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" La déconstruction du christianisme "
Michel Jondot


L’expression ne désigne pas une volonté de démolition de la religion chrétienne. Le mot « déconstruction » évoque plutôt un travail d’analyse, au sens étymologique du mot. Il s’agit de considérer les différents éléments qui composent un ensemble afin de discerner leur fonctionnement. Le philosophe Jean-Luc Nancy s’aventure dans cette tâche à propos du christianisme à travers deux volumes que nous avons lus (« La Déclosion » et « l’Adoration », aux éditions Galilée). La démarche est subtile. En y faisant allusion en quelques pages pour la présenter, nous risquons de trahir l’auteur mais nous y gagnerons peut-être de mieux percevoir ce que « croire » peut signifier en notre temps.

Michel Jondot est prêtre séculier du diocèse de Nanterre (France), membre de l'équipe animatrice "Dieu maintenant"

(9) Commentaires et débats


Une contradiction

Les ravages du monothéisme : l’univers de la clôture

Le christianisme est un monothéisme. Ceci entraîne une contradiction.
Le monothéisme, en effet, est la clé à partir de laquelle s’éclaire l’histoire de l’Occident. Mais, d’autre part, ce qui a fait naître le christianisme, et que la « déconstruction » met à jour, subvertit cette histoire.

Le judaïsme a rencontré l’hellénisme au moment où la philosophie grecque voyait le jour et posait Dieu au sommet de tout. Se mettait en place un système où s’imposait, avec la soumission à l’Être unique, l’unité et l’uniformité des personnes et des peuples. Prenant le relais de l’Empire romain, l’Eglise a formulé ses dogmes et forgé sa morale au nom du Dieu unique. La volonté de bâtir une chrétienté n’a pas manqué d’être la cause du totalitarisme occidental.

On se réjouit quelquefois que l’athéisme ait éliminé, pour la conduite du monde, le Dieu auquel se réfère le christianisme. La religion a aliéné des générations et des générations en leur imposant une même façon de voir, de penser, de connaître et de vivre. Lorsqu’elle était dominante, aux siècles de chrétienté, sa référence à Dieu engendrait la violence.

Il est vrai que le rationalisme a retiré à l’Eglise, au moins depuis Galilée et à coup sûr depuis le siècle des lumières, la prétention à détenir les clefs du savoir. Il a détruit le mythe d’une religion qui justifierait les caprices du monarque (une foi, une loi, un roi) : monarque et monothéisme ont même racine ! La monarchie a fait son temps. Le rationalisme a entraîné l’athéisme qui a pris la place du monothéisme ; mais ces deux mots, pour contraires qu’ils soient, appartiennent au même système de pensée : marxisme, communisme, fascisme, libéralisme ont créé des ravages aussi déplorables que ceux qu’on peut imputer aux religions. Tous ces mouvements, dans leur prétention à vouloir rendre raison de tout, étaient pris dans le fonctionnement induit par le monothéisme et entretenu par le christianisme : la volonté de faire un tout unique. Ce qui prétend faire UN (qu’on nie Dieu ou qu’on se réfère à Lui) conduit au totalitarisme.

Aujourd’hui, à la place des dogmes et de la morale, une seule et même culture s’impose partout. Les mêmes chansons, les mêmes films, les mêmes techniques, les mêmes hôtels, les mêmes moyens de communication, les mêmes modes de consommation, la même langue anglo saxonne : le pouvoir de l’UN atteint un sommet et prend le nom de mondialisation. Nous vivons sous l’emprise du marché : tout s’achète et se vend. L’argent crée un monde qui pour être élargi aux dimensions de la planète n’en est pas moins fermé, enclos à l’intérieur d’un système marchand dont on voit les effets catastrophiques : écart entre les peuples, abîme entre les riches et les laissés pour compte.

" La déclosion "

On n’aurait plus qu’à désespérer de l’humanité si on oubliait l’autre aspect qu’on peut découvrir à la source du christianisme. Sans doute s’agit-il de cette source que chantait Jean de la Croix : « elle coule mais c’est de nuit ! » On a pu affirmer du christianisme qu’il était la religion opérant la sortie de la religion. Ce mouvement, en réalité, était amorcé par le monothéisme ; affirmer l’unicité de Dieu revenait à donner congé aux nombreuses divinités de la mythologie : dans chaque foyer ces divinités qu’on appelait « Pénates » protégeaient ceux qui y habitaient. Avec le monothéisme, le divin est relégué dans les hauteurs, au sommet de l’Être, inaccessible.

Le mystère de Jésus fait mieux encore. En rigueur de terme peut-on dire que Jésus a fondé une religion ? Il n’a affirmé aucune doctrine nouvelle à laquelle ceux qui le suivaient auraient dû adhérer. Il dénonce des illusions mais il n’ouvre pas une nouvelle morale. A son contact, on s’interroge. Certes, il est bien situé dans la société : « N’est-ce pas le fils de Marie et de Joseph le charpentier ? » On le voit à la synagogue prendre le livre d’Isaïe et réagir comme tout juif a le droit de la faire.

Mais cet homme ne laisse pas d’intriguer : « Quel est donc celui-là ? », « Nul n’a parlé comme cet homme ». Ceux qui le suivent d’un peu plus près ont du mal à comprendre. Il leur parle du Père qui est « dans les cieux ». Où situer cet « ailleurs » ? L’éloignement est trop grand. On demande à voir et c’est bien normal. La réponse est encore plus déconcertante : « Regardez-moi ! » « Qui me voit, voit le Père ! » Comment penser une absence incommensurable en même temps qu’une proximité et même une intimité ? Cet enlacement de l’absence et de la présence a ses répercussions sur la manière d’être au monde qui, elle aussi, suppose la même imbrication : ils ne sont plus du monde, leur dit Jésus, lors de leur dernier entretien avant la Croix. Mais, en même temps, il demande au Père de ne pas les retirer du monde.

Dans le comportement de Jésus, on atteint une limite mais cette limite n’est pas une clôture ; elle est ce point que J.L. Nancy appelle « Déclosion ». Il s’agit d’un passage, d’une communication entre ce monde ci et l’autre du monde – mais non pas un autre monde comme le donnent à entendre certaines prédications. L’humanité est inséparable de ce qui la dépasse (« L’homme passe infiniment l’homme », disait Pascal). La jointure est l’entrée de l’Autre à l’intérieur du monde (l’Autre à la place de l’Un !). Certes la jointure peut être occultée ou colmatée. Dans ce cas on sombre dans le totalitarisme auquel, d’une certaine façon, le monothéisme conduit. La caractéristique d’une religion, comme d’un parti ou d’un quelconque système, consiste à boucher ce point de passage entre une construction humaine et ce dépassement qui ne se confond pas avec le monde mais l’enveloppe. Vivre à la hauteur de l’humanité oblige à vivre ici-bas avec ce qui nous dépasse. L’ailleurs, ce que Jésus appelait le lieu du Père, est à rejoindre là-même où nous avons les pieds

« Autrement qu’être »

L’expression est d’un autre philosophe ; elle pourrait être utilisée par J.L.Nancy. Il éclaire cette vision du monde que permet « la déclosion » en se référant aux deux dogmes fondamentaux du christianisme : la Trinité et l’Incarnation. Les chrétiens disent que le Dieu UN est Père, Fils et Esprit. Comment mieux faire entendre que Dieu n’est pas un être, fût-il l’Être suprême ? Son univers, si l’on peut dire, n’est pas un autre monde où les choses sont ce qu’elles sont, fixées dans leur essence. Croire à la Trinité conduit à parler de Dieu négativement. Le Père n’est pas sans le Fils et l’Esprit. L’Esprit n’est pas sans le Fils et le Père ; le Fils enfin n’est rien sans le Père et l’Esprit. Pour le dire autrement, Dieu n’est pas dans l’être mais dans les rapports qui unissent les personnes.

Lorsque le Fils assume notre nature humaine, il inscrit dans le monde cette manière de vivre les uns par les autres. On entre dans la Trinité – l’Autre du monde – lorsque se tournant vers autrui on s’arrache à soi-même pour faire face à celui ou à celle qui nous appelle ou que nous-mêmes appelons. Vivant cela, on peut comprendre la belle méditation de Paul sur la Croix (Phil). Christ se dépossède de sa divinité pour s’abaisser, tel l’esclave devant son maître. Cet évidement de lui-même, dans la disparition des privilèges qui le rendent égal à Dieu, est le mouvement qui le conduit à la victoire et à la vie. « Dieu l’a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom. » Le mouvement par lequel nous nous effaçons les uns devant les autres pour nous écouter et tenter de nous entendre et de nous répondre est le lieu même où s’accomplit « le passage » que la liturgie traduit par le mot « Pâques ». Il ouvre sur l’autre du monde qui, loin de sortir du monde, nous maintient dans la réalité.

Dans ce mouvement où, sortant de nous-mêmes nous faisons face à autrui, se produit un phénomène étrange. Il faut bien suspendre toute prise sur une vérité, quelle qu’elle soit pour entendre. Se parler sans violence suppose ainsi une suspension du sens pour entrer dans le discours les uns des autres. Il faut passer par l’abolition du sens pour permettre au sens de circuler entre nous et aboutir à une parole vraie. Quand on parle de vérité – et particulièrement de vérité révélée - celle-ci n’est-elle pas à chercher d’abord en ce point impossible à saisir, qui court dans nos discours et qu’il ne faut surtout pas arrêter. Elle ne peut manquer de circuler là où les hommes et les femmes se rencontrent pour faire société. Cette sorte d’abolition du sens conditionne la circulation de la vie. Elle permet que les paroles et les signes que nous nous adressons soient autre chose que la répétition des mots d’ordre d’un parti ou d’une Eglise. « La vérité révélée, écrit J.L. Nancy, est la vérité que ne contient aucune doctrine ni aucune prédication. Elle n’est la vérité d’aucune adéquation ni d’aucun dévoilement. Elle est simple vérité infinie de la suspension du sens : interruption, car le sens ne s’accomplit pas, et débordement, car il ne cesse pas ».

L’acte de croire

Dans ces conditions, qu’est-ce que croire ?
La réponse est difficile. Croire n’est pas savoir ; un savoir arrête le mouvement du sens. Bien sûr, le croyant, ne serait-ce qu’en récitant le Credo, prononce des affirmations. Ne soyons pas dupes des mots. Puisque la foi a partie liée avec la parole, le croyant se doit d’être très humble par rapport aux énoncés. Il n’est pas propriétaire d’une connaissance dont les autres seraient dépourvus. Croire implique l’écoute, non seulement de l’Eglise mais aussi et peut-être d’abord, écoute du monde auquel s’adresse le message chrétien. Dans la relation à autrui, l’Incarnation nous invite à reconnaître quel « passage » s’opère en ce point impossible où le sens s’abolit pour pouvoir se poursuivre. Certes, le croyant ne peut pas ne pas parler. S’il parle au Nom du Père, du Fils et de l’Esprit, qu’il ne confonde pas le contenu de ce qu’il dit avec le travail d’effacement grâce auquel jaillit le sens. Si le croyant se réfère à Dieu, il le trouvera en ce point d’évanouissement à partir duquel l’avenir peut surgir. Et tant pis si la religion n’est pas cet avenir.

« Il faut donc en même temps accompagner jusqu’à sa dernière extrémité, le mouvement d’autodestruction du christianisme et renforcer le mouvement symétrique de la raison. Il ne faut pas faire retour à l’esprit du christianisme ni à l’esprit de l’Europe et de l’Occident. Il faut, au contraire, refusant toute espèce de retour, et plus que tout le retour du religieux qui est la plus lourde des menaces, aller plus loin dans ce qui fait l’invention de cette civilisation mondialisée, peut-être perdue, peut-être en fin de course mais peut-être aussi capable d’une autre aventure. Et cette invention, c’est celle d’un monde sans Dieu – sans assurance de sens – mais sans désir de la mort. Sans doute cela veut dire aussi : sans Christ et sans Socrate. Mais avec cela qui se tient au fond de Socrate et du Christ, plus puissant qu’eux : la faculté d’être au monde, la force et la tendresse qu’il faut pour saluer une autre vie au milieu de celle-ci » (« L’adoration »).

Jean-Luc Nancy est-il croyant ? En tout cas, il parle ici en philosophe et non en théologien. Sans doute le chrétien s’étonnera que Christ et Socrate soient mis sur le même plan. Avant de quitter ce monde, Jésus disait à ses amis : « Il vous est bon que je m’en aille ! » (saint Jean). Peut-être est-ce en ce point que cette pensée nous conduit. En quittant ce monde, Jésus se vidant de lui-même ouvrait la porte sur l’autre de ce monde. Cette abolition (que les théologiens appellent kénôse) est peut-être ce point de passage où Jésus accepte d’être dépassé ? « Vous ferez des choses plus grandes que les miennes ! » (évangile selon saint Jean).

Michel Jondot

Peintures de Guermaz