner les yeux de l’horrible spectacle et admirer éperdument la splendeur du Monde… »

Finalement, j’ai de plus en plus le goût des âmes. J’éprouve une sorte de vertige à « sentir » qu’elles vivent, à éprouver avec violence qu’elles sentent, qu’elles pensent, qu’elles souffrent… Je vous écris comme je pense – d’une manière bien désordonnée…

5 octobre 1933, au Père Valensin

J’ai eu des rechutes – amères – mais j’ai bien lutté et j’ai vaincu – violemment. Alors, quel déploiement de joies frissonnantes et splendides au fond de mon âme ! Je suis bien décidé à poursuivre énergiquement la voie où vous même m’avez engagé – sans découragement !

Ce qui m’effraie, dans la tentation, c’est la lâcheté. Car elle ne vient pas, ombre, se mesurer à la lumière. Mais elle vient, ombre, s’ajouter à l’ombre, dans les heures lasses et nocturnes. Elle ne combat pas à armes égales, mais elle vient, insidieuse, inaperçue, planter son couteau sournois dans l’âme fatiguée.

26 décembre 1933, au Père Valensin

Je voudrais voir exactement ce que je suis. Je me trompe encore : je veux le vouloir et j’ai peur de ma vérité. Je voudrais me montrer aux yeux de votre âme une âme qui cherche, et je ne cherche pas. Je prends plaisir à m’humilier, sachant que vous me relèverez ; et j’aurai une satisfaction bête et gonflée de me connaître moins laid que je sais que je suis. Je me poursuis avec rage sans arriver au fond de moi, de ma laideur, puisque toujours j’ai cette satisfaction de me croire plus beau que je ne suis et que je ne sais être.

J’ai beau m’humilier, je sais que je ne suis pas humble. Si je m’humilie, c’est par orgueil ; non, mieux, par vanité, par vanité d’être aussi grand que ceux qui s’humilient, par jalousie de ne pas l’être. Et pourtant, c’est vrai que je ne suis pas fier de moi : je suis un velléitaire et un peureux (cela fait un peu mal de vous dire ça, mais il faut vous le dire, et je ne le dis pas pour être consolé, je le dis parce que c’est vrai). Ce soir je brûlerai de désirs dans mon lit ; mais demain (et je le sais) mon âme sera froide et, dans mon exaltation, j’ai peur, peur misérablement de ce froid et de ce découragement, je doute et j’ai peur de ce doute et peur de cette peur.

Ai-je une vraie jeunesse ? Ces hésitations, ces lâchetés, cette mesquinerie… Je mens et je me mens : je ne suis pas, dans le fond de moi, ce personnage que j’affecte, que j’affecte devant vous, devant moi. Qu’est-ce que je suis, moi ? Moi méprisé de moi pour mon manque de désintéressement (souvent), mon égoïsme, mon manque d’élan, de vraie jeunesse. Même désespéré, je n’ai pas le courage de mon désespoir. Ma jeunesse s’est formée dans ces deux dernières années et j’ai trop vécu sur moi : cela m’a fait du mal. Trop disséqué.

Eh bien, non ! Malgré tout, en dépit de tout, j’ai une violence d’espoir ; j’ai malgré moi, en dépit de moi, en moi et ne tenant pas à moi, une croyance invincible à l’Avenir et une foi dans ma volonté, si souvent défaite.

29 décembre 1933, à son ami Luc Richard

... Je fais ma philo avec Thérèse dans l’enthousiasme. Le Père Valensin ne nous impose pas des dogmes, mais nous laisse courir les plus merveilleuses aventures à la recherche de la Vérité. Il nous apprend l’ivresse de penser par soi-même et les émotions joyeuses ou douloureuses des aventures de l’intelligence. Je continue à dessiner. Maintenant je ne travaille plus sur les plâtres, mais sur la vie, et c’est mille fois plus émouvant : quand j’ai une heure devant moi, je cours au Musée, où je me suis fait des amis très chers : un petit Greco, ardent et moiré, un Carrière, un Fougita, un Prud’hon… Je ne connais pas d’émotion plus délicieuse que celle que j’éprouve chaque fois en entrant dans le cloître florentin du musée où il y a des statues, des arbres et des jets d’eau, puis dans le vaste et tiède silence du musée. Seul, de loin en loin, le corps somnolent d’un gardien accroupi sur sa chaise, rompt l’uniforme perspective des longues salles. On est bien comme dans une église.


François à 19 ans

6 août 1935, au Père Valensin

Enfin, nous sommes à Combloux ! Voyage bien supporté. Je ne suis pas dans un très bon état, aussi loin que possible de la sérénité à laquelle je m’efforce d’atteindre. Tout échappe à ma fatigue, et la pensée même de Jésus-Christ, qui m’aiderait à supporter ce vide de tout. Il me faut un violent courage pour affirmer sa bonté. Et tiens ! Rien que de vous avoir écrit cette phrase –  t d’avoir pensé et voulu l’idée qu’elle exprime - la joie et la force me reviennent. Vive Jésus ! Je l’affirmerai tant et tant que je finirai bien par sentir de nouveau sa douceur ! Et d’ailleurs tout est dans l’affirmation. La douceur n’est rien. Je suis sauvé ! Merci mon Bien-Aimé. Tout est dans le courage d’affirmer Jésus !

16 août 1935, au Père Valensin

En marge, à l’encre, de François : Fête donnée à l’hôtel [de Combloux] le 15 août au soir, où toute notre jeunesse s’était réunie à une grande table. Danse, musique, et vagues danses espagnoles comme attractions.

Hier au soir, grâce immense. Attention : pas de lâcheté. Il ne faut pas la laisser perdre, sous prétexte que je suis ce matin très froid et juge moins facilement. Étant sorti de la salle au milieu de la fête... au moment où, gai et léger, j’allais y rentrer, impatient de me retrouver au milieu de mes camarades et de ne pas manquer les attractions, tout à coup j’ai pensé à Jésus. Alors ça a été fini. Il m’a regardé avec ses yeux de tendresse. J’ai compris pour la millième fois qu’Il m’aimait follement, qu’Il avait soif de moi. J’ai réalisé la brûlure de cette passion, mais ce que j’ai compris de plus, c’est qu’Il était seul, en ce moment même, qu’Il avait besoin que je pense à Lui et que je L’aime en ce moment même. Qu’Il avait besoin, en ce moment même, comme toujours, de la réponse folle et libre et brûlante à son amour… À vrai dire ce n’est que peu après que je le compris aussi nettement. Pour l’instant, après m’être élevé à Lui pendant quelques minutes, travaillé en-dessous par la peur, que je ne qualifie pas, de manquer l’attraction, je rejoignis la salle. Mais tout de suite le choc de mes pensées avec l’odieuse atmosphère d’absolue dispersion d’esprit de cette salle produisit en moi le dégoût. (…)

Au bout d’un moment, cette fois volontairement, je sortis et me retirai dans une petite salle au fond du hall, puis dans le vestiaire. Et cette fois la révélation se précisa au point d’être à peu près comme je l’ai exprimée la première fois. Et je compris en outre intensément la merveille du Dieu-Amour. Oui, certes, Dieu ne m’est rien s’Il n’est ce Dieu, mais si Dieu est AMOUR en comprenant vraiment ce mot, en prolongeant à l’infini une passion d’homme, violente et pure, une folie d’amour, la folie d’amour, pour mieux réaliser que je vivais presque la débauche, l’orgie, l’amour de Dieu pour l’homme, et en même temps pour mieux comprendre la note d’infinie tendresse, la tendresse de la mère qui pleure d’amour devant son fils au berceau. Voilà Dieu, Dieu Amour, et voilà ce que j’ai compris entre les manteaux du vestiaire.

Ai-je, à ce moment-là déjà, précisé ce dégoût et cet appel, en pensant que ma vocation était sans doute monacale ? Je ne me le rappelle plus très bien. Ai-je pensé qu’il fallait que je sois tout à Jésus, pour l’aimer sans relâche ? Je ne sais. Mais après quelques temps, trop courts hélas, de méditation, je retournai dans la salle. Je me souviens que je souffrais me demandant si ce n’aurait pas été mieux répondre à l’appel de Dieu que de briser net et de monter dans ma chambre l’aimer. Ah ! Réalité des choses qui de l’extérieur vous apparaissent comme de belles histoires extraordinaires de saints ! Sentiment de l’infidélité… Si, à ce moment-là, j’avais tout brisé, qu’est-ce qui m’eût été révélé encore ? Peut-être n’aurais-je eu que l’épreuve d’une grande froideur. Et c’eût été encore une grande grâce. (…)

C’est après être remonté dans ma chambre que ma pensée fit encore un pas : si vraiment j’avais vocation de ne pas laisser Jésus seul, si je sentais le besoin de Lui donner toutes mes pensées, si au milieu de tous les actes mondains, je sentais le dégoût de n’être pas tout à Lui, n’est-ce pas que je n’étais pas fait pour le monde, mais pour le cloître, et que je devais passer sous le drap à tête de mort de la mort au monde ? Avant tout, PRIER. Dieu ne laissera pas errer une âme de bonne volonté qui veut ne se fier point à elle, mais en Lui seul. PRIER — PRIER.

17 août 1935, au Père Valensin

Encore une fois, je ne dis pas qu'on ne puisse pas parfaitement honoré Jésus-Christ selon sa nature, en allant au théâtre, en allant au bal etc., et ce n’est pas à dire qu’à un beau concert je ne prenne pas un plaisir immense dont la privation me serait dure. Mais enfin il y en a tout de même qui se font religieux ! Et il y en a qui peuvent être appelés à un amour plus grand, plus explicite et plus exclusif surtout, et dont la vocation n’est pas d’honorer Jésus-Christ dans le monde en vivant le monde en Jésus-Christ, mais de sacrifier à Jésus-Christ le monde. Ce sont ceux qui ont véritable vocation d’amoureux. L’ai-je ou ne l’ai-je pas ? Je m’en remets à mon Père pour décider. Mais cette expérience, dont je puis dire sans hésiter qu’elle a été une grâce puisque tout est grâce pour la bonne volonté, cette expérience que je n’ai pas voulu laisser perdre, est peut-être un premier indice. Et peut-être, si je cherchais bien, trouverai-je comme une vague tendance, une orientation, un premier frémissement de mise en marche et de mouvement, avant cette expérience qui est déjà réalisée et concrète…

Dites-moi ce que vous en pensez et priez pour que, sans scrupule ni orgueil, je sois toujours fidèle aux moindres indications de la grâce. Et vive Jésus !

3 septembre 1935, au Père Valensin

Comme un homme qui a clos ses volets d’une main soupçonneuse. En plissant les yeux devant le dernier filet de lumière qu’il met à la porte. Mais il ne les a pu si bien fermer que le grand vent ne les fasse claquer et soudain il sent dans son dos éclater une large fusée de lumière. Ainsi la grâce fait sauter les persiennes les mieux closes Comme un grand vent — et l’homme ne peut se déprendre de la lumière.
(…)
De plus en plus, vision de la vie, éclair, rien par elle-même, tout par et pour l’éternité. Mais qu’il doit être dense, l’instant plus dense que cette vie toute entière interminable ! La vie de foi angélique ! Réfléchir demain sur cette idée de l’élection. Tout me manifeste que je suis un élu. Mais que je me sens misérable, desséché, vieux ! Oh ! Quelle angoisse : ô ma jeunesse. Mais quel épuisement ! Quel écœurement ! ô Jésus, par quelle voie étroite étirez-vous ma vie ? Tout craque et se disjoint. Oh ! Au moins que j’arrive au bout, que je débouche enfin sur la JOIE !

16 octobre 35, dernière lettre au Père Valensin

Le premier rayon de soleil pique le carreau supérieur de la fenêtre à droite, dessine obliquement les deux ombres pâles des barreaux, et vient aviver d’un trait d’or une boule de fleurs jaunes sur le secrétaire. Il entre comme une promesse et comme un signe ; comme un signe : la fièvre baisse ; comme une promesse : les nuages s’entrouvrent et le beau temps est proche. Pour un peu les collines d’Aix réapparaîtraient à l’horizon. Les feuilles sont jaunes et les terres roses et vertes, semblables aux laines d’un tapis un peu usé. Ce renouveau est délicieux. C’est Nice qui apparaît en transparence. Vive la Joie et vive Jésus !...

François meurt de tuberculose le 11 novembre 1935.


Prière de François

Père dont le nom est tendresse…

Père dont le nom est Tendresse
Père dont le nom est Jeunesse
Père dont le nom est Amour

Père dont le nom est Père
Et presque dont le nom est Mère
Père dont le nom est Secours

Père dont le nom est Indulgence
Père dont le nom est Patience
Père dont le nom est Pardon

Père dont le nom est Caresse
De nouveau Père dont le nom est Tendresse
Père qui t’appelles l’Infiniment Bon

Ô Père, à ceux qui sous prétexte que Tu es quelqu’un de tout autre,
Ne veulent pas que Ta Paternité ait aucun rapport avec la nôtre
Et Te font ce qu’ils ne voudraient pas être eux-mêmes, une espèce de juge féroce et de Pharaon,
Avec les mots humains qui seuls ont goût de Dieu, donne-moi, ô Père, de faire connaître Ton vrai Nom !

Peinture d'Emil Nold

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