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L'Eglise des saints
L'équipe "Dieu Maintenant"


Avant d'être une institution hiérarchique, l'Eglise est le lieu où le croyant s'efforce de répondre à la Parole de Dieu. Elle prend chair, aujourd'hui encore, et appelle à la sainteté: "Notre Eglise est l'Eglise des saints..." (Bernanos). Dans cette Eglise, il n'y a pas d'un côté ceux qui parlent et de l'autre ceux qui éoutent.

(4) Commentaires et débats


D'un côté ceux qui commandent
et de l'autre ceux qui obéissent !

Dans un article de la revue « Croire aujourd'hui » le Père Valadier regrettait que les chrétiens, plutôt que de prendre le risque de parler, s'enferment dans une obéissance passive. Ce comportement, selon le théologien, est dangereux : «Les autorités se croient entendues alors que les fidèles suivent bien souvent leur route, surtout en matière de moeurs, sans rien demander à personne ! Il faut bien voir que nous sommes là devant une sorte de cercle vicieux, la passivité des fidèles encourageant...les autorités à s'enfermer dans des positions suffisantes, à la limite méprisantes envers le peuple de Dieu.» On ne peut mieux formuler le diagnostic du mal qui ronge le Corps du Christ. Nous refusons, pour notre part, de nous y résigner. S'il est vrai qu'aujourd'hui encore la parole prend chair, s'il est vrai qu'elle véhicule le désir de Dieu, il faut sauver la relation, à l'intérieur du Peuple de Dieu et oeuvrer pour que se maintienne, entre les uns et les autres, une écoute mutuelle. Pas d'Eglise possible si elle est scindée en deux parts : d'un côté ceux qui parlent, prescrivent et condamnent et, de l'autre, ceux qui écoutent, se soumettent et se taisent. Sans écoute mutuelle, sans le va-et-vient de la parole et de l'écoute, sans le respect des uns et des autres, nous sommes loin du Père et de son désir; la foi alors n'est plus qu'un simulacre.

Avec l'humilité qui s'impose, nous osons dire nos regrets. Si tout se décide à Rome, si les moindres gestes de la liturgie, si le comportement moral dans les détails les plus intimes de la vie, sont fixés par le Souverain Pontife, il y a fort à craindre que s'étouffe l'Esprit de force dont peut se prévaloir chaque baptisé et chaque confirmé.

Des synodes diocésains se mettent en place. Au risque de nous tromper, disons que les discussions qui les précèdent masquent souvent les objectifs (sans doute inconscients) des évêques. Certes, on y prend quelques initiatives mais, qu'on y regarde d'un peu près : qu'en sort-il de nouveau ? On met en place, par exemple, des Equipes d'Animation Pastorale; elles sont un bel instrument qui permet à l'évêque de faire passer ses «orientations»; mais sont-elles un moyen de faire entendre à la hiérarchie ce que pensent les laïcs sur la contraception, la place des divorcés remariés ou le mariage des prêtres? Demande-t-on aux baptisés s'ils sont d'accord pour que les disciples de Monseigneur Lefèvre soient réintégrés dans l'Église? Pourtant tous les chrétiens risquent d'être marqués par cette décision. Dans chaque diocèse on organise des élections pour composer des «conseils presbytéraux» (conseil de prêtres autour de l'évêque). Reconnaissons que cette opération n'a rien de démocratique. On n'a pas à choisir les délégués en fonction d'une sensibilité ou d'un projet. Chaque prêtre désigne un confrère qui lui ressemble et l'ensemble aboutit à un regroupement qui approuve filialement les projets de l'Ordinaire.

Nous accusera-t-on de mauvais esprit? Laissons parler une spécialiste de Droit Canon : «La manière de gouverner, dominée par l'attrait du pouvoir, a quelquefois perdu sa dimension ministérielle(...) Il n'est pas rare que l'autorité exige l'obéissance, parfois aussi durement qu'elle risque de briser tout lien. S'il m'importe d'évoquer ces situations préjudiciables à l'Eglise, c'est avant tout parce qu'elles sont à l'origine de nombreux départs, voire de sorties de l'Eglise, souvent aussi silencieux qu'irrémédiables, comportant parfois un réel danger pour le bien physique et spirituel des personnes.» (Anne Bamberg ; la Documentation Catholique, 3 oct 2010. P. 837-839).

D'un côté ceux qui se taisent
et de l'autre ceux qui n'entendent rien !

On aurait tort de faire porter sur les seuls hiérarques le drame d'une parole qui, loin de prolonger l'Incarnation du Verbe venu libérer l'humanité, se pervertit en assujettissant les fidèles. Se soumettre à la parole ne peut signifier «être réduit au silence». Autant le fait, pour les laïcs, d'ignorer la hiérarchie est regrettable et risque d'exclure de l'Eglise, autant le fait de réduire la parole à celle des clercs est dommageable. Qu'on se souvienne, par exemple, du désarroi des jeunes «appelés» chrétiens pendant la guerre d'Algérie, lorsqu'ils étaient témoins de scènes insoutenables (viols, tortures, mépris de l'adversaire). Le vicaire aux armées, le Cardinal archevêque de Paris, Monseigneur Feltin se taisait. Il aura fallu des laïcs comme François Mauriac, André Mandouze et quelques autres pour que l'appel à la justice et à l'amour de l'ennemi soit rappelé et pour que la vocation de l'Eglise soit entendue. Peut-être convenait-il, en l'occurrence, que l'autorité se taise. L'Evêque aux armées devait sans doute tenir compte des retombées de ses paroles parmi les généraux. Il fallait pourtant sauver l'incarnation du Verbe. Qui oserait dire que Mauriac sortait de l'obéissance à l'Eglise en prenant la parole? Ne faut-il pas dire plutôt que, malgré le silence de l'Eglise officielle, il vivait dans l'obéissance de la foi? Certes, Mauriac, parlant au nom de ce qu'il estimait être la volonté du Père, se distinguait au milieu du paysage catholique de l'époque. En réalité évêques et laïcs, en l'occurrence, avaient besoin l'un de l'autre. Le laïc empêchait que le discours de l'Eglise soit un discours unique. Son audace sauvait l'autorité du risque de totalitarisme. On entend souvent, dans les milieux chrétiens, chanter les mérites de l'unité. On y voit un prétexte pour s'incliner devant les discours du Pape et des évêques. En réalité on abîme l'Eglise si on n'accepte d'autre discours que celui de la hiérarchie. On la réduit à un système totalitaire.

On dira peut-être que la société ecclésiale ne peut ressembler à une autre et que les simples fidèles se doivent d'obéir. Ce serait s'écarter de l'enseignement de Vatican II qui fait un devoir aux Pasteurs d'écouter les fidèles et de tenir compte de leurs avis (Lumen Gentium -n° 37). Certains prétendent que des textes semblables ont ouvert la porte à tous les abus et qu'un vent de liberté a porté tort à l'Eglise. C'est oublier qu'il s'agit là d'une évidence que le Concile n'a fait que rappeler. En 1942, un chrétien comme Bernanos s'inquiétait de la passivité de ses coreligionnaires : « Je vois, avec une curiosité mêlée de terreur, grossir sans cesse le nombre de ces hommes d'oeuvres qui, non moins habiles ou vifs que d'autres à défendre leur temporel, prétendent vivre dans le siècle comme s'ils n'y vivaient pas, font paisiblement leur salut tout seuls, pour eux seuls, et répètent avec une espèce d'exaltation : je ne comprends pas, j'obéis sans comprendre, je ne comprends plus rien, quel bonheur ! » Pour l'auteur du «Chemin de la Croix aux âmes» d'où cette phrase est extraite, cette démission de l'intelligence et de l'esprit critique, est un symptôme inquiétant : «Le peuple ne cherche plus à comprendre et même il prend le goût de ce détachement, il tombe peu à peu dans l'optimisme superstitieux de l'incurable qui se garderait bien de demander des explications au médecin, même si celui-ci était disposé à lui en donner».

On s'arrange mutuellement !

La parole n'est pas morte, diront certains. Des communautés, des paroisses, demeurent fraternelles et les chrétiens sont heureux de s'y retrouver. Ils donnent bénévolement de leur temps pour assurer les principaux services comme l'accueil, la catéchèse, la liturgie, la préparation au mariage, l'animation de groupes de jeunes, etc. Ils se donnent sans réserve, avec joie mais quand même un peu d'inquiétude: les chiffres sont alarmants, qui prendra le relai ?

Demandez-leur, par ailleurs, s'ils sont d'accord avec le comportement qu'on voudrait qu'ils adoptent en tant que chrétiens pratiquants? Si on les interroge, ils diront peut être « oui », mais on peut craindre qu'ils pensent le contraire. En matière de limitation des naissances, qui écoute le pape interdire tout usage de préservatif ? Combien de jeunes couples chrétiens vivent en concubinage avant le mariage? Pourtant c'est interdit. Qui penserait à aller se confesser s'il manque une messe du dimanche? Cependant la règle n'a pas changé.

La hiérarchie, consciente que son discours ne passe pas, se garde de parler de péché mortel. On donne même des consignes, paraît-il, aux confesseurs de ne pas trop interroger les pénitents sur leur manière de vivre la sexualité en couple. En effet, un péché ne peut être qualifié de mortel que s'il est accompli en toute connaissance de cause. Alors on évite de parler trop clairement. Ce langage a un avantage : celui de modérer des interdits trop pesants. Il a aussi un inconvénient: il ne permet pas au peuple de dire ouvertement son désaccord. D'un certain côté, on s'arrange mutuellement: la hiérarchie ne risque pas de conflit et le peuple mène sa vie... Quand l'occasion se présente, comme une assemblée diocésaine, les chrétiens n'hésitent pas à dire respectueusement certains désaccords mais leur parole est sans effet. Pris par l'habitude, peut être, de donner des ordres, beaucoup d'évêques en France en rajoutent au Droit Canon. Là où hier la confiance mutuelle suffisait, aujourd'hui il faut une lettre de mission écrite par l'évêque.

Dans l'Église catholique aujourd'hui il y a, d'un côté, ceux qui parlent et, de l'autre, ceux qui obéissent. En même temps que des croyants sortent de l'Église, à l'intérieur on n'a jamais parlé autant d'obéissance. On vante tellement la vertu d'obéissance que les protestants, parfois, disent avec humour : «Quand on entend parler les catholiques, on a l'impression qu'ils ont changé l'hymne à la charité de saint Paul en remplaçant le mot amour par celui d'obéissance : J'aurais beau avoir toute la foi et toute la science, s'il me manque l'obéissance à l'évêque... cela ne me sert à rien...».

Certains catholiques disent: «l'Église n'est pas une société comme une autre, le peuple est là pour obéir à la hiérarchie.» Nous disons avec beaucoup d'autres: pour que l'Église ne soit pas une société comme une autre il ne faut surtout pas faire deux camps, celui de ceux qui commandent et celui de ceux qui obéissent. Quand on ne se parle plus tout se dérègle, le peuple se pulvérise et la hiérarchie devient totalitaire. L'obéissance de la foi à laquelle nous sommes tous appelés n'a rien à voir avec cette obéissance servile. Elle libère, sans arrêt, au nom de l'Autre, la parole et l'écoute. Si l'Église, hiérarchie et peuple, n'opèrent pas cette conversion des uns vers les autres (cette «conversation») alors l'Église mourra car elle n'aura vraiment plus de raison d'exister. On dira d'elle qu'elle a fait son temps. Certains reconnaîtront qu'on lui doit peut-être quelques avancées au cours de l'histoire telles que la naissance des hôpitaux, des écoles... et peut-être même les droits de l'homme et la démocratie. On érigera les églises en monuments aux morts, comme les traces d'une civilisation disparue qui fait partie du patrimoine. Et chacun fera sa religion comme il pourra, sans repères... n'est-ce pas déjà ce que les enquêtes de sociologie nous montrent comme la tendance actuelle ?

L'Église des saints et des prophètes

Par-delà l'autoritarisme des uns et la passivité des autres, pour sauver l'avenir de l'Eglise dans le monde, voire sa survie en Occident, il convient de sauver le lien entre les pasteurs et les fidèles. Ce lien, ce va et vient de la parole, est saint. On ne peut le détruire sans se couper du mystère de la foi. Entre les uns et les autres, la relation est sacramentelle. Demeurer solidaires les uns des autres permet que le mystère de la Pâque se signifie et se réalise là même où l'histoire nous a placés. Le Verbe s'est fait chair; il a été reçu par des hommes qui nous transmettent la Bonne Nouvelle du salut. Le lien aux pasteurs nous ancre sur cet événement. Les sacrements, en effet, qui, dans la cohérence catholique, ne tiennent pas sans les évêques et les prêtres, permettent aux croyants, quelle que soit leur place dans l'Institution, de se reconnaître appelés par le Père.

Cependant, l'Église n'a pas seulement besoin de pasteurs mais aussi de saints et de prophètes. «Les saints ont été obéissants, non dociles.» (Georges Bernanos). Prophètes et saints continuent à parler, quoi qu'il leur en coûte. Si on leur impose silence, si on ne les entend même plus, ils parlent quand même. Leur seule présence devient une question, une brèche. Refusant d'exclure ceux qui les excluent, ils plantent la Croix de Jésus-Christ, au coeur même de l'institution. Ils sauvent l'Église, nous le croyons.

«L'heure des saints vient toujours. Notre Église est l'Église des saints. Qui s'approche d'elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle. Mais notre Église est l'Église des saints. Pour être un saint, quel évêque ne donnerait pas son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel? Qui ne voudrait pas avoir la force de courir cette admirable aventure? Car la sainteté est une aventure. Qui l'a une fois comprise est entré au coeur de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine.(...) Notre Église est l'Église des saints.
Nous respectons les services d'intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre coeur est avec les gens de l'avant, notre coeur est avec ceux qui se font tuer.»
(Georges Bernanos)

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