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Naissance du purgatoire
Michel Poirier, Joseph Moingt, Christine Fontaine


Croire au Dieu de Jésus-Christ nous inscrit dans une histoire. Le mot " Purgatoire " n'est pas dans l’Évangile. D'où vient-il ? A l'historien de répondre. Le théologien, quant à lui, scrute les Ecritures. La parole de l'historien et du théologien conduisent chacun à s'interroger : la croyance au Purgatoire, aujourd'hui, éclaire-t-elle notre regard sur Dieu et sur la vie ?

Le Purgatoire est-il né au 12e siècle ?
Michel Poirier


Une théologie du Purgatoire
Joseph Moingt


Croire au Purgatoire aujourd'hui ?
Réactions de Christine Fontaine

(6) Commentaires et débats


Le Purgatoire est-il né au 12e siècle ?
Michel Poirier

Une lecture de Naissance du Purgatoire, de Jacques Le Goff

En 1981 l’historien médiéviste de grand renom et de grande compétence Jacques Le Goff (1924-2014) a publié un livre important, Naissance du Purgatoire. Comme la croyance au Purgatoire a joué un rôle essentiel dans l’extension aux âmes des défunts du bénéfice des indulgences, indulgences qui constituent aujourd’hui encore un sujet de débat (voir sur ce site indulgenceplénière.html ), Nicodème a demandé à Michel Poirier de lire ce livre et d’en rendre compte pour notre communauté.

1. La naissance du Purgatoire, lieu de séjour pour un temps des âmes des défunts

Jacques Le Goff établit de manière convaincante (p. 957 et suivantes -1-) que c’est dans la décennie 1170-1180 qu’on voit éclore distinctement la croyance en un Purgatoire faisant nombre avec le Ciel et avec l’Enfer, en tant que l’un des trois lieux où peuvent se retrouver les âmes après la mort. Jusque-là le latin médiéval, langue dans laquelle tous les théologiens échangeaient, connaissait certes l’adjectif purgatorius, pouvant qualifier un feu (ignis) ou des lieux (loci), mais dans cette décennie apparaît dans les textes, pour la première fois, le substantif neutre singulier Purgatorium.

Cette émergence d’un troisième lieu avait été favorisée par l’évolution qu’avait connue dans les siècles précédents la pénitence. Dans l’antiquité tardive, si les péchés graves commis publiquement entraînaient l’exclusion du fautif de l’assemblée chrétienne, et s’il n’était réintroduit qu’après une longue pénitence publique (des années plutôt que des mois) couronnée par un aveu solennel (l’exomologèsis) suivi par une imposition des mains de l’évêque lui redonnant ses droits de chrétien, pour les péchés moins graves ou inconnus on s’en remettait à la miséricorde du Seigneur, en insistant pour que les fidèles (nous sommes tous pécheurs !) pratiquent assidument la prière, l’aumône et le jeûne, qui plaisent à Dieu, apaisent ses courroux, attirent son indulgence et sa pitié.

Une fois que se fut répandu pour ces derniers cas, autour du 8ème siècle, l’usage de la confession privée à l’oreille d’un prêtre, il se trouvait que la réconciliation prononcée par ce prêtre suivait immédiatement l’aveu sans qu’il y ait eu la moindre pénitence préalable où puisse s’incarner leur repentir. On prit donc l’habitude d’imposer aux réconciliés d’effectuer ensuite cette pénitence (par exemple un long et difficile pèlerinage pour un acte très grave, quelques prières pour les broutilles) à titre de satisfaction offerte à Dieu.

Où iraient, au sortir de la mort, les âmes de ceux qui n’avaient pas eu le temps d’effectuer toute la pénitence due pour un péché grave ? Ce péché grave ne pouvait plus les faire tomber en Enfer, il leur avait été pardonné. Mais le Ciel ne pouvait accueillir aussitôt des pécheurs encore en dette. D’où l’idée du passage par un « feu purgatoire » (ignis purgatorius) ou par des « lieux purgatoires » (loci purgatorii, chez saint Bernard par exemple), qui leur permettrait de finir de payer leur dette, de « purger » (2) leur peine. Même chose pour les péchés trop peu graves pour valoir l’Enfer, mais qu’on n’avait pas confessés et dont on restait redevable. Mais le pluriel un peu mystérieux des loci purgatorii dont il est question chez Bernard montre que les idées ne sont pas encore tout à fait précises. Avec le Purgatorium, tout devient net et clair, et trois décennies plus tard Dante pourra entreprendre dans son poème un voyage en trois étapes égales à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

On est ainsi entré dans un système sans surprise. Un petit nombre de saints, dont la vie chrétienne a été héroïque, va directement au Ciel, au Paradis, pour y jouir du suprême bonheur dans la vision de Dieu. Un (petit ?) nombre de criminels ou hérétiques endurcis souffrira éternellement en Enfer d’être privé de cette vison et de ce bonheur. Et l’on peut penser que la majorité du peuple chrétien sera orientée vers le Purgatoire, où chacun subira pendant un temps plus ou moins long les peines dont il était encore redevable et que les souffrances de cette terre n’avaient pas suffi à acquitter – avant de rejoindre, définitivement purifié, le Ciel (3). Prier pour ses défunts, c’est demander à Dieu d’abréger pour eux ce séjour douloureux, d’autant plus douloureux que certains prédicateurs se mettent alors à décrire pour le Purgatoire des supplices qui ne cèdent en rien à ceux qu’on avait coutume d’imaginer pour l’Enfer.

2. Le Purgatoire, les indulgences, et ce qui s’ensuivit

La naissance du Purgatoire se produit dans une Église qui, au siècle précédent, a commencé à instituer des indulgences, c’est-à-dire, rappelons-le, la possibilité de racheter par une œuvre pieuse (la participation à la Croisade, par exemple) les pénitences demandées au pécheur pardonné.

On ne retracera pas ici tout le destin des indulgences. Un rappel historique est présent sur ce site à l’adresse
vousavezditindulgencepleniere.html. On se bornera à examiner l’incidence de la croyance au Purgatoire sur l’évolution des indulgences.

La « communion des saints », affirmée dans le Credo dit des Apôtres, implique qu’entre tous les « saints », c’est-à-dire selon la terminologie du Nouveau Testament tous les baptisés dont la relation à Dieu est vivante (ce qui exclut les pensionnaires de l’Enfer, mais non ceux du Purgatoire), une solidarité existe. Cette solidarité reconnue amena les autorités de l’Église à considérer que celui qui gagnait une indulgence pouvait la transférer à un défunt en Purgatoire pour lequel il priait. Cette évolution est d’autant plus naturelle que le système des indulgences avait pour origine une dispense de pénitence, et que la considération des pénitences encore dues au moment du décès a joué un rôle non négligeable dans le recours à l’idée d’un Purgatoire. L’indulgence appliquée aux défunts pouvait donc raccourcir leur séjour dans ce lieu de tourments purificateurs, et même y mettre fin sans discussion s’il s’agissait d’une indulgence plénière. Tout cela relève d’une logique incontestable – dès lors que l’on a admis que la miséricorde de Dieu se soumet à la logique, et qu’il a remis aux autorités de l’Église la gestion de cette logique.

Entre temps, malheureusement, l’argent s’était infiltré dans les indulgences. En 1215, au 4ème concile du Latran (4), on avait décidé que ceux qui étaient empêchés par des circonstances décisives de partir en croisade pouvaient gagner la même indulgence plénière en équipant de leurs deniers un croisé pauvre. Que pourrions-nous objecter à cette belle solidarité entre un chevalier sans ressources mais plein de courage et un riche marchand retenu en Italie par sa contribution à l’essor économique ? Mais le ver était dans le fruit, et désormais on pouvait substituer à l’œuvre pieuse qui gagne une indulgence le versement de la somme destinée à financer cette œuvre pieuse, qu’il s’agisse d’un départ en croisade ou de la reconstruction grandiose d’une basilique romaine dédiée à saint Pierre. On pouvait extirper du Purgatoire un ami ou un parent et le transférer au Ciel en versant, dans certaines conditions et en principe au cœur d’une démarche religieuse, une certaine somme d’argent.

Dès lors, faut-il encore s’étonner qu’à la veille de la Réforme, le père dominicain Tetzel, quêtant pour les œuvres de l’archevêque de Magdebourg et pour les constructions du pape, ait proclamé qu’à chaque fois qu’une pièce d’or tombait au fond de sa sébile une âme s’envolait du Purgatoire vers le Ciel ? On comprend que le moine augustin Martin Luther ne l’ait pas supporté.

À partir de là, entre Luther et Rome c’est un dialogue de sourds, les choses s’enveniment, la division s’installe, et sur ce sujet comme sur d’autres, la Réforme se met à rejeter non seulement les abus et les dérives qui ont été à l’origine du conflit, mais tout ce qui, dans les acquis dogmatiques et disciplinaires des siècles précédents, a servi de terreau à ces dérives, donc les indulgences sous tous leurs aspects, mais aussi les pénitences, le Purgatoire, et même la prière pour les morts.

3. Bilan d’étape

Arrivés à ce point de notre enquête, nous devons avouer que le bilan n’est guère favorable au Purgatoire. Mais il faut bien considérer de quel Purgatoire il s’agit précisément. Il s’agit d’un lieu à part, où les morts pas assez mauvais pour l’Enfer mais encore redevables de fautes vénielles ou de pénitences incomplètes expient cela dans la souffrance pendant un temps défini parallèle à notre temps terrestre et modulable en fonction de la prière et des indulgences procurées par les vivants. Tel est le Purgatoire qui est né entre 1170 et 1180 et a déployé ses virtualités jusqu’à la contestation de la Réforme. Est-ce là le tout de l’idée de « purgatoire » ?

Le Goff remarque lui-même que la théologie catholique plus récente ne considère plus le Purgatoire comme un lieu, mais comme un état dans lequel se trouvent les âmes en instance de purification et de marche vers le Ciel. Et d’autre part, avant de décrire sa naissance, Le Goff a longuement (p. 795 à 956) parcouru tout ce qui depuis l’antiquité prépare l’émergence du Purgatoire, non seulement dans les textes des pasteurs et des théologiens, mais aussi dans une littérature de visions qui a influencé l’imaginaire.

C’est à cette préhistoire du Purgatoire qu’on va s’attacher maintenant, et plus particulièrement à ses éléments les plus anciens.

4. La préhistoire du Purgatoire

Pour Le Goff, l’un des témoins les plus anciens sur la route qui conduit au Purgatoire est un texte de saint Augustin (354-430) qu’il juge admirable, et qui l’est. Il s’agit d’un passage des Confessions (IX, 34-37) dans lequel Augustin, qui vient de raconter la mort de sa mère Monique et la douleur que cette perte lui a causée, adresse à Dieu, une dizaine d’années après l’événement, une prière que Le Goff reproduit longuement (p. 855-856), et dont voici les phrases les plus significatives pour notre sujet :

« Quant à moi, le cœur enfin guéri de cette blessure où l’on pouvait blâmer une faiblesse de la chair, je répands devant toi, ô notre Dieu, pour celle qui fut ta servante, des larmes d’un tout autre genre ; elles coulent d’un esprit fortement ébranlé au spectacle des dangers de toute âme qui meurt en Adam. Sans doute, une fois vivifiée dans le Christ, même avant d’être délivrée des liens de la chair, elle a vécu de manière à faire louer ton nom dans sa foi et sa conduite ; et pourtant, je n’ose dire qu’à partir du moment où tu la régénéras par le baptême, aucune parole contraire à ton précepte n’est sortie de sa bouche. (…) Malheur à la vie de l’homme, fût-elle louable, si pour la passer au crible tu mets de côté ta miséricorde ! Mais parce que tu ne recherches pas les fautes avec acharnement, c’est avec confiance que nous espérons une place auprès de toi. (…) Pour moi donc, ô ma louange et ma vie, ô Dieu de mon cœur, laissant un instant de côté ses bonnes actions, pour lesquelles je te rends grâce dans la joie, maintenant c’est pour les péchés de ma mère que je t’implore. (…) Je sais qu’elle a pratiqué la miséricorde, et de tout cœur remis leurs dettes à ses débiteurs. Remets-lui aussi ses dettes, si elle-même en a contracté durant tant d’années après l’ablution du salut ! Remets, Seigneur, remets-les, je t’en supplie ! N’entre pas en justice avec elle ! Que la miséricorde passe par-dessus la justice ! (…) Mais, je le crois, tu auras déjà fait ce que je te demande. Pourtant, ces vœux spontanés de ma bouche, agrée-les, Seigneur ! (…) À l’approche du jour de sa délivrance, elle n’eut point la pensée de faire envelopper somptueusement son corps ou de le faire embaumer dans les aromates, ni le désir d’un monument de choix, ni le souci d’un tombeau dans sa patrie. Non, ce n’est pas cela qu’elle nous recommanda, mais seulement de faire mémoire d’elle à ton autel. (...) Et puis inspire, mon Seigneur, mon Dieu, inspire à tes serviteurs mes frères, à tes fils mes seigneurs, au service de qui je mets et mon cœur et ma voix et mes écrits, à tous ceux d’entre eux qui liront ces lignes, de se souvenir à ton autel de Monique qui fut ta servante, et de Patrice qui fut son époux (…) De la sorte, le vœu suprême qu’elle m’adressa sera plus abondamment rempli par les prières d’un grand nombre, grâce à ces Confessions, que par ma seule prière. »

Le Goff commente ainsi : « La décision de mettre ou non Monique au Paradis, dans la Jérusalem éternelle, n’appartient qu’à Dieu. Augustin est malgré tout convaincu que ses prières peuvent toucher Dieu et influer sur sa décision. Mais le jugement de Dieu ne sera pas arbitraire et sa propre prière n’est ni absurde ni absolument téméraire. C’est parce que Monique a, malgré ses péchés – car tout être humain est pécheur –, mérité au cours de sa vie le salut, que la miséricorde de Dieu pourra s’exercer et la prière de son fils être efficace. Sans que cela soit dit, ce que l’on pressent, c’est que la miséricorde de Dieu et les suffrages des vivants peuvent hâter l’entrée des morts en Paradis, non leur en faire franchir les portes s’ils ont été trop grands pécheurs ici-bas. »

De Purgatoire, comme un lieu où l’on demeure un certain temps, il n’est pas un seul instant question dans le texte d’Augustin. Mais qu’entre l’événement de la mort et l’entrée définitive dans le Royaume, il se passe quelque chose, que ce quelque chose ait à voir avec le péché dont aucun fils d’Adam n’a pu être totalement exempt, que ce quelque chose puisse voir son cours modifié, accéléré, par la prière des vivants et par la mention à l’autel (c’est-à-dire à la messe) de ceux pour qui on prie, que cette prière s’adresse à la miséricorde de Dieu pour qu’il débarrasse le défunt de tout ce qui reste en lui de péché et le rende digne du Ciel, tout cela me paraît clairement présent ici. Et (Le Goff n’a pas commenté cet aspect) ce quelque chose peut à la fois être opéré par Dieu très vite après la mort (« je le crois, tu auras déjà fait ce que je te demande ») et rester contemporain des prières adressées dix ans plus tard par Augustin, voire plus tard encore par ses lecteurs, puisque ces prières ne sont ni absurdes ni vaines : Augustin semble avoir eu l’intuition que ce quelque chose échappe aux contraintes du temps linéaire de l’expérience terrestre.

Ce quelque chose vécu dans un entre-deux, accessible à la fois à la miséricorde de Dieu et à la prière des hommes, et qui débarrasse des derniers liens du péché, n’est-ce pas l’essentiel du « purgatoire » ? Non pas d’un Purgatoire-lieu, lieu de supplices pénaux à subir pour un temps défini, mais d’un purgatoire-processus de purgation qui achève la libération des hommes. Le Purgatoire-lieu né au 12ème siècle n’est qu’un des avatars, et pas le plus réussi à mes yeux, de ce processus de purgation entrevu de manière si sensible par Augustin.

On me permettra de laisser de côté les élaborations théologiques ou littéraires (les récits de visions) qui, d’Augustin au 12ème siècle, ont jalonné le chemin vers le Purgatoire proprement dit, son imagerie et son juridisme (p. 857 à 956 du livre). Augustin lui-même n’avait pu se passer entièrement d’images pour traiter le thème, puisque dans son commentaire du psaume 37 il emploie le terme de « feu correcteur » (ignis emendatorius).

Je chercherai au contraire à remonter plus haut même qu’Augustin, jusqu’en ce milieu du 3ème siècle où l’Église est encore persécutée par l’Empire romain, et où sa tradition n’a pas encore définitivement arrêté les contours de l’Écriture. Jacques Le Goff n’avait probablement pas lu la lettre n° 1 de la Correspondance de Cyprien, évêque de Carthage à partir de 248 ou 249 et mort martyr en 258. Cette lettre, adressée aux prêtres, aux diacres et au peuple chrétien d’une petite ville située à quelque distance de Carthage et alors privée d’évêque, traite le cas d’un fidèle de cette Église qui a commis la faute de désigner avant de mourir un prêtre comme tuteur de ses enfants.

C’est une faute, car un concile d’évêques africains avait décidé quelque temps auparavant de proscrire ce genre de désignation, afin que prêtres et évêques se consacrent entièrement à leurs tâches spirituelles et ecclésiales et n’aient pas à administrer des patrimoines. Cyprien, consulté, rappelle que le concile a décidé « qu’aucun chrétien au moment de mourir ne devrait désigner un clerc pour une tutelle ou une curatelle, et que, s’il le faisait, on ne devrait pas présenter l’offrande pour lui ni célébrer le sacrifice pour son repos. N’est pas digne en effet d’être nommé à l’autel dans la prière de l’évêque quelqu’un qui a voulu éloigner de l’autel les évêques et les ministres de Dieu. Par conséquent puisque Victor, en dépit de la règle énoncée naguère par les évêques réunis en concile, a osé constituer tuteur le prêtre Géminius Faustus, on ne doit pas chez vous faire l’offrande pour son repos, ni supplier en son nom dans l’assemblée de l’Église. ». On constate donc que vers 250 déjà on « présente l’offrande » pour un mort, on « célèbre le sacrifice pour son repos » , on « supplie en son nom dans l’assemblée de l’Église ». La prière pour les morts et la célébration du sacrifice pour eux est dès ce moment une pratique habituelle, et en priver un défunt est une sanction. Et prier pour eux implique évidemment qu’ils sont dans une situation qui rend cette prière signifiante et utile, donc qu’il y a quelque chose à purifier ou à parachever en eux après la mort. On croit déjà ce que croira Augustin.

5. Pour résumer

Oui, le Purgatoire, en tant que troisième destination possible des âmes au sortir de la mort en concurrence avec le Ciel et l’Enfer, en tant que lieu de supplices pénaux destinés à payer la dette de pénitences inachevées ou de fautes pas assez graves pour valoir la damnation, en tant que séjour à la fin duquel l’accomplissement complet de la purgation permettra d’être admis au Paradis, ce purgatoire-là est né au 12ème siècle, entre 1170 et 1180. Le croisement de cette croyance avec l’institution et bientôt la dérive des indulgences devenues susceptibles d’achat a produit les catastrophes que l’on sait.

Mais l’idée de purgatoire, en sa signification la plus large, est-ce cela ? Est-ce seulement cela ? Dès les premiers siècles de la foi chrétienne on a prié pour les morts, on a offert l’eucharistie pour eux, ou en leur nom, ou pour leur repos. Si on prie pour leur repos, c’est qu’on pense qu’ils ne sont pas, ou en tout cas pas pleinement, en repos. On sait que ceux qui ont reçu la grâce de mourir martyrs sont allés directement auprès de Dieu, sans attendre le jour du grand Jugement final. On professe volontiers à cette époque que les ennemis endurcis du Christ, à l’inverse, tombent définitivement aux mains du Diable. Mais les autres, tous les autres ? Même si on n’a pas et si on ne cherche pas encore à définir des idées très précises sur leur situation, on sait qu’ils sont humains et que, lavés de toute faute antérieure par le baptême, ils n’ont pas pu ne pas pécher, si peu que ce soit, par la suite. Augustin le dit clairement à propos de Monique. Il y a donc, chez le tout venant des chrétiens quand ils meurent, un besoin d’être purgés de toute souillure, libérés définitivement de tout mal, avant de pouvoir être accueillis parmi les élus. À ce « purgatoire »-là, dès le début les chrétiens ont cru, et l’ont manifesté par leur prière pour leurs défunts (5).

6. Des ouvertures œcuméniques ?

Il se trouve certainement encore de nombreux catholiques chez qui l’idée qu’ils se font de la condition des morts pour lesquels ils prient demeure tributaire de l’imagerie et du juridisme du Purgatoire-lieu que le Moyen Âge nous a légué. Mais la théologie catholique, rappelons-le, a renoncé à voir dans le Purgatoire un lieu, pour parler plutôt d’un état, ou d’un processus de purification. Pourquoi ne reviendrions-nous pas à l’essentiel du « purgatoire », c’est-à-dire aux intuitions d’Augustin priant pour sa mère, telles qu’elles nous sont apparues plus haut ?

Du côté protestant, le rejet du Purgatoire a conduit à estimer que dès l’instant du trépas les morts sont « dans les mains de Dieu », que leur destin est devenu définitif, d’où on conclut couramment que prier pour eux n’a pas sa place. Le culte d’obsèques est un culte d’action de grâces pour ce que Dieu a donné durant sa vie au défunt, et de consolation pour ceux qui restent. Cependant, récemment dans un tel culte, j’ai entendu le pasteur s’adressant à Dieu dire de la défunte non pas « Elle est entre tes mains », mais « Nous la remettons entre tes mains ». Je suis tenté de commenter ainsi : elle est entre les mains de Dieu depuis l’instant de sa mort, mais puisqu’elle échappe désormais aux contraintes du temps linéaire de l’existence terrestre (c’était l’intuition d’Augustin) nous pouvons encore aujourd’hui (et même encore plus tard), nous sa famille et ses amis, la remettre aux mains de Dieu.

Entre un protestant qui fera la démarche de remettre le défunt entre les mains de Dieu miséricordieux et un catholique qui priera pour le défunt en sollicitant pour lui la miséricorde de Dieu, il me semble qu’un rapprochement se sera opéré, et que la différence qui subsiste n’est plus vraiment porteuse de séparation..

Michel POIRIER

Peintures de Malkin David

1- Les références renvoient à J. LE GOFF, Un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1999, où Naissance du Purgatoire est repris aux pages 771 à 1231. / Retour au texte
2- Le Goff tient à traduire l’adjectif purgatorius par « purgatoire » et non par « purificateur » pour bien marquer qu’il ne s’agissait pas seulement, pour l’Église médiévale, d’être purifié par Dieu, mais de purger intégralement une peine due. / Retour au texte
3- Voilà pour le sort des baptisés. Il resterait à définir le sort des enfants morts sans baptême (pour lesquels on inventa les Limbes), des peuples n’ayant jamais entendu parler de l’Évangile (les Limbes également ?), des croyants de l’islam et du judaïsme, trop souvent accusés de refuser le Christ par perfidie ou jalousie et d’être manipulés par le diable. Ce n’est point notre sujet. / Retour au texte
4- C’est aussi ce concile qui instaura l’obligation de se confesser à un prêtre au moins une fois par an. / Retour au texte
5- Une dernière remarque. L’étrange « baptême pour les morts » dont Paul fait état incidemment (1 Co 15, 29) ne témoigne-t-il pas à sa manière que dès les temps apostoliques on croyait que la mort ne fige pas encore définitivement, dès l’instant où elle se produit, l’histoire divine de chacun d’entre nous ? / Retour au texte

Une théologie du Purgatoire
Joseph Moingt

La croyance au Purgatoire, telle qu'on peut la comprendre en notre siècle, conduit à "prendre part à la 'purgation' et la recréation du monde charnel et divisé en monde spirituel et unifié".

Qu'est-ce qu'un théologien peut ajouter ou changer à l'exposé historique bien documenté de Michel Poirier sur l'élaboration de l'enseignement de l'Église relatif au Purgatoire ? Il peut seulement se prononcer sur la conformité de cette doctrine avec l'Écriture, qui est la source " conjointe " de la Révélation, telle qu'elle est de nos jours comprise par la majorité des théologiens et exégètes. Sans m'embarquer sur la question des "deux sources" ou de l'unique source de la révélation, il est certain que l'Église, si soucieuse qu'elle soit de montrer la continuité ininterrompue de son enseignement (ce qu'elle entend par " tradition "), tolérerait difficilement d'imposer un point de doctrine dont elle ne pourrait pas soutenir la pleine conformité avec l'Écriture correctement comprise. C'est sur ce plan théologique que se situera mon intervention.

Le caractère de mérite ou de démérite, de récompense ou de châtiment, attribué aux élus ou aux réprouvés et à leurs bonnes ou mauvaises actions, est intimement lié aux idées de justice et de jugement, et donc à l'idée de Dieu en tant que Juge qui décide de la rétribution due aux hommes par égard à ce qu'ils ont fait de bien et de mal, c'est-à-dire selon leur obéissance ou désobéissance à ses lois s'ils en ont eu connaissance, et c'est le cas des juifs, ou en conscience dans le cas des païens, ainsi que Paul en parle en Romains 1. Poser de cette façon la question des " fins dernières ", c'est se positionner en qualité de créatures et de serviteurs face à un Dieu reconnu en tant que créateur, seigneur, législateur et juge : c'est le langage de la Bible, adopté par l'Église quand elle a commencé à rassembler la liste (le " canon ") de ses Écritures vers la fin du IIe siècle.

Mais le chrétien reçoit la révélation de Dieu de la personne de Jésus, de son Évangile, de ses actions et de ses exemples, de sa mort et de sa résurrection ; et, même si l'Église, à la suite de Jésus nous renvoie aux Écritures anciennes, la " règle de la foi " nous prescrit toujours de les interpréter à la lumière de l'avènement et de l'enseignement de Jésus.

Or, s'il y a des paraboles où Jésus parle effectivement du Jugement denier comme pouvait le faire un juif de son temps, sauf qu'il met le plus habituellement en lumière la miséricorde de Dieu qui nous traitera comme ses enfants (Luc 15) – et l'idée de Père l'emporte alors sur celle de Juge et de Seigneur –, il y en a d'autres où il se met seul en scène en qualité de Fils de l'homme et de Roi, et c'est pour dire que nous serons jugés sur l'accueil fait ou refusé aux plus petits de nos frères, même si nous ne l'avons pas reconnu ou si nous ne l'avons jamais connu, car c'est lui que nous aurons accueilli ou rejeté en eux (Matthieu 25), – et c'est un langage que nous avons le droit de privilégier, tellement il lui est habituel, et qui démythifie l'idée de Jugement en l'actualisant dans le quotidien de nos vies.

Tel est le langage par lequel Jésus, dans l'évangile selon Jean, révèle la vraie identité de Dieu en même temps que la sienne de façon décisive : – dans son entretien avec Nicodème, en Jean 3, où il dit qu'il est le Fils de Dieu, envoyé au monde pour le sauver et non pour le juger, car Dieu est Père et aime tellement le monde qu'il lui a "donné" son Fils en preuve de cet amour, en sorte que nous n'avons plus à craindre le Jugement, qui se fait à tout moment selon notre attitude envers Jésus et notre souci de " faire la vérité en pleine lumière " ; – et encore dans son entretien avec la Samaritaine, en Jean 4, où il nous apprend à traiter Dieu en Esprit et Père universel, car il n'est lié à aucun lieu de culte d'aucun peuple, il est souverainement libre et reçoit nos adorations en tout temps et lieu où nous le reconnaissons " en esprit et en vérité " ; – finalement (pour m'en tenir là) dans son dernier entretien avec ses disciples, en Jean 17, où il présente son testament sous forme d'invitation adressée à tous les hommes à devenir ses disciples, du commandement de demeurer unis entre eux à travers le monde, et de sa promesse de demeurer en eux avec le Père à travers les temps. Le Royaume de Dieu annoncé par Jésus devient dans cet évangile (qui n'emploie plus ce mot) la construction historique de l'unité fraternelle des hommes de toutes nations en famille de Dieu : c'est l'achèvement de l'univers créé et recréé par Dieu en Jésus en univers spirituel, confié à la liberté de l'homme vivifié par la charité divine et devenu le Temple de l'Esprit.

L'enseignement de Jésus dans l'évangile de Jean rejoint, sur ce point, celui que Paul appelait " mon Évangile " en présentant la mort et la résurrection de Jésus comme "l'accomplissement" plénier de la création telle que Dieu l'a voulue depuis toujours : "Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Le monde ancien est passé, voici qu'une réalité nouvelle est là. (...) Car de toutes façons, c'était Dieu qui en Christ réconciliait le monde avec lui-même (...) mettant en nous la parole de réconciliation" (2 Corinthiens 5,17-22). C'est là que nous pouvons apprendre la pleine révélation des " fins dernières " qui se fait dans l'événement de Jésus ; tout ce qu'il y a de mythique dans l'annonce prophétique des derniers temps et dans la vision du Royaume de Dieu chez les évangélistes et les apôtres, en tant que restauration de la royauté de David sur le peuple d'Israël, disparaît dans cet événement et devient la reconstruction de l'histoire en unité fraternelle et universelle des hommes par l'action de leur liberté inspirée par la foi et animée par la "charité" qui est la vie de Dieu en nous, " car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu " (1 Jean 4,7).

Que devenons-nous après la mort, quand ressusciterons-nous et en quel état ? La résurrection de Jésus, qui est l'irruption des " temps nouveaux ", nous l'apprend : sous l'apparence de disparaître dans les cieux, il ne nous quitte pas, il se retire de la visibilité du monde dans l'invisible de l'histoire, telle qu'elle est incessamment reconstruite en univers spirituel par la liberté des hommes en qui habite l'Esprit de Dieu. Car on oublie trop souvent que l'incarnation ne s'achève que par l'effusion de l'Esprit Saint, qui est le " double " de Jésus, " l'autre Paraclet " (Jean 14,15), retournement de l'absence du ressuscité dans sa présence en nous. La venue de l'Esprit était le signe annoncé du Jugement et de la venue du Fils de l'homme dans son Royaume : ce qui était annoncé est accompli, il n'y a plus rien à attendre ni à venir ; aux hommes réconciliés avec Dieu et entre eux d'intervenir pour rassembler la multitude humaine, unifiée par l'amour fraternel, en " famille et demeure de Dieu " (Éphésiens 2,19-22).

Nous ressuscitons donc chaque jour de notre vie dans l'invisible de l'histoire où nous "revêtons", par notre vie de foi, de liberté spirituelle et d'amour, " l'homme nouveau " (Éphésiens 4,24) qu'est devenu Jésus, car, dit Paul aux fidèles, " vous êtes le corps de Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part " (1 Corinthiens 12,27). – Que devient le Purgatoire dans cette perspective ? C'est la contribution incessante des chrétiens et des hommes spirituels à la purification des péchés, à la réconciliation fraternelle de tous les hommes entre eux et ainsi avec Dieu, à leur croissance en humanité et en vie spirituelle grâce à l'habitation en eux de l'Esprit de Dieu. La révélation en Jésus de la vraie identité de Dieu en tant que Père universel des hommes révèle ce qui se passe, hors temps, dans l'invisible de l'histoire : c'est la part que nous prenons tous à la " purgation " et recréation du monde charnel et divisé en monde spirituel et unifié grâce à notre participation à l'humanité revêtue par Dieu en Jésus et en nous.

Joseph Moingt

Crucifixion de Emil Nold

Croire au Purgatoire aujourd'hui ?
Réactions de Christine Fontaine

Dieu est-il un Père compatissant ou un juge inflexible ? Le Purgatoire nous permet de penser un Dieu qui dépasse l'opposition de la justice et de la miséricorde.

Le Dieu en qui je crois

À la lecture de l’article de Michel Poirier j’ai été sidérée. J’avais oublié à quel point le Dieu induit dans la conception du purgatoire au Moyen Âge, tel que Michel Poirier le rappelle, m’est profondément étranger. Ou plutôt, si j’adhère à une partie de ce qui est décrit, je repousse toute une conception de Dieu véhiculée par cette image du purgatoire.

Quand il est dit que la notion de purgatoire a sa source dans la prière de l’Église pour les défunts dont on trouve trace dès les premiers temps de l’Église, je reconnais la foi qui m’anime aujourd’hui. Je crois que le ciel et la terre sont liés et que la séparation de la mort ouvre mystérieusement une autre manière de rejoindre ceux qui nous ont quittés. Je crois que les vivants sur la terre et les vivants dans l’au-delà peuvent se rendre mutuellement service. En un mot, je crois, comme au Moyen Âge ou comme aux origines de l’Église, à la communion des pécheurs et des saints.

Mais je ne reconnais pas l’image du Dieu en qui je crois quand il est écrit : « Un petit nombre de saints, dont la vie chrétienne a été héroïque, va directement au Ciel, au Paradis, pour y jouir du suprême bonheur dans la vision de Dieu. Un (petit ?) nombre de criminels ou hérétiques endurcis souffrira éternellement en Enfer d’être privé de cette vison et de ce bonheur. Et l’on peut penser que la majorité du peuple chrétien sera orientée vers le Purgatoire, où chacun subira pendant un temps plus ou moins long les peines dont il était encore redevable et que les souffrances de cette terre n’avaient pas suffi à acquitter – avant de rejoindre, définitivement purifié, le Ciel. » Je suis sidérée lorsque je découvre dans une note de bas de page que « Le Goff tient à traduire l’adjectif purgatorius par « purgatoire » et non par « purificateur » pour bien marquer qu’il ne s’agissait pas seulement, pour l’Église médiévale, d’être purifié par Dieu, mais de purger intégralement une peine due ».

Ainsi Dieu ne serait que provisoirement Amour et Miséricorde mais au bout du compte il se révélerait le Juge Suprême qui me demandera non seulement de rendre des comptes mais m’obligera à souffrir aussi longtemps que je n’aurai pas réparé le moindre tort commis ! Ce Dieu qui cherche des poux dans la tête de ceux qu’il appelle « ses enfants » me semble bien teigneux. Je pourrais même dire qu’il est pervers pour avoir voulu me faire croire qu’il était, avant tout, amour durant ma vie terrestre et se révéler le Juge du moindre de mes actes après ma mort. Je ne peux pas croire à ce Dieu-là ! Cependant l’image de Dieu véhiculée par le purgatoire est prégnante. D’autant que si, dans l’Évangile, un grand nombre de passages fait appel à la miséricorde de Dieu, il n’en est pas moins vrai que d’autres font allusion à sa justice et à un jugement qu’il portera sur nos actes. À la suite de la lecture de l’article de Michel Poirier, j’en suis venue à me demander si ce n’est pas moi qui me forge l’image d’un Dieu qui m’arrange… d’un Dieu « bonasse » par peur de son Jugement. J’ai alors fait appel à Joseph Moingt – un théologien - pour mettre un peu de lumière dans cette histoire du purgatoire qui nous vient du Moyen Âge et même d’avant.

Sans hésiter, Joseph me dit que cette image de Dieu véhiculée par le purgatoire – ce Dieu dont « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn » – est celle en qui il ne faut surtout pas croire. Il accepte, toute affaire cessante, d’écrire ce qu’il en est selon lui de la « conformité (de ce Dieu-là) avec l'Écriture correctement comprise ». C’est avec un profond soulagement que je reconnais « mon Dieu » dans ce qu’écrit Joseph Moingt. Un Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, qui accueille l’enfant prodigue sans lui demander de réparer ses torts, un Dieu qui ne condamne pas la femme adultère, un Dieu qui déclare ne pas être venu pour juger le monde mais pour le sauver, un Dieu pour qui le moindre acte d’amour ne s’effacera jamais : la foi et l’espérance disparaîtront mais l’amour ne passera jamais (cf. 1 Co 13, 8-13). L’article de Joseph Moingt me réconcilie avec le Dieu qui me fait vivre de jour en jour. Cependant il me laisse un peu sur ma faim en ce qui concerne la vie après la mort.

Joseph écrit : « Nous ressuscitons chaque jour de notre vie dans l'invisible de l'histoire où nous "revêtons", par notre vie de foi, de liberté spirituelle et d'amour, « l'homme nouveau » (…) – Que devient le Purgatoire dans cette perspective ? C'est la contribution incessante des chrétiens et des hommes spirituels à la purification des péchés, à la réconciliation fraternelle de tous les hommes entre eux et ainsi avec Dieu… » Certes nous ressuscitons chaque jour et l’humanité – du ciel et de la terre - forme un seul corps. Mais y a-t-il une différence entre cette mort-résurrection durant notre vie terrestre et ce qui nous attend par-delà notre mort charnelle ? Comme je ne comprends pas bien la réponse de Joseph et que je ne veux pas le déranger à nouveau, je décide de mener ma propre réflexion à mes risques et périls. C’est cette réflexion que je vous livre maintenant.

« Père pardonne-leur »

On attribue au Pape François des propos sur l’enfer qui ne sont probablement pas de lui mais qui pourraient aller dans le sens de son orientation générale. Il aurait déclaré récemment : « L’Église ne croit plus en un véritable enfer où les gens souffrent. Cette doctrine est incompatible avec l’amour infini de Dieu. Dieu n’est pas un Juge mais un ami et un amant de l’humanité. Dieu ne cherche pas à condamner, mais seulement à embrasser. (…) L’enfer est simplement une métaphore de l’âme isolée, qui, comme toutes les âmes, seront finalement unies dans l’amour avec Dieu. »

On peut légitimement douter que le pape ait tenu des propos qui semblent aller contre l’existence de l’enfer maintenue traditionnellement dans l’Église. Cependant notons que s’il est traditionnel de parler de l’enfer, il n’en est pas moins traditionnel – dans l’Église catholique – de croire qu’il peut être vide. Pour ma part, je crois qu’aucun être humain ne peut être voué à des tourments éternels. Je le crois à cause de la parole de Jésus qui, juste avant de mourir, s’écria « Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » L’enfer est le lieu de ceux qui aiment faire mal en prétendant que c’est bien et qui agissent ainsi en toute connaissance de cause. Or c’est de ceux-là dont Jésus parle lorsqu’il déclare « qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ». L’enfer est vide, je le crois, parce que Jésus a imploré le pardon de son Père sur tous les pervers narcissiques. Jésus connaît le cœur des hommes et il sait que nous ne savons pas ce que nous faisons en aimant ce qui cause notre malheur ou en prenant Dieu pour le démon !

Par-delà notre mort

À la déclaration (prétendue) du Pape François, certains ont répondu : « En tous cas, les petits-enfants des déportés qui conservaient l'espoir qu'il y ait au moins un Dieu juste Juge sont déçus. Dieu ne jugera pas... et même pas Hitler. » Effectivement, s’il n’y a pas d’enfer pour Hitler qu’en est-il de lui après sa mort ? Va-t-il directement au ciel, dans ce lieu de bonheur sans fin comme s’il n’avait rien fait ? S’il en est ainsi les actions d’un homme ou d’une femme n’ont aucune importance. Nos actes, nos choix, nos désirs et nos amours n’auraient alors aucun poids et notre existence terrestre deviendrait totalement inconsistante. Si l’enfer est vide, le purgatoire redonne de la consistance à nos existences humaines. Grâce à la notion de purgatoire, ce que nous faisons durant notre vie terrestre n’est pas insignifiant.

Je crois, comme Joseph Moingt l’écrit que « nous ressuscitons chaque jour de notre vie dans l'invisible de l'histoire ». Je crois comme lui que le purgatoire est « la contribution incessante des chrétiens et des hommes spirituels à la purification des péchés, à la réconciliation fraternelle de tous les hommes entre eux et ainsi avec Dieu… » Mais je crois aussi qu’il y a une différence (dont il ne parle pas sans pour autant la nier) entre cette mort-résurrection durant notre vie terrestre et ce qui nous attend par-delà notre mort charnelle. Selon moi, le temps de la vie terrestre est celui où nous avons la liberté de dire oui ou non à Dieu c’est-à-dire à l’Amour. Ce peut être le temps du déni où nous nous aveuglons sur nous-mêmes. Après notre mort Dieu reprend la main : nous ne pouvons plus ne pas voir. Autrement dit, après notre mort Dieu ne change pas. Il demeure Père. Affirmer qu’il est Juge, c’est apprendre à bien juger par nous-mêmes et grâce à lui ; c’est-à-dire à discerner les moments où nous avons pris la route de la vie et ceux où nous nous sommes trompés – sciemment ou non – de chemin. Thérèse de Lisieux demandait à Dieu de ne pas lui laisser le choix de lui dire non pendant sa vie terrestre. En effet, elle aimait la liberté et elle avait découvert que refuser Dieu – ou refuser d’aimer en vérité – c’est être esclave de soi-même. Parler de purgatoire – en christianisme – c’est affirmer un temps – hors temps - où Dieu ne nous laisse plus la liberté d’être les esclaves de nous-mêmes. Le purgatoire, en ce sens, est la première marche du ciel. Il appartient au ciel puisqu’il atteste de la victoire ultime de Dieu sur toute existence humaine.

Le purgatoire est-il un lieu ou un temps de souffrance ? Il me semble que la question est mal posée. Reprenons l’exemple d’Hitler. Pendant toute sa vie terrestre, il s’est déclaré le chef incontestable d’une race supérieure. Il trouvait alors sa joie dans sa toute puissance et la moindre contestation de son pouvoir le faisait souffrir. Après sa mort, il entre dans le temps de Dieu : il ne peut plus ne pas reconnaître sa perversion et les millions de morts qu’il a faits avec ses acolytes. Il souffre enfin d’avoir tant fait souffrir et devient reconnaissant pour ceux qui lui ont résisté. Il passe alors d’une souffrance mortifère à une souffrance vivifiante. Dieu ne lui demande pas de réparer le mal commis, il répare Hitler en ne l’autorisant plus à ne pas voir quel malheur il a suscité.

Et pour les autres qui, sans être des dictateurs, n’ont pas toujours répondu à l’amour jusqu’à aimer leurs ennemis, c’est-à-dire nous tous sauf rares exceptions… le purgatoire sera-t-il pour nous aussi un lieu de souffrance ? Je crois que nous aurons à passer du déni à la reconnaissance. Chacun est en même temps dans la joie de voir enfin clair et dans la souffrance de devoir sortir d’une folle inconscience. Les saints partagent la souffrance des pécheurs et les pécheurs se réjouissent avec les saints. Au bout du compte, chacun de nous sera l’enfant prodigue qui découvre, en entrant dans la Demeure de Dieu, que son Père et ses frères du ciel n’ont fait qu’espérer sa présence et qu’ils l’attendent pour célébrer le festin !

« Au ciel, disait Thérèse de Lisieux, nous découvrirons que nous nous entre-devons tous quelque chose. » Et nous nous en réjouirons enfin ! Entre le moment où nous croyons que le bonheur consiste à ne dépendre de personne et celui où nous découvrons que nous ne vivons pas sans les autres ni sans l’Autre dont le nom – pour les croyants – est Dieu… il peut se passer un certain « délai ». Ce temps peut être celui de la vie terrestre. Mais malheureusement pas pour tous et pas toujours. Le purgatoire nous permet de sortir de ce malheur. Il nous permet d’entrer dans le temps de Dieu, le temps du « jamais les uns sans les autres » représenté par le ciel !

Par-delà le temps des hommes

Dans le temps des hommes, nous avons une certaine notion de la justice et nous en avons également une de la miséricorde. Mais nous avons du mal à ne pas les opposer. Ou plutôt à les penser ensemble. Nous pouvons concevoir qu’il y ait un temps pour la justice et un temps pour la miséricorde mais ces temps, dans notre esprit, sont différents. Selon notre conception du bonheur – ou selon les injustices que nous subissons – certains sont portés à espérer que le dernier mot revienne à la Justice de Dieu, d’autres à sa Miséricorde. Si le dernier mot de Dieu est à sa Justice, il est normal de croire que l’enfer n’est pas vide et qu’il est au moins réservé à des personnes comme Hitler. Si Dieu est d’abord miséricorde, il est normal de croire que tout le monde va au ciel directement. Le purgatoire est une tentative pour penser l’impensable pour nous : la Justice et la Miséricorde en même temps et non successivement. Dieu est en même temps Justice et Miséricorde, il est par-delà leur opposition sans nier leur contradiction ! Impensable pour nous ! Toute tentative d’en parler sera toujours à côté et pourtant nous ne pouvons pas ne pas nous parler : la parole échangée entre nous, cette parole qui cherche à faire la vérité sans jamais l’atteindre, fait la grandeur de l’humanité. Elle est, pour les croyants, passage de Dieu – mais d’un Dieu qui nous échappera toujours – au milieu de nous.

Que dire du purgatoire si ce n’est qu’il signifie le lieu hors lieu et le temps hors temps où nous entrons dans le temps de Dieu : celui où Justice et Miséricorde diffèrent en même temps qu’elles sont liées. La dernière parole de Jésus en croix - « Père pardonne leur ils ne savent pas ce qu’ils font » - est peut-être celle qui nous permet d’approcher au plus près de ce « par-delà justice et miséricorde » que nous appelons Dieu. En effet, serait-il juste de condamner définitivement des personnes qui en vérité sont au moins partiellement inconscientes de ce qu’elles font ?

En résumé je dirais que le purgatoire appartient à ce qu’évoque la métaphore du ciel puisqu’il fait entrer dans le « hors temps » de Dieu. Il est l’un des cieux dont Jésus-Christ parle au pluriel quand il déclare : « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux. » Mais surtout, au bout du compte, je crois que tout ce que nous pouvons dire du ciel, du purgatoire et de l’enfer est de l’ordre de l’imaginaire, nécessairement mythique. Ce qui ne veut pas dire que ce soit faux. L’imaginaire des hommes est intimement lié à la conception du monde qui se forge dans une société particulière. L’imaginaire du Moyen Âge n’est pas le même que le nôtre. Cette différence oblige les croyants à repenser leur foi avec les concepts forgés par la société dans laquelle ils vivent. Ce que nous pouvons dire aujourd’hui du purgatoire est à la fois lié à et profondément différent de ce qu’on pensait à l’époque médiévale. On penchait alors davantage vers la justice en Dieu sans pour autant nier la miséricorde. Nous penchons probablement aujourd’hui davantage sur la miséricorde quitte à oublier la justice. D’autres viendront après nous qui tenteront à leur tour de dire l’indicible, de penser l’impensable de notre Dieu Juste et Miséricordieux…

Par-dessus tout, je crois - avec les générations qui nous ont précédés et avec celles je l’espère qui suivront - que ce que nous découvrirons après notre mort dépasse tout ce que nous pouvons en dire, en imaginer ou en concevoir… Je fais confiance à Dieu pour nous donner infiniment plus que ce que nous imaginons… sinon il ne serait pas le Dieu de la Bonne Nouvelle en qui nous croyons !

Christine Fontaine

Peintures de Vasilidj Kandinskij