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Saint Jean Damascène

Nicodème

De Damas à Gaza, la Syrie et la Palestine, ces temps-ci plus que jamais, s’imposent au regard du monde. Des familles religieuses, musulmanes et chrétiennes principalement, s’y rencontrent ; la violence déchire des populations qui, pendant des siècles, vécurent en bon voisinage. Certes, nous nous devons de manifester notre sympathie et notre aide à ces hommes et ces femmes traversant des épreuves tragiques. Il est indispensable de tenter de comprendre les enjeux politiques des conflits.

Mais il nous a également semblé bon, pour manifester notre solidarité avec ces peuples, de rappeler un passé prophétique. La Syrie-Palestine fut un des premiers pays où la rencontre du christianisme et de l’islam s’est imposée. En 636, quatre ans après la mort du prophète de l’islam, le patriarche de Jérusalem se rend aux forces musulmanes et, à Damas, l’interlocuteur chrétien est un laïc, haut fonctionnaire de l’Empire byzantin. Il s’agissait du grand-père d’un homme qui fut au croisement du christianisme et de l’islam : « St Jean Damascène ». Celui-ci fut l’ami, pendant ses jeunes années, de Yazid qui devint calife. Un autre camarade d’enfance, Cosmas, chrétien celui-là, devint évêque de Gaza dont le nom nous est tragiquement familier. Jean Damascène, dans ce contexte devint un théologien et un mystique dont l’œuvre fut particulièrement fertile et dont l’Eglise d’Occident s’est nourrie.

C’est rendre justice à la Syrie-Palestine que d’évoquer maintenant la vie de celui que l’on considère comme le dernier des « Pères de l’Eglise » mais que l'Occident a injustement oublié.

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1- Au croisement des cultures

2-Chemin de liberté

3-De la morale à la mystique

4-Prêtre, poète et théologien

5-La route de la montée

6-L'amour de la liturgie

7-L'amant de l'invisible

1- Au croisement des cultures

Deux empires se disputaient le Proche-Orient : un empire chrétien, celui de Byzance et l’empire perse. La province syrienne était l’enjeu du conflit entre ces deux puissances.

En 622, l’empereur byzantin Honorius avait repris la province syrienne que les armées perses lui avaient enlevée le siècle précédent. Les tribus arabes chrétiennes étaient contraintes ou de s’incliner devant les conclusions des conciles que l’empereur leur imposait ou d’entrer en résistance ; l’Eglise jacobite, refusant les conclusions du concile de Chalcédoine, s’était constituée en Eglise indépendante. L’Eglise nestorienne, quant à elle, avait trouvé appui chez les ennemis de l’empereur.

A Damas, les chrétiens adhérant aux conclusions de Chalcédoine ont la protection de l’Empereur byzantin mais cette alliance compte peu au moment où l’islam s’implante dans la province syrienne.

En 632, mourait le prophète « Mohammed ». Une troisième puissance s’imposait sur l’échiquier international de la région. En 636, l’armée musulmane écrase celle de l’empereur chrétien Héraclius ; à Jérusalem, le patriarche négocie la reddition. Les chrétiens garderont tous leurs biens, leur sécurité sera assurée et toute liberté religieuse leur sera laissée ; en échange de quoi ils verseront un impôt qui n’est pas supérieur à celui qu’ils versaient déjà. Les autorités religieuses, à Damas, se sont enfuies ; l’interlocuteur que trouvent les musulmans s’appelle Mansour Ibn Sarjun, un haut fonctionnaire byzantin. Muawiya, le gouverneur musulman, le désigne comme représentant officiel de la communauté chalcédonienne. Il sera l’homme de confiance du nouveau régime.

Jean Damascène est le petit-fils de ce Mansour Ibn Sarjun. Nous ne connaissons pas l’année de sa naissance. Il est adulte en 700 puisqu’à cette date il entre dans la vie active. Il fut formé à deux écoles ; deux cultures se croisaient à la jointure des 6ème et 7ème siècles. L’islam des arabes rencontre la civilisation chrétienne et grecque.

En 661, Muawiya succède à Ali, le 4ème calife. Ainsi naît la dynastie des Ommayades (« Ommayades » et « Muawiya » ont la même racine) qui fait de Damas la capitale du califat. Pendant que ses conquêtes s’étendent et que son emprise s’exerce jusqu’en Chine à l’Est et jusqu’en Espagne à l’Ouest, l’islam transforme insensiblement la culture ambiante. Les chrétiens demeurent majoritaires, ils ont toute liberté ; les « jacobites », qui n’avaient pas accepté le concile de Chalcédoine, retrouvent leur souffle ; ils ne sont plus menacés par l’Empereur. Pourtant apparaît une nouvelle catégorie : celle des convertis qui embrassent l’islam parfois par conviction (les discours sur le Christ se modifient tellement au gré de la politique impériale qu’on ne voit pas pourquoi on rejetterait celui qui apparaît avec le Coran), parfois par intérêt (les chrétiens versaient un imp$ôt en échange de leur protection). Les échanges se modifient : la conquête ouvre des débouchés nouveaux et le négoce prend des proportions nouvelles. La monnaie change d’allure : le denier grec en argent devient le dinar en or, marqué de caractères arabes. L’architecture se transforme : les tours carrées à étages surmontées d’un dôme signalent de loin la présence des mosquées. Les oreilles s’ouvrent sur des bruits nouveaux : l’appel à la prière chanté par le muezzin. La langue arabe est de plus en plus parlée même si, pour un temps, la langue grecque demeure la langue officielle. Un vent nouveau souffle sur la ville ; les bédouins d’Arabie sont reçus au palais califal et Muawiya aime y entendre les poètes renommés déclamer leurs œuvres, comme autrefois, dans le désert, les chefs de tribus. La poésie entre dans la ville.

Sans doute Jean, le Damascène, fréquenta les écoles arabes. Elles existaient avant l’arrivée de l’islam ; on y apprenait à lire et à écrire à partir des proverbes, des maximes ou des poésies populaires. Les musulmans, au départ, partageaient cet enseignement dispensé par des maîtres chrétiens (vraisemblablement la langue arabe est née parmi les tribus chrétiennes). Plus tard le calife instaurera un enseignement plus officiel confié à des maîtres musulmans, mais la formation, pendant un certain temps du moins, demeura profane. Dans ce cadre se formait l’élite de la société nouvelle. On y insistait sur la poésie et l’éloquence, le bien-vivre. Jean fut poète ; il le manifesta plus tard lorsque, devenu théologien, il composa des odes et des hymnes liturgiques. Il reçut de la tradition le titre de « psalmiste du Nouveau-Testament ». Il doit son talent à cet enseignement reçu au contact de l’islam naissant.

Les parents de Jean étaient des personnages « bien en cour » chez le Calife. Muawiya avait fait de Sarjun, le père de Jean, un très haut fonctionnaire dont le pouvoir ne cessa de s’accroître au fur-et-à-mesure que l’islam étendant ses conquêtes. A la cour des Ommayades, Akhtal, le chantre de la dynastie, était l’ami de la famille et Yazid, le fils de Muawiya, futur calife lui-même, fut le camarade d’enfance de Jean. La fortune de Sarjun, vraisemblablement imposante, était en partie consacrée au rachat des captifs. Deux d’entre eux eurent sur Jean une influence exceptionnelle. L’un et l’autre s’appelaient Cosmas. Le plus âgé était d’origine sicilienne. Sarjun lui confia l’éducation de son fils ; à son contact ce dernier acquit une connaissance parfaite des philosophes grecs et de la langue grecque. Le plus jeune fut pour lui un frère. Ils étudièrent ensemble et ils demeurèrent unis toute leur vie. Cosmas devint évêque de Gaza.

On ne sait pas ce que fut l’éducation proprement religieuse du Damascène. On sait que son époque était très marquée par la réflexion théologique. On aimait les débats dogmatiques. Trois siècles plus tôt déjà, Grégoire de Nysse se moquait de son boulanger qui oubliait de lui vendre son pain parce qu’il voulait lui prouver que le Père était plus grand que le Fils. L’arrivée de l’islam n’a fait qu’aiguiser ce goût pour la discussion théologique. L’islam au désert n’avait guère rencontré qu’un christianisme vécu par des illettrés. Arrivés en Syrie, les musulmans trouvent une pensée particulièrement élaborée au moment même où, quittant la prédication brûlante de Mohammed, ils ont à trouver un souffle nouveau. Le mystère du Christ, bien sûr, est au centre de ces débats. Viendra le jour où Jean Damascène sera devenu théologien. C’est alors, sans doute, qu’il se souviendra des débats qui passionnaient la vie de Damas. C’est vraisemblablement dans le cadre de ces discussions de jeunesse qu’il découvrit les questions posées à l’islam par la réflexion chrétienne et au christianisme par les affirmations du Coran. A la fin de sa vie, il écrira une œuvre gigantesque (« La source de la connaissance ») ; la deuxième partie de cette œuvre est un catalogue d’hérésies au nombre desquelles il compte l’islam.

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