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16ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Marc
Mc 6, 30-34

Les Apôtres se réunissent auprès de Jésus, et lui rapportent tout ce qu'ils ont fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l'écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux qu'on n'avait même pas le temps de manger. Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l'écart. Les gens les virent s'éloigner, et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu'ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement.

Reposez-vous un peu
Christine Fontaine

« Il fut pris de pitié »
Michel Jondot


Reposez-vous un peu

Le repos

Après leur première mission, les Apôtres se réunissent autour de Jésus.
Ils se retrouvent enfin entre eux mais ils n’ont guère le loisir de se reposer : de fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux qu’on n’avait même pas le temps de manger.

Combien de familles humaines, combien de communautés religieuses vivent ainsi, sans avoir jamais le temps de reprendre souffle ! Au nom de la charité ou de l’accueil, au nom de la militance ou au nom de l’amitié, nos familles, parfois, deviennent un lieu de passage incessant. Mais les membres de la famille n’ont même plus le temps de manger !

A ses apôtres, revenus de mission Jésus déclare : « Venez à l’écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu. »
Jésus veut que ses familiers prennent le temps de se retrouver. Jésus aime ce temps où, à l’abri des étrangers, à l’écart de tous, une famille se reconstitue : « Partons à l’écart, dit Jésus, et prenons le temps de déjeuner ! Prenez le temps de vous reposer ! »

Les foules

Mais, les gens le virent s’éloigner, et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux.

« Reposez-vous un peu » avait dit Jésus. Mais le Fils de Dieu lui-même est pris au dépourvu. Il n’arrive pas à freiner le mouvement des foules. Il est débordé par ces hommes et ces femmes perdus, épuisés, angoissés, qui s’attachent à lui. Et, pris de pitié envers eux, parce qu’ils sont comme des brebis sans berger, il se met à les instruire longuement.

Même Jésus n’arrive pas à endiguer la foule qui le poursuit ! Comment pourrions-nous réussir là où il a échoué ? Il faut se reposer, nous le savons ; il faut qu’une famille prenne du temps pour se retrouver en toute intimité ; il faut qu’une communauté de croyants ait le temps de se reconstituer sans que des passants l’assiègent toujours. Il le faut ! Jésus l’a dit ! Mais il convient aussi de constater combien il est difficile de trouver ces moments de détente !

« Reposez-vous un peu » nous dit Jésus. Mais nous sommes pris au dépourvu et nous n’arrivons pas à endiguer ces foules qui nous assaillent : la foule des hommes mais aussi celle des soucis qui nous empêchent d’être présents à nos proches, d’être présents à notre Dieu !

La clôture

« Venez à l’écart, dans un endroit désert et reposez-vous un peu » avait dit Jésus. Ils partirent en barque pour un endroit désert à l’écart mais les foules les devancèrent.

Sur le rivage les foules s’agglutinent ; mais d’une rive à l’autre il reste cette barque qui permet de traverser le lac par un beau temps calme. Jésus donne à ses amis le repos promis : une barque où Jésus et ses disciples sont à l’écart de tous, une barque où, le temps d‘une traversée, les apôtres goûteront la présence du Maître, une barque où l’on peut se laisser porter au fil des flots, au gré de Dieu. Cette barque sera leur désert et leur champ-clos ; elle sera la clôture où ils se retrouveront entre eux et se laisseront réconforter par le Fils de Dieu.

« Venez à l’écart, dans un endroit désert et reposez-vous un peu » nous dit Jésus. Et comme en ce jour où les disciples traversent le lac seuls avec leur Maître, Jésus nous propose, au cœur de nos vies bousculées, ce lieu de repos avec lui. Il nous propose de ne pas manquer les occasions qui nous sont données de nous laisser porter au gré de Dieu, emporter en ce lieu intérieur où Dieu demeure. Hors des foules - de l’autre côté des soucis - à chaque croyant Dieu propose de vivre à l’intérieur d’un espace protecteur où, séparé de tous, vivant avec Dieu seul, notre équilibre se reconstitue !

Bousculés par la vie, nous rêvons parfois de partir seuls dans un désert. Mais celui-ci risque de nous demeurer aussi inaccessible qu’aux disciples de Jésus-Christ. Il ne nous restera, la plupart du temps, que des intervalles entre une activité et une autre, un déplacement en voiture ou une marche à pieds pour nous rendre d’un lieu à l’autre. Ce déplacement, si nous le voulons bien, peut en figurer un autre : celui où Dieu nous déplace vers lui, où il nous place en ce lieu où nous pouvons nous reposer sur lui. Alors jusque dans le travail et les activités les plus prenantes nous apprendrons à trouver le repos. Comme l’Eglise le chante à la Pentecôte, par l’Esprit qui nous est donné, nous trouverons « dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. »

Christine Fontaine

« Il fut pris de pitié »

La société est en danger

Face à ce texte, on aurait sans doute intérêt à relire, sur ce site « dieumaintenant », l’article de Jean-Luc Rivoire
« Des droits pour être humain ». L’auteur, un avocat spécialiste des affaires familiales, diagnostique le danger qui menace nos sociétés démocratiques. Les lois ne tombent plus d’en-haut ; c’est un bien. Les hommes y gagnent en liberté. Mais il y a un prix à payer. Lorsque la loi est la même pour tous, la société forme un ensemble cohérent. Soumis aux mêmes règles qu’on accepte parce qu’elles émanent d’une instance incontestable (Dieu et le Roi), les citoyens peuvent se rencontrer, se parler : en se référant aux mêmes principes, on réussit à s’entendre et à se comprendre. Mais lorsque chacun, comme c’est le cas dans nos pays et en notre temps, revendique des lois pour faire reconnaître son originalité, la cohésion sociale est en danger. On court le risque de voir les catégories d’individus se replier sur leurs intérêts personnels et se désolidariser de l’ensemble. La communication entre les uns et les autres risque de se bloquer. Lorsque la parole des uns ne peut plus rejoindre les soucis des autres, le sens est menacé. Nos sociétés ont à inventer les moyens d’une véritable cohésion.

Jésus vit une grande foule

Cette pulvérisation qui menace la société actuelle fait contraste avec ces rassemblements dont nous parle l’Evangile de Marc. La société palestinienne où vivait Jésus avait ses lois qui permettaient une vie commune. L’Empereur romain avait mis en place ses institutions et la loi de Dieu, la Torah, exerçait son influence sur tous. Les Grands-Prêtres et le Sanhédrin y veillaient. Les deux pouvoirs s’entendaient. Au moment du procès de Jésus, les fonctionnaires religieux ont ces mots révélateurs : « Nous n’avons d’autre roi que César ».

Quoi qu’il en soit du fonctionnement de ces institutions religieuses et politiques, au contact de Jésus une cohésion d’un autre type se manifeste. Jésus aurait souhaité prendre un peu de recul : « Venez à l’écart dans un endroit désert ». En réalité le lieu où Jésus se retire se transforme très vite. Il devient l’espace où un peuple advient. A pied, de toutes les villes, on accourt et on fait corps pour accueillir le charpentier qui débarque sur les bords du lac de Tibériade, loin du fonctionnement et de l’activité des villes. La diversité est grande et pourtant surgissent les paroles qui font sens pour tous : Jésus s’adresse à eux longuement au point que chacun en oublie le manger et le boire.

Quand on lit l’ensemble de l’Evangile de Marc, on n’a pas de peine à imaginer de quels genres de personnes, était formée cette société éphémère. Ceux qui viennent à lui sont les malades, les parents inquiets pour la santé de leurs enfants, les mamans en deuil, les femmes méprisées, les aveugles, les boiteux, les sourds et les muets. Quelques lépreux ont peut-être réussi, tout en restant à l’écart, à trouver leur place. A coup sûr ceux que la loi exclut, les pécheurs publics, sont parmi les premiers à s’être déplacés. En un mot, chacun de ceux qui composent la société qui advient sur les bords du lac porte une blessure. La souffrance que connaît chacun est ce qui les réunit. Jésus en a bien conscience ; à leur vue, nous dit-on, « il fut saisi de pitié ».

Jésus a su trouver les mots qui ont pu maintenir ensemble cette « grande foule ». Certains diront qu’on ne peut se maintenir longtemps en société lorsqu’on s’appuie sur ce qu’il y a de plus faible en chacun. Jésus lui-même n’a-t-il pas échoué ? On ne peut considérer que le procès de Jésus et la mise à mort qui s’en est suivie sont un échec. Il nous faut voir dans la Passion l’acte par lequel Jésus prend place au milieu de la multitude humaine. Il fait corps avec tous ; il devient, en vérité, l’un d’entre nous jusqu’à la fin des temps. Sa passion devient compassion ; la croix ouvre le chemin où nous devrions marcher si nous voulions vraiment une société nouvelle et humaine.

Inventer l’avenir

Verrons-nous un jour se lever un homme politique qui proposera une société qui reposerait sur cette compassion ? Il n’est pas utopique d’imaginer un monde où la priorité serait accordée aux plus démunis. Imaginons ce que serait un pays où le souci premier serait de faire face aux malades, aux handicapés, aux sans-abris, aux étrangers. Cela supposerait des efforts de recherche dont les résultats seraient sans doute fabuleux. Les architectes feraient des merveilles s’ils s’efforçaient de construire des bâtiments où la cohabitation avec les handicapés serait une vraie convivialité. Si plutôt que de fermer les frontières pour se protéger de l’étranger à la recherche d’un emploi, nous voyions s’établir entre les peuples une vraie coopération, le voisin, quelle que soit son origine, deviendrait un vrai frère. Nous avons plus de ressources que nous ne le pensons pour inventer l’avenir.

Utopie ? Peut-être. Mais si nous voulons entrer dans la recherche spirituelle qui s’impose à notre temps, sans doute faut-il passer par une sorte de révolution intérieure où chacun, plutôt que de faire valoir ses droits, change son cœur et se laisse prendre par les sentiments qui habitaient Jésus : « Il fut pris de pitié ».

Utopie ? Peut-être. Du moins celle-ci peut être vécue avec des non-croyants : « Le souci amoureux d’autrui, le soin de la terre, des jeunes, des malades, des handicapés, des vieillissants dépendants, sont des expériences intérieures qui créent des proximités nouvelles et des solidarités inouïes. Nous n’avons pas d’autre moyen que l’expérience intérieure pour accompagner les révolutions anthropologiques qu’annoncent déjà la course en avant des sciences, le laisser-aller des techniques et de la finance et l’impuissance du modèle démocratique pyramidale à canaliser les innovations. (…) Osons parier sur les capacités des hommes et des femmes à croire et savoir ensemble. »

Ainsi parlait Julia Kristeva, l’incroyante, lors d’une rencontre à Assise.

Michel Jondot