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Poème de la vie en temps de guerre
Texte de Pamela Chrabieh et peintures de Safwan Dahoul
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Pamela Chrabieh habite le Liban. Elle a écrit ce texte en 2024 alors que les habitants de ce pays vivaient sous les bombes. Que cet hymne à la vie puisse rejoindre tous ceux qui vivent aujourd’hui dans un pays en guerre ! Safwan Dahoul est un peintre syrien, né en 1931 à Hama. Il est devenu une figure marquante à l’échelle régionale et mondiale.
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En temps de guerre, de trouble, de perte, les agendas se remplissent d'ombres et de mots tracés à la mine de crayon, car tout plan se voit effacé, modifiable, aussi changeant que le vent. On esquisse des rendez-vous incertains, des promesses faites sous réserve, des “Inchallah”, “Eza Allah bi Rid” (Si Dieu le veut), qui viennent border chaque heure. L'encre est trop permanente, trop ambitieuse ; seule la mine de crayon semble à la hauteur de cette vie éphémère, prête à s’effacer au moindre tournant, comme si ces mots griffonnés n’étaient que des espoirs légers, vulnérables aux tourments de la réalité.
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Il est terrifiant de ne plus pouvoir planifier, de voir chaque lendemain comme une page blanche que rien ne promet de remplir. Alors, les petits gestes deviennent des ancrages dans le présent, des manières de s'enraciner dans l’instant. Le futur n'est plus une promesse, il devient un vide qui s’éloigne à chaque pas. La seule chose qui nous reste, ce sont ces gestes quotidiens, ces habitudes insignifiantes qui prennent une résonance nouvelle, presque métaphysique. Faire le lit chaque matin, même si l’on pourrait être forcé de le quitter dans une fuite précipitée ; laver le peu de vaisselle laissée là ; remettre un livre en place, dans l’ordre, malgré l’ombre qui plane. On réorganise l'ordinaire pour résister à l'effondrement, on lui donne la valeur d’un temple où chaque geste est une prière silencieuse.
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Faire un café devient une liturgie intime : on verse l'eau dans la cafetière, on attend patiemment que le liquide bouillonne, on ajoute le café moulu, on remue, et remue encore,... et l'arôme se répand. Ce café n'est pas un simple breuvage ; c'est un acte de résistance. Il nous rappelle que nous sommes encore là, présents dans ce monde, tenus en vie par ce fil de saveur et de chaleur. Tout semble fragile, incertain, et pourtant, on tient cette tasse, on savoure chaque gorgée comme un trésor inestimable, précieux, car il est possible qu’elle soit la dernière.
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Et puis, il y a le repas partagé, ce moment où l’on se retrouve autour de la table avec la famille, les amis, même s’ils sont parfois rares, même si certains sièges sont vides. Partager un repas devient un rituel de survie, un sanctuaire temporaire où la chaleur humaine vient combler l’absence, où le partage nourrit autant l’âme que le corps. Dans le tumulte de la guerre ou de l’incertitude, ce repas partagé devient une trêve sacrée, un moment suspendu où l’on se rappelle que la vie continue de s’incarner dans ces gestes simples : découper le pain, remplir les verres, échanger un sourire ou un regard silencieux qui dit tout sans rien dire.
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Autour de la table, l’effroi se dissipe pour un instant. On se retrouve, on s’enracine dans une familiarité chaleureuse, au sein de laquelle chacun se sent à sa place, protégé, entouré. Le pain que l’on brise ensemble devient le symbole d’une humanité que rien ne peut totalement éteindre. Dans le partage, on trouve un réconfort essentiel ; ce simple repas devient une ancre qui nous retient à la vie, qui tisse entre nous des fils invisibles mais tenaces, comme une promesse implicite de résilience.
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Chacun se nourrit non seulement des mets mais aussi des souvenirs évoqués, des éclats de rire échangés, des silences compris. Ce repas devient un rite où, ensemble, on trouve la force de croire que le lendemain apportera peut-être un peu de douceur, une chance de plus de se retrouver autour de cette même table. La table devient alors un refuge où l’on s’abrite du vide, du silence oppressant qui rôde au-dehors, et où chaque bouchée, chaque gorgée est un acte de réaffirmation.
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Dans ces moments partagés, on se transmet une part de courage, on renforce les liens qui nous tiennent debout, on s’insuffle mutuellement cette force invisible qui fait que, malgré tout, on continue. Ces rituels nous sauvent, car ils sont la preuve que, malgré tout, nous continuons d’exister, d’habiter ce monde avec obstination…
Pamela Chrabieh
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